{"id":4356,"date":"2025-03-13T16:29:20","date_gmt":"2025-03-13T15:29:20","guid":{"rendered":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/03\/13\/larbre-philosophal-et-le-dieu-jaloux\/"},"modified":"2025-03-13T16:29:20","modified_gmt":"2025-03-13T15:29:20","slug":"larbre-philosophal-et-le-dieu-jaloux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/03\/13\/larbre-philosophal-et-le-dieu-jaloux\/","title":{"rendered":"L\u2019Arbre philosophal et le Dieu jaloux"},"content":{"rendered":"<p> <br \/>\n<\/p>\n<div>\n<p>par <strong>Laurent Guy\u00e9not<\/strong><\/p>\n<p>Voici la suite de mon article\u00a0<a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/reseauinternational.net\/le-genie-greco-romain-de-la-renaissance\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" title=\"\">\u00abLe G\u00e9nie gr\u00e9co-romain de la Renaissance\u00bb<\/a>. Son objet n\u2019est pas de d\u00e9nigrer la racine jud\u00e9o-chr\u00e9tienne de notre civilisation, mais d\u2019honorer sa racine gr\u00e9co-romaine plus ancienne qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9nigr\u00e9e, d\u00e9form\u00e9e, parfois diabolis\u00e9e. La conviction qui motive ce travail est que l\u2019agonie irr\u00e9versible du catholicisme romain en Europe (d\u00fb principalement \u00e0 ses contradictions internes) n\u2019est pas n\u00e9cessairement la mort de Dieu, mais peut-\u00eatre l\u2019opportunit\u00e9 de sa renaissance, et simultan\u00e9ment de notre \u00e9mancipation spirituelle d\u2019Isra\u00ebl, apr\u00e8s deux mille ans d\u2019asservissement par le mensonge du peuple \u00e9lu.<\/p>\n<p>Je vais commencer par r\u00e9sumer ce qui me semble fondamental dans la philosophie gr\u00e9co-romaine, en mettant l\u2019accent sur l\u2019\u00e9cole qui a produit la synth\u00e8se la plus aboutie et la plus accessible, et qui a eu l\u2019influence la plus grande, bien que la plus diffuse sur le monde romain : le sto\u00efcisme. Je montrerai ensuite comment la tradition jud\u00e9o-chr\u00e9tienne s\u2019oppose point par point au g\u00e9nie gr\u00e9co-romain. J\u2019esp\u00e8re que cette mise en regard dialectique de ces deux paradigmes stimulera la r\u00e9flexion des esprits philosophes. \u00c0 ceux qui pr\u00e9f\u00e8rent leur son de cloche familier, je n\u2019ai rien \u00e0 dire, mais je ne les condamne pas.<\/p>\n<h5 class=\"wp-block-heading\">La logos grec<\/h5>\n<p>Les Grecs appelaient logique, ou parfois dialectique, l\u2019art du raisonnement permettant de distinguer le vrai du faux. Ils tenaient la raison pour le don de Dieu \u00e0 tous les hommes, et donc pour une facult\u00e9 humaine universelle. Par leur passion pour le\u00a0<em>logos,<\/em>\u00a0ils se sont \u00e9lev\u00e9s au-dessus du\u00a0<em>muthos<\/em>. Bien s\u00fbr, les Grecs avaient des pr\u00e9curseurs perses et \u00e9gyptiens (lire l\u2019annexe 1), mais il y a bien eu un \u00abmiracle grec\u00bb, un jaillissement qui est de l\u2019ordre de la r\u00e9v\u00e9lation et dont Ath\u00e8nes est devenu le sanctuaire.<\/p>\n<p>La logique grecque est le germe de l\u2019esprit scientifique occidental. Les math\u00e9matiques en furent le premier fruit, avec Thal\u00e8s (mort vers -545), Pythagore (mort vers -495), Euclide (actif vers -300), dont les \u00e9coliers du monde entier apprennent encore les th\u00e9or\u00e8mes. Des math\u00e9matiques alli\u00e9es \u00e0 l\u2019exp\u00e9rimentation est n\u00e9e la physique math\u00e9matique, avec par exemple Archim\u00e8de (mort en -212), l\u2019astronomie math\u00e9matique, ou encore la g\u00e9ographie math\u00e9matique, avec calcul pr\u00e9cis par \u00c9ratosth\u00e8ne (mort en -194) de la circonf\u00e9rence de la terre avec une pr\u00e9cision de 4%.<\/p>\n<p>Les objets math\u00e9matiques (nombres, figures g\u00e9om\u00e9triques) sont des id\u00e9es pures, immat\u00e9rielles, immuables et universelles. Ils ont inspir\u00e9 \u00e0 Platon sa th\u00e9orie des Id\u00e9es (<em>idea\u00a0<\/em>en grec) ou formes (<em>eidos<\/em>). Platon reprend aussi \u00e0 Pythagore l\u2019intuition du Cosmos comme ordre math\u00e9matique. Il fait dire \u00e0 l\u2019astronome Tim\u00e9e dans son livre \u00e9ponyme que le Cosmos \u00abest un \u00eatre anim\u00e9 dou\u00e9 d\u2019intelligence [\u2026] dont les autres \u00eatres pris individuellement sont des parties\u00bb (<em>Tim\u00e9e\u00a0<\/em>29-30).<\/p>\n<p>Platon fut aussi influenc\u00e9 par l\u2019orphisme, prolixe en sp\u00e9culations sur l\u2019Autre monde. Il en retient que le corps (<em>soma<\/em>) est une prison (<em>sema<\/em>) pour l\u2019\u00e2me, et pr\u00e9sente la philosophie comme une meilleure voie vers l\u2019immortalit\u00e9 que les \u00abmyst\u00e8res\u00bb. L\u2019homme qui \u00abse livre aux passions et [\u2026] n\u2019a que des pens\u00e9es mortelles [\u2026] doit devenir mortel autant que cela est possible\u00bb.<\/p>\n<p>\u00abMais celui qui a tourn\u00e9 ses pens\u00e9es vers l\u2019amour de la science et l\u2019amour de la v\u00e9rit\u00e9, et qui a dirig\u00e9 toutes ses forces de ce c\u00f4t\u00e9, doit n\u00e9cessairement [\u2026] penser aux choses immortelles et divines ; et autant qu\u2019il est donn\u00e9 \u00e0 la nature humaine d\u2019obtenir l\u2019immortalit\u00e9, il ne lui manque rien pour \u00eatre immortel.\u00bb (<em>Tim\u00e9e,\u00a0<\/em>90b-c)<\/p>\n<p>Aristote, \u00e9l\u00e8ve de Platon, r\u00e9fute l\u2019existence transcendante des Id\u00e9es, qui n\u2019existent selon lui que dans l\u2019esprit des gens qui les pensent. Il s\u2019affranchit du culte des math\u00e9matiques, sous pr\u00e9texte que, dans la nature, il n\u2019existe ni cercles, ni triangles, ni lignes droites. (Par la m\u00eame occasion, Aristote conteste l\u2019immortalit\u00e9 de l\u2019\u00e2me, qui se confond pour lui avec la vie organique. L\u2019empirisme aristot\u00e9licien a apport\u00e9 un correctif utile \u00e0 l\u2019immobilisme de l\u2019id\u00e9alisme platonicien (car, pour reprendre la formule de Soral, \u00ables formes se transforment\u00bb). Mais c\u2019est le rejet d\u2019Aristote et la red\u00e9couverte de Platon \u00e0 la Renaissance qui permettra le d\u00e9collage scientifique de l\u2019Occident, parce que la recherche des Id\u00e9es pures est l\u2019essence des math\u00e9matiques, qui sont elles-m\u00eames l\u2019outil logique indispensable pour la physique. Fran\u00e7ois Jullien, rappelle dans\u00a0<em>L\u2019Invention de l\u2019id\u00e9al et le destin de l\u2019Europe<\/em>\u00a0que c\u2019est sous le patronage de Platon que Galil\u00e9e prend<\/p>\n<p>\u00abla d\u00e9cision au plus haut point audacieuse de substituer au monde de l\u2019exp\u00e9rience commune, ou plut\u00f4t de lui \u00absuperposer\u201d, comme le dit exactement Platon, un monde g\u00e9om\u00e9trique d\u2019id\u00e9alit\u00e9s, en tant que formes de l\u2019intelligible. [\u2026] Que cette r\u00e9volution de la physique ne se soit faite, en Europe, qu\u2019en rompant avec Aristote, signifie qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait possible qu\u2019en s\u2019arrachant, gr\u00e2ce aux math\u00e9matiques, au monde imm\u00e9diat de la qualit\u00e9 et de la perception [\u2026], monde fait d\u2019une mati\u00e8re changeante, contingente et ind\u00e9finiment vari\u00e9e, donc aussi vague et ind\u00e9termin\u00e9e, sur lequel les v\u00e9rifications math\u00e9matiques, qui ne sont vraies qu\u2019<em>in abstracto,\u00a0<\/em>ne sauraient avoir prise.\u00bb<\/p>\n<p>Jullien redit ici ce qu\u2019avait d\u00e9j\u00e0 reconnu Kant, en disant que l\u2019id\u00e9alisme transcendental est la condition de la science<\/p>\n<h5 class=\"wp-block-heading\">L\u2019\u00e9thique socratique et sto\u00efcienne<\/h5>\n<p>Avant d\u2019\u00eatre influenc\u00e9 par le pythagorisme et l\u2019orphisme, Platon \u00e9tait un disciple de Socrate, et sa carri\u00e8re litt\u00e9raire commen\u00e7a avec son\u00a0<em>Apologie de Socrate<\/em>. Socrate, mort en -399, est \u00e0 l\u2019hell\u00e9nisme ce que J\u00e9sus est au christianisme. La vie et la mort de ces deux hommes ne sont d\u2019ailleurs pas sans parall\u00e8le, puisque tous deux furent condamn\u00e9s \u00e0 mort par le pouvoir en place, pour des motifs politico-religieux.<\/p>\n<p>Socrate incarne le philosophe, celui qui a fait de la sagesse (<em>sophia<\/em>) l\u2019amour de sa vie. Toutes les \u00e9coles philosophiques gr\u00e9co-romaines se r\u00e9clament de lui, de sorte que, s\u2019il n\u2019y avait pas eu J\u00e9sus, Socrate aurait pu \u00eatre au monde hell\u00e9nistique et romain ce que Confucius est \u00e0 la Chine (sur la Chine, lire l\u2019annexe 3).<\/p>\n<p>Socrate \u00e9tait un dialecticien, mais son objet presque exclusif \u00e9tait l\u2019\u00e9thique. Fonder rationnellement la morale, soit parvenir par la raison \u00e0 la connaissance du bien et du mal, tel \u00e9tait son but. Persuad\u00e9 que chaque homme est dou\u00e9 de raison, Socrate pratiquait ce qu\u2019il nommait la\u00a0<a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.egaliteetreconciliation.fr\/Soyez-sages-6-La-maieutique-socratique-76843.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" title=\"\">\u00abma\u00efeutique\u00bb<\/a>, soit l\u2019art de faire accoucher ses auditeurs de la v\u00e9rit\u00e9. Ce dont il cherchait \u00e0 les convaincre, c\u2019est que la vertu est la condition du vrai bonheur, car c\u2019est en faisant ce qui est juste qu\u2019on fait du bien \u00e0 son \u00e2me. \u00ab\u00c0 l\u2019homme qui est bon, rien n\u2019arrive de mal\u00bb (Platon,\u00a0<em>Apologie de Socrate,\u00a0<\/em>41d).<\/p>\n<p>Les sto\u00efciens approfondissent l\u2019\u00e9quation socratique : sagesse = vertu = bonheur. Le vrai bonheur est ce qu\u2019\u00e9prouve en son \u00e2me l\u2019homme qui vit vertueusement, c\u2019est-\u00e0-dire avec sagesse. \u00abLe bastion de l\u2019\u00e9thique sto\u00efcienne est la th\u00e8se selon laquelle la vertu et le vice constituent \u00e0 eux seuls, respectivement, le bonheur et le malheur\u00bb, r\u00e9sument Anthony Long et David Sedley. (Je passe ici sur ce que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit du sto\u00efcisme dans\u00a0<a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/kosmotheos.substack.com\/p\/le-stoicisme-des-kennedy\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" title=\"\">\u00abLe sto\u00efcisme des Kennedy\u00bb<\/a>).<\/p>\n<p>Comme tous les philosophes grecs,\u00a0les sto\u00efciens distinguent, \u00e0 des fins d\u2019enseignement, la logique (le raisonnement juste), la physique (la science de la nature,\u00a0<em>phusis<\/em>), et l\u2019\u00e9thique (la connaissance du bien et du mal). La logique est la base : c\u2019est par la raison que l\u2019homme acc\u00e8de \u00e0 la connaissance, et c\u2019est aussi par la raison qu\u2019il acc\u00e8de \u00e0 la libert\u00e9, qui n\u2019est jamais que la libert\u00e9 de choisir parmi les possibles. L\u2019\u00e9thique sto\u00efcienne se fonde donc sur une discipline du \u00abdiscours int\u00e9rieur\u00bb, visant \u00e0 distinguer ce qui est sous notre contr\u00f4le et ce qui ne l\u2019est pas : \u00abOrganiser au mieux ce qui d\u00e9pend de nous, et user des autres choses comme la nature les a faites\u00bb (\u00c9pict\u00e8te,\u00a0<em>Entretiens\u00a0<\/em>I,1).<\/p>\n<p>Ainsi les sto\u00efciens ne font pas reposer l\u2019encouragement \u00e0 la vertu sur la croyance en une r\u00e9tribution dans l\u2019autre monde. Il va de soi pour eux qu\u2019il y a en l\u2019homme un principe divin immortel, mais ils sont peu port\u00e9s aux sp\u00e9culations sur sa destin\u00e9e. Sur la question de la vie apr\u00e8s la mort, ils se rangent au principe socratique que l\u2019homme qui a pris soin de son \u00e2me ici-bas n\u2019a rien \u00e0 craindre de la mort. Mieux encore, philosopher, c\u2019est apprendre \u00e0 mourir, selon le Socrate du\u00a0<em>Ph\u00e9don\u00a0<\/em>de Platon (chap. XII). Ce que Marc Aur\u00e8le formule encore ainsi : \u00abLa perfection de la conduite consiste \u00e0 employer chaque jour que nous vivons comme si c\u2019\u00e9tait le dernier\u00bb (<em>Pens\u00e9es\u00a0<\/em>VII,69).<\/p>\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Le Dieu cosmique et le monoth\u00e9isme inclusif<\/h5>\n<p>L\u2019\u00e9thique des sto\u00efciens s\u2019appuie aussi sur leur physique, et en particulier sur leur conception religieuse de l\u2019unit\u00e9 organique et rationnelle du Cosmos, dont chaque homme fait partie.<\/p>\n<p>Du postulat logique que Dieu est infini, les sto\u00efciens d\u00e9duisent que rien ne peut \u00eatre en dehors de lui. Par cons\u00e9quent, Dieu et le Cosmos ne font qu\u2019un. Pour cette raison, on les dit parfois \u00abpanth\u00e9istes\u00bb. Il est vrai que S\u00e9n\u00e8que \u00e9crit que la nature (<em>phusis<\/em>) est Dieu (<em>Sur les bienfaits<\/em>\u00a0IV,7). Mais il faut garder \u00e0 l\u2019esprit que\u00a0<em>phusis<\/em>\u00a0a un sens dynamique : c\u2019est ce qui fait na\u00eetre et cro\u00eetre les choses. De m\u00eame,\u00a0<em>kosmos<\/em>\u00a0se traduit par \u00abordre\u00bb ou \u00abharmonie\u00bb et peut d\u00e9signer aussi bien l\u2019univers que son principe ordonnateur. C\u2019est pourquoi \u00abcosmoth\u00e9isme\u00bb me para\u00eet plus appropri\u00e9 que \u00abpanth\u00e9isme\u00bb pour d\u00e9crire la m\u00e9taphysique sto\u00efcienne. Le sto\u00efcisme est une conception rationnelle, organique et holistique du monde et de la place de l\u2019homme dans le monde. La raison humaine n\u2019est pas pour eux une invention de l\u2019homme pour comprendre le cosmos, mais la participation de l\u2019homme \u00e0 la Raison divine. Les sto\u00efciens auraient pu dire, avant Hegel : tout ce qui est r\u00e9el est rationnel (voir annexe 2).<\/p>\n<p>La plupart des philosophes sto\u00efciens se d\u00e9sint\u00e9ressent des cultes religieux, mais ils ne voient pas d\u2019incompatibilit\u00e9 entre l\u2019unicit\u00e9 du divin et la pluralit\u00e9 de ses manifestations ou de ses repr\u00e9sentations. C\u2019est pourquoi ils emploient indiff\u00e9remment les mots \u00abDieu\u00bb (<em>Zeus<\/em>), \u00able dieu\u00bb (<em>o theos<\/em>) ou \u00ables dieux\u00bb (<em>oi theo\u00ef<\/em>). En ce sens, le polyth\u00e9isme traditionnel se r\u00e9sorbe, au niveau philosophique, en un monoth\u00e9isme inclusif. C\u2019est ce que le pa\u00efen Maxime de Madaure essaie d\u2019expliquer en 390 \u00e0 son ancien \u00e9l\u00e8ve Augustin :<\/p>\n<p>\u00abIl n\u2019existe qu\u2019un Dieu, supr\u00eame et Un, sans commencement [\u2026] dont nous invoquons, sous maints vocables, les \u00e9nergies r\u00e9pandues dans le monde, parce que nous ignorons tous son nom v\u00e9ritable. [\u2026] Par l\u2019interm\u00e9diaire des autres dieux, nous v\u00e9n\u00e9rons et honorons ce p\u00e8re commun d\u2019eux-m\u00eames et de tous les mortels, de mille fa\u00e7ons\u00bb.<\/p>\n<p>On peut r\u00e9sumer comme suit les trois principes qui sont au c\u0153ur de la logique, de la physique et de l\u2019\u00e9thique des sto\u00efciens :<\/p>\n<p>1. le primat de la raison\u00a0: la raison est le don des dieux \u00e0 l\u2019homme et la partie sup\u00e9rieure de son \u00e2me, par laquelle il peut comprendre Dieu, le monde, et lui-m\u00eame ;<\/p>\n<p>2. la divinit\u00e9 du Cosmos\u00a0: par le Logos et par la Providence, Dieu est immanent dans le monde. Il est l\u2019\u00e2me du monde, dont l\u2019\u00e2me humaine est qu\u2019une parcelle ;<\/p>\n<p>3. la morale naturelle\u00a0: l\u2019homme peut acc\u00e9der par la raison \u00e0 la compr\u00e9hension et \u00e0 la pratique de la vertu. Il n\u2019y a pas d\u2019autre chemin vers le vrai bonheur, qui est le bien-\u00eatre de l\u2019\u00e2me.<\/p>\n<p>Selon une m\u00e9taphore philosophique qu\u2019on attribue au sto\u00efcien Chrysippe de Soles (mort vers -206), mais qui pourrait \u00eatre plus ancienne, la philosophie est comme un verger fertile dont la cl\u00f4ture serait la logique, les arbres la physique, et les fruits l\u2019\u00e9thique. Il existe des variantes de cette m\u00e9taphore agricole. Pour S\u00e9n\u00e8que, par exemple, la philosophie est comme un arbre dont les racines sont la logique, le tronc la physique et les branches l\u2019\u00e9thique.<\/p>\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Le dieu jaloux des juifs<\/h5>\n<p>Le paradigme religieux h\u00e9bra\u00efque se distingue du paradigme philosophique sto\u00efcien sur les trois principes essentiels r\u00e9sum\u00e9s plus haut.<\/p>\n<p>1. Contrairement au Dieu des sto\u00efciens, le Dieu biblique ne se rend pas accessible \u00e0 l\u2019homme par la raison, mais par la croyance et l\u2019ob\u00e9issance. Il est n\u00e9cessaire de croire que c\u2019est bien Dieu qui parle dans le Livre, et d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 ses commandements. \u00c0 la raison, la Bible oppose la R\u00e9v\u00e9lation. Le Dieu des Juifs impose sa Loi (<em>Torah<\/em>), qui n\u2019a besoin d\u2019aucune justification rationnelle. Le m\u00e9pris des H\u00e9breux pour la logique est illustr\u00e9 d\u00e8s le premier chapitre de la Gen\u00e8se, lorsque Dieu dit \u00abque la lumi\u00e8re soit\u00bb, mais accroche le soleil au firmament trois jours et trois nuits plus tard.<\/p>\n<p>2. Contrairement au Dieu immanent des sto\u00efciens, le Dieu des H\u00e9breux est transcendant. C\u2019est une personne qui pr\u00e9existe \u00e0 sa cr\u00e9ation et demeure ext\u00e9rieur \u00e0 elle, tout en restant son propri\u00e9taire (L\u00e9vitique 25,23) et conservant la possibilit\u00e9 d\u2019y intervenir selon ses caprices. Comme la bien senti Emmanuel L\u00e9vinas, le cosmoth\u00e9isme est le grand ennemi du juda\u00efsme : \u00abLa voil\u00e0 donc l\u2019\u00e9ternelle s\u00e9duction du paganisme, par-del\u00e0 l\u2019infantilisme de l\u2019idol\u00e2trie ! Le sacr\u00e9 filtrant \u00e0 travers le monde \u2014 le juda\u00efsme n\u2019est peut-\u00eatre que la n\u00e9gation de cela.\u00bb Le Dieu biblique ne se manifeste pas par des lois naturelles immuables, notion inconnue de la Torah, mais au contraire par des miracles. Ce n\u2019est pas le Dieu de l\u2019ordre, mais le dieu du d\u00e9sordre (D\u00e9luge et autres cataclysmes). Il n\u2019\u0153uvre pas \u00e0 l\u2019unit\u00e9 et l\u2019harmonie entre les hommes, mais s\u00e9pare son peuple du reste de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>3. Contrairement \u00e0 l\u2019\u00e9thique sto\u00efcienne, la morale h\u00e9bra\u00efque n\u2019est pas fond\u00e9e rationnellement. Il n\u2019y a pas d\u2019autre crit\u00e8re moral dans la Bible que l\u2019ob\u00e9issance aux commandements de Dieu, fussent-ils absurdes ou scandaleusement immoraux au regard de la morale naturelle. Le Dieu jaloux est col\u00e9rique, vindicatif et g\u00e9nocidaire, et fait son peuple \u00e0 son image. Contrairement \u00e0 ce que laissent entendre des traductions truqu\u00e9es par une ponctuation arbitraire, le D\u00e9calogue n\u2019a pas de port\u00e9e universelle. S\u2019il en avait, le Dieu biblique se contredirait en ordonnant des g\u00e9nocides en s\u00e9rie. Il faut lire en Deut\u00e9ronome 5,17-20 : \u00abTu ne tueras, ni ne rendras cocu, ni ne voleras, ni n\u2019accuseras faussement ton prochain\u00bb, ton prochain \u00e9tant \u00abl\u2019enfant de ton peuple\u00bb (L\u00e9vitique 19,18).<\/p>\n<p>\u00c0 cela, ajoutons encore deux points de divergence :<\/p>\n<p>4. Contrairement \u00e0 l\u2019ensemble de la tradition philosophique, \u00e0 l\u2019exception de l\u2019\u00e9picurisme\u2014marginal et sulfureux\u2014, l\u2019anthropologie biblique est mat\u00e9rialiste : l\u2019homme est poussi\u00e8re et retourne \u00e0 la poussi\u00e8re (Gen\u00e8se 3,19) sans que la moindre \u00e2me digne de ce nom s\u2019en \u00e9chappe. Le peuple de Dieu n\u2019est \u00e9ternel que collectivement.<\/p>\n<p>5. \u00c0 l\u2019utopie du r\u00e8gne des philosophes (<em>La R\u00e9publique<\/em>\u00a0de Platon)\u2014\u00e0 laquelle personne ne croit mais qui exprime n\u00e9anmoins l\u2019alliance id\u00e9ale de la vertu et du pouvoir\u2014.\u2013 la Bible h\u00e9bra\u00efque oppose le r\u00e8gne des pr\u00eatres et des proph\u00e8tes, qui font et d\u00e9font les rois.<\/p>\n<h5 class=\"wp-block-heading\">L\u2019arbre et le serpent<\/h5>\n<p>L\u2019antinomie entre l\u2019h\u00e9bra\u00efsme et l\u2019hell\u00e9nisme est remarquablement m\u00e9taphoris\u00e9e dans le chapitre 3 de la Gen\u00e8se, qui date du d\u00e9but de l\u2019\u00e9poque hell\u00e9nistique, marqu\u00e9e par la r\u00e9volte des Maccab\u00e9es. Dans ce mythe du Jardin d\u2019\u00c9den, \u00abl\u2019arbre de la connaissance du bien et du mal\u00bb est une d\u00e9signation appropri\u00e9e de la philosophie grecque et de sa conception de l\u2019\u00e9thique. Le Serpent s\u2019exprime comme Socrate ou Platon en promettant \u00e0 l\u2019homme \u00e9pris de sagesse l\u2019immortalit\u00e9 et la divinit\u00e9 en partage :\u00a0<em>\u00bb\u00eatre comme des dieux [elohim]\u00bb\u00a0<\/em>par la consommation du fruit de l\u2019arbre de la connaissance du bien et du mal.<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit biblique inverse donc le message philosophique ; il diabolise la pr\u00e9tention de la sagesse grecque en la pla\u00e7ant dans la bouche du serpent menteur, qui promet l\u2019immortalit\u00e9 et apporte au contraire la mort (car Dieu avait cr\u00e9\u00e9 l\u2019homme physiquement immortel). Le message biblique est clair : Dieu interdit \u00e0 l\u2019homme l\u2019acc\u00e8s direct \u00e0 la connaissance du bien et du mal par la raison, et exige de lui l\u2019ob\u00e9issance inconditionnelle \u00e0 ses commandements absurdes\u2014quoi de plus absurde en effet que cet arbre app\u00e9tissant plac\u00e9 dans le Paradis pour tester l\u2019ob\u00e9issance de l\u2019homme ? C\u2019est pourquoi le philosophe grec Celse affirmait que le dieu des Juifs se montrer l\u2019ennemi du genre humain, \u00abpuisqu\u2019il a maudit le serpent, de qui les premiers hommes re\u00e7urent la connaissance du bien et du mal\u00bb (Orig\u00e8ne,\u00a0<em>Contre Celse\u00a0<\/em>VI,28).<\/p>\n<p>On peut rapprocher ce r\u00e9cit de celui de la Tour de Babel, dans lequel Yahv\u00e9 se positionne en rival de l\u2019homme et inhibiteur de sa cr\u00e9ativit\u00e9. En voyant les hommes accomplir ensemble de grandes choses, il se dit : \u00abVite, descendons, et l\u00e0, confondons leur langage pour qu\u2019ils ne s\u2019entendent plus les uns les autres\u00bb (Gen\u00e8se 11,7). Comme le remarque Alain de Benoist : \u00abDu point de vue de la Bible, tout se passe en effet comme si chaque effort de l\u2019homme pour se grandir avait pour cons\u00e9quence de diminuer Iahv\u00e9.\u00bb La Bible h\u00e9bra\u00efque, note encore De Benoist, est impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019une r\u00e9volte contre la civilisation, qui semble remonter \u00e0 l\u2019hostilit\u00e9 des populations pastorale nomades contre les civilisations urbaines n\u00e9es de la r\u00e9volution n\u00e9olithique, \u00abcette r\u00e9volution qui permet \u00e0 l\u2019homme d\u2019affirmer plus nettement sa ma\u00eetrise sur le monde, de s\u2019assujettir plus enti\u00e8rement le monde comme objet. Agriculteur, il est par l\u00e0 m\u00eame enracin\u00e9, attach\u00e9 \u00e0 cette terre que Iahv\u00e9 a maudite \u00e0 cause d\u2019Adam (Gen\u00e8se 3,17).\u00bb<\/p>\n<p>Notons que, selon la Gen\u00e8se, avant de consommer le fruit interdit, Adam et \u00c8ve \u00ab\u00e9taient nus, et ils n\u2019avaient pas honte l\u2019un devant l\u2019autre\u00bb (Gen\u00e8se 2,25). Puis, apr\u00e8s que, ayant eurent trouv\u00e9 l\u2019arbre de la connaissance \u00abd\u00e9sirable pour acqu\u00e9rir le discernement\u00bb, ils eurent mang\u00e9 de son fruit, \u00ableurs yeux \u00e0 tous deux s\u2019ouvrirent et ils connurent qu\u2019ils \u00e9taient nus ; ils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes\u00bb (3,6-7). On a beaucoup glos\u00e9 sur ce d\u00e9tail, et Voltaire a pu s\u2019en servir pour se moquer du \u00abbon sauvage\u00bb de Rousseau. Dans le contexte de la r\u00e9daction de ce texte, la nudit\u00e9 originelle d\u2019Adam et \u00c8ve, g\u00e2ch\u00e9e par le p\u00e9ch\u00e9 originel, pourrait \u00eatre aussi une contradiction pol\u00e9mique de la morale naturelle des philosophes, qui enseignent que la pudeur, inconnue des animaux, est la manifestation primale de la conscience qu\u2019a l\u2019homme de sa nature spirituelle. Sorti de l\u2019enfance, l\u2019homme cache naturellement son sexe, et cette pudeur est li\u00e9e au tabou de l\u2019inceste. Sur ce point, je renvoie \u00e0 l\u2019essai de philosophie morale de Vladimir Soloviev,\u00a0<em>La Justification du Bien\u00a0<\/em>(\u00e9crit en 1897, traduit en 1939). Selon Solovier, c\u2019est par le sens de la pudeur<\/p>\n<p>\u00abque se d\u00e9termine le rapport \u00e9thique qui existe entre l\u2019homme et sa nature mat\u00e9rielle. L\u2019homme a honte d\u2019\u00eatre domin\u00e9 ou gouvern\u00e9 par cette nature mat\u00e9rielle (particuli\u00e8rement en sa manifestation principale) et affirme de la sorte vis-\u00e0-vis d\u2019elle son ind\u00e9pendance interne et sa dignit\u00e9 sup\u00e9rieure, \u00e0 raison desquelles c\u2019est lui qui doit la dominer et non pas \u00eatre domin\u00e9 par elle.\u00bb<\/p>\n<p>Tandis que la plupart des religions se sont donn\u00e9 pour mission d\u2019\u00e9duquer la conscience morale, le texte religieux du peuple juif commence par un r\u00e9cit qui revient \u00e0 inhiber l\u2019usage de la conscience morale, et \u00e0 affirmer que la pudeur (la premi\u00e8re connaissance du bien et du mal) est le fruit du p\u00e9ch\u00e9. Les cons\u00e9quences sont pr\u00e9visibles.<\/p>\n<h5 class=\"wp-block-heading\">L\u2019essence du christianisme : Dieu toujours aussi jaloux<\/h5>\n<p>Le christianisme est un syncr\u00e9tisme d\u2019h\u00e9bra\u00efsme et d\u2019hell\u00e9nisme. Bien que, depuis ses origines, il emprunte une partie de son outillage th\u00e9ologique aux Grecs (aux n\u00e9oplatoniciens dans les premiers si\u00e8cles, \u00e0 Aristote \u00e0 partir du XII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle), il admet comme pr\u00e9misse que \u00abYahv\u00e9, le dieu d\u2019Isra\u00ebl\u00bb est bien le Dieu cr\u00e9ateur de l\u2019univers comme l\u2019affirme le roman national d\u2019Isra\u00ebl. Tandis que les Romains pr\u00e9chr\u00e9tiens pensaient que les Juifs \u00e9taient un peuple m\u00e9chant parce qu\u2019ils ha\u00efssaient tous les dieux sauf Yahv\u00e9, les Romains devenus chr\u00e9tiens se voient somm\u00e9s de croire que les Juifs \u00e9taient un peuple saint aussi longtemps qu\u2019ils ha\u00efssaient tous les dieux sauf Yahv\u00e9.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, tout comme le juda\u00efsme, le christianisme s\u2019oppose au sto\u00efcisme sur les trois principes fondamentaux : la raison comme \u00e9l\u00e9ment divin en l\u2019homme, l\u2019immanence organique de Dieu dans le monde, et la morale naturelle ou rationnelle. Voyons \u00e7a en d\u00e9tail.<\/p>\n<p>1. Le christianisme a remplac\u00e9 l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 la Loi par la croyance au dogme, soit l\u2019obligation de faire par l\u2019obligation de croire, ce qui est une forme de l\u00e9galisme plus ali\u00e9nante encore. Ce dogmatisme s\u2019accompagne naturellement d\u2019un m\u00e9pris de la raison humaine, qui s\u2019exprime d\u00e9j\u00e0 chez Paul (\u00abla sagesse de ce monde est folie aupr\u00e8s de Dieu\u00bb, 1Corinthiens 3,19), mais est particuli\u00e8rement explicite chez Tertullien de Carthage, dont on conna\u00eet les formules : \u00abQu\u2019y a-t-il de commun entre Ath\u00e8nes et J\u00e9rusalem ?\u00bb ; \u00abQuel lien pourrait-il bien y avoir entre l\u2019Acad\u00e9mie et l\u2019\u00c9glise ?\u00bb ; \u00abNous n\u2019avons plus de curiosit\u00e9 apr\u00e8s J\u00e9sus-Christ\u00bb ; \u00abJe crois parce que c\u2019est absurde.\u00bb Les P\u00e8res de l\u2019\u00c9glise latine pr\u00eachent l\u2019amour de l\u2019ignorance, l\u2019<em>ama nescire<\/em>, et condamnent la\u00a0<em>libido sciendi<\/em>, issue du p\u00e9ch\u00e9 originel.<\/p>\n<p>2. Bien que la violence du Dieu biblique se soit adoucie dans le Nouveau Testament, il est toujours aussi jaloux, et sa jalousie se manifeste maintenant par son horreur, non seulement du \u00abpaganisme\u00bb (\u00abCe qu\u2019immolent les Gentils, ils l\u2019immolent aux d\u00e9mons et non \u00e0 Dieu\u00bb, 1Corinthiens 10,20), mais plus encore de l\u2019 \u00abh\u00e9r\u00e9sie\u00bb. Tout ce qui \u00e9voque le cosmoth\u00e9isme, en particulier, sera syst\u00e9matiquement d\u00e9nonc\u00e9, soit comme \u00abpaganisme\u00bb, soit comme \u00abath\u00e9isme\u00bb (le terme \u00abpanth\u00e9isme\u00bb n\u2019appara\u00eet qu\u2019en 1705).<\/p>\n<p>3. Le christianisme affirme la n\u00e9cessit\u00e9 de la r\u00e9v\u00e9lation et du dogme pour le salut, et l\u2019incapacit\u00e9 de la raison humaine \u00e0 fonder la morale. C\u2019est sur cette question que saint Augustin s\u2019oppose violemment au moine breton Pelage. Ce dernier affirme, sans pour autant nier la n\u00e9cessit\u00e9 de la gr\u00e2ce, que la perfection morale est accessible par la pratique de la vertu, parce que la libert\u00e9 de l\u2019homme r\u00e9side dans sa raison, qui \u00abn\u2019est pas vici\u00e9e par le p\u00e9ch\u00e9 originel\u00bb. Doctrine dangereuse au plus haut point, puisqu\u2019elle r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant la n\u00e9cessit\u00e9 des sacrements, et donc le pouvoir des pr\u00eatres.<\/p>\n<p>4. En revanche, le christianisme rejette le mat\u00e9rialisme h\u00e9bra\u00efque (qu\u2019avait d\u00e9j\u00e0 rejet\u00e9 le juda\u00efsme hell\u00e9nis\u00e9 de Philon d\u2019Alexandrie). Mais en mettant l\u2019accent sur le salut de l\u2019individu dans l\u2019au-del\u00e0, plut\u00f4t que sur le salut du peuple juif ici-bas, il fonde la morale sur l\u2019esp\u00e9rance du paradis, et plus encore sur la peur de l\u2019enfer. Il en r\u00e9sulte une mentalit\u00e9 du sauve-qui-peut et chacun-pour-soi. La logique implacable de cette sot\u00e9riologie (doctrine du salut) individualiste conduit Thomas d\u2019Aquin, le \u00abdocteur ang\u00e9lique\u00bb, \u00e0 affirmer que les bienheureux au paradis se r\u00e9jouissent du spectacle des souffrances de leurs fr\u00e8res en enfer :<\/p>\n<p>\u00abafin que le bonheur des saints soit plus d\u00e9licieux \u00e0 eux et qu\u2019ils puissent en rendre davantage gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, il leur est permis de voir parfaitement les souffrances des damn\u00e9s.\u00bb (<em>Summa Theologica<\/em>\u00a094,2)<\/p>\n<p>Tandis que le sto\u00efcisme r\u00e9sout le dilemme entre bonheur et vertu, la tradition chr\u00e9tienne pr\u00e9sente le salut comme un renoncement au bonheur terrestre et une fuite hors du monde. Le saint arch\u00e9typal, saint Antoine, renonce \u00e0 sa position sociale et dispara\u00eet dans le d\u00e9sert jusqu\u2019\u00e0 la fin de ses jours : c\u2019est un vivant-mort. Le sage sto\u00efcien, au contraire, accepte et assume au mieux la position qui lui a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par la Providence, qu\u2019il soit esclave affranchi comme \u00c9pict\u00e8te ou empereur comme Marc Aur\u00e8le. Aux sto\u00efciens, qui pensent que se pr\u00e9occuper de la cit\u00e9 des hommes, c\u2019est participer \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Dieu, Augustin r\u00e9pond dans\u00a0<em>La Cit\u00e9 de Dieu\u2014<\/em>v\u00e9ritable trait\u00e9 de \u00abphilosophie anti-politique\u00bb\u2014,\u00a0<em>que les chr\u00e9tiens doivent se d\u00e9sint\u00e9resser de\u00a0<\/em>la cit\u00e9 des hommes qui les \u00e9loigne de Dieu, et se pr\u00e9occuper uniquement de la \u00abCit\u00e9 de Dieu\u00bb.<\/p>\n<p>5. Dernier point : l\u2019\u00c9glise catholique (en rupture avec la tradition orthodoxe) mod\u00e8le sa th\u00e9ologie politique sur le sacerdotalisme de l\u2019Ancien Testament, qui affirme la sup\u00e9riorit\u00e9 hi\u00e9rarchique du pr\u00eatre sur le roi. C\u2019est ce qu\u2019on nomme l\u2019augustinisme politique, le pontificalisme ou encore la th\u00e9orie des deux glaives, dogmatis\u00e9e par Boniface VIII dans sa bulle\u00a0<em><a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/laportelatine.org\/formation\/magistere\/bulle-unam-sanctam-1302\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" title=\"\">Unam Sanctam<\/a>\u00a0en 1302.<\/em><\/p>\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Le chr\u00e9tien et son Dieu<\/h5>\n<p>La diff\u00e9rence essentielle entre le christianisme et le sto\u00efcisme, d\u2019o\u00f9 d\u00e9coulent les autres diff\u00e9rences, porte sur la repr\u00e9sentation de Dieu : personne transcendante ou principe immanent ? Anthropomorphisme ou cosmoth\u00e9isme ?\u00a0<em>Le\u00a0<\/em>Dieu des philosophes est l\u2019\u00e2me du monde, pr\u00e9sent dans l\u2019\u00e2me de chaque \u00eatre humain. Le Dieu chr\u00e9tien est une personne (trois personnes en une, si l\u2019on y tient), qui n\u2019est accessible que dans une relation de personne \u00e0 personne.<\/p>\n<p>Cette relation, l\u2019\u00c9glise m\u00e9di\u00e9vale la con\u00e7oit \u00e0 l\u2019image du lien f\u00e9odal entre vassal et suzerain. C\u2019est la raison pour laquelle le geste habituel de la pri\u00e8re chez les catholiques est emprunt\u00e9 au rite de l\u2019hommage vassalique, au cours duquel le vassal joint les mains, que le suzerain enserre dans les siennes (<em>immixtio manuum<\/em>). Ce geste appara\u00eet \u00e9galement dans l\u2019iconographie cl\u00e9ricale, comme symbole de la soumission des rois \u00e0 la suzerainet\u00e9 des papes (\u00e0 droite ci-dessous, Charlemagne devant L\u00e9o III).<\/p>\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/i0.wp.com\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/image-130.png?quality=100&amp;ssl=1\"><img data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"497\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/image-130.png?resize=1024%2C497&amp;quality=100&amp;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-447490\" style=\"width:602px;height:auto\" loading=\"lazy\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/image-130.png?resize=1024%2C497&amp;quality=100&amp;ssl=1 1024w, https:\/\/i0.wp.com\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/image-130.png?resize=300%2C146&amp;quality=100&amp;ssl=1 300w, https:\/\/i0.wp.com\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/image-130.png?resize=768%2C373&amp;quality=100&amp;ssl=1 768w, https:\/\/i0.wp.com\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/image-130.png?resize=990%2C481&amp;quality=100&amp;ssl=1 990w, https:\/\/i0.wp.com\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/image-130.png?w=1456&amp;quality=100&amp;ssl=1 1456w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\"\/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n<p>On comprend que l\u2019\u00c9glise ait trouv\u00e9 avantageux de promouvoir ce lien hi\u00e9rarchique de l\u2019homme \u00e0 son Dieu, lien dans lequel elle peut s\u2019ins\u00e9rer comme m\u00e9diatrice exclusive, par les sacrements et les \u00abindulgences\u00bb. La vision cosmique et immanente de Dieu, au contraire, abolit la distance qui s\u00e9pare l\u2019homme de Dieu et, par cons\u00e9quent, la distinction entre clercs et la\u00efcs.<\/p>\n<p><em>Jusqu\u2019\u00e0 la R\u00e9forme gr\u00e9gorienne du XI<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, la pens\u00e9e cosmoth\u00e9iste trouvait encore un espace de relative libert\u00e9. Au IX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, l\u2019\u00e9rudit la\u00efc irlandais\u00a0<\/em>Jean Scot \u00c9rig\u00e8ne enseignait que \u00abTout est en Dieu et Dieu est en tout et rien ne peut venir d\u2019ailleurs que de Lui car tout na\u00eet de Lui, \u00e0 travers Lui et en Lui\u00bb. Dieu se manifeste dans l\u2019union de tous les contraires, ajoute-t-il, ce qui le conduit \u00e0 nier la puissance r\u00e9elle du diable ; le mal n\u2019est qu\u2019une \u00abmauvaise orientation de la volont\u00e9\u00bb. \u00c9rig\u00e8ne proclame la souverainet\u00e9 de la raison en l\u2019homme, sup\u00e9rieure m\u00eame \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019\u00c9criture, qui est provisoire. \u00c9rig\u00e8ne fut condamn\u00e9 \u00e0 deux reprises par l\u2019archev\u00eaque de Lyon, mais trouva protection \u00e0 la cour de Charles le Chauve.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 la censure de l\u2019\u00c9glise, son \u0153uvre fut red\u00e9couverte au XII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle par Amaury de Chartres (vers 1150-1206), ma\u00eetre de logique \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Paris. Apr\u00e8s sa mort, ses disciples furent traqu\u00e9s. \u00abIls disaient, selon Thomas d\u2019Aquin, que Dieu \u00e9tait le principe formel de toutes choses\u00bb. Selon les sources collect\u00e9es r\u00e9cemment par Marie-Th\u00e9r\u00e8se D\u2019Alverny, les Amauriciens croyaient en \u00abla pr\u00e9sence immanente de la Divinit\u00e9 en la Cr\u00e9ation tout enti\u00e8re, qui rend inutile la gr\u00e2ce conf\u00e9r\u00e9e par les sacrements et abolit la possibilit\u00e9 du p\u00e9ch\u00e9\u00bb. En 1210, quatorze d\u2019entre eux, parmi lesquels des pr\u00eatres et des diacres, furent condamn\u00e9s au b\u00fbcher, et dix autres \u00e0 la prison \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9.<\/p>\n<p>En 1270, les interrogatoires d\u2019une centaine d\u2019h\u00e9r\u00e9tiques dans le Sud de l\u2019Allemagne montrent que ce courant de pens\u00e9e est encore vivace. Dans son\u00a0<em>Essai sur le Mysticisme sp\u00e9culatif en Allemagne au XIV<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle,\u00a0<\/em>Henri Delacroix rattache \u00e0 \u00c9rig\u00e8ne et aux Amauriciens les nombreuses h\u00e9r\u00e9sies ult\u00e9rieures qui proclament \u00abl\u2019identit\u00e9 de l\u2019esprit humain et de l\u2019essence divine\u00bb. Mais il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de postuler une filiation intellectuelle, pour ce qui rel\u00e8ve en r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une intuition spirituelle qui vient naturellement \u00e0 tout esprit un peu mystique. Ainsi, nous ne savons pas si Ma\u00eetre Eckhart, moine dominicain enseignant \u00e0 la Sorbonne au tout d\u00e9but du XIV<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, avait entendu parler d\u2019\u00c9rig\u00e8ne, avant d\u2019enseigner que l\u2019\u00e2me humaine est incr\u00e9\u00e9e parce qu\u2019elle est une parcelle de Dieu (proposition condamn\u00e9e par la bulle\u00a0<em>In agro dominico\u00a0<\/em>du pape Jean XXII en 1329), et de v\u00e9hiculer son exp\u00e9rience en de puissantes formules propres \u00e0 nous faire p\u00e9n\u00e9trer dans cette dimension mystique du cosmoth\u00e9isme : \u00abL\u2019\u0153il dont Dieu me regarde est l\u2019\u0153il avec lequel je le regarde, mon \u0153il et son \u0153il sont identiques.\u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est encore pour son cosmoth\u00e9isme, d\u00e9nonc\u00e9 comme le masque de l\u2019ath\u00e9isme, que le savant Giordano Bruno sera condamn\u00e9 au b\u00fbcher en 1600, apr\u00e8s sept ans de prison et de tortures. Moine dominicain n\u00e9 dans la province de Naples et enseignant \u00e0 la Sorbonne, Giordano allait plus loin que l\u2019h\u00e9liocentrisme de Copernic en enseignant que l\u2019univers n\u2019avait ni centre ni circonf\u00e9rence. Refusant de se r\u00e9tracter, il commen\u00e7a ainsi sa d\u00e9fense devant la Congr\u00e9gation du Saint Office, autrement dit l\u2019Inquisition : \u00abJ\u2019enseigne l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019univers et l\u2019action de la puissance divine dans son infinit\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>En fin de compte, l\u2019anthropomorphisme du Dieu jud\u00e9o-chr\u00e9tien a produit chez les catholiques\u2014\u00e0 l\u2019exception des mystiques, toujours suspects aux yeux des autorit\u00e9s\u2014une orientation de l\u2019\u00e2me qui est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de l\u2019attitude philosophique, et qui rel\u00e8ve proprement de la soumission du vassal \u00e0 son suzerain, son ma\u00eetre et son juge.<\/p>\n<p>Cette conception contient en germe son in\u00e9vitable contradiction dialectique : la r\u00e9volte de l\u2019homme contre Dieu, proprement impensable dans le paradigme cosmoth\u00e9iste. En derni\u00e8re analyse, la mort de Dieu en Europe est imputable au christianisme, qui a import\u00e9 du Levant une divinit\u00e9 chauvine et irascible se prenant pour Dieu. C\u2019est Yahv\u00e9 qui sa tu\u00e9 Dieu.<\/p>\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">*<\/h3>\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Annexe 1 : L\u2019\u00c9gypte et la Perse<\/h5>\n<p>Il ne fait aucun doute que Rome appartient \u00e0 la civilisation hell\u00e9nistique, fond\u00e9e par l\u2019\u00e9l\u00e8ve d\u2019Aristote. Au d\u00e9tail pr\u00e8s de la langue (mais \u00c9pict\u00e8te et Marc Aur\u00e8le \u00e9crivent encore en grec au II<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle), Rome est l\u2019h\u00e9riti\u00e8re d\u2019Ath\u00e8nes.<\/p>\n<p>Mais de qui Ath\u00e8nes est-elle l\u2019h\u00e9riti\u00e8re ? Les Grecs avaient la modestie de reconna\u00eetre que leur savoir venait d\u2019ailleurs. Pythagore \u00e9tait r\u00e9put\u00e9 avoir appris des Ph\u00e9niciens, des Chald\u00e9ens (M\u00e9sopotamiens) et des \u00c9gyptiens. Platon lui-m\u00eame voyagea \u00e0 H\u00e9liopolis peu apr\u00e8s la mort de Socrate, \u00e0 la recherche de la science sacr\u00e9e qu\u2019on attribuait aux \u00abmyst\u00e8res\u00bb de l\u2019\u00c9gypte. H\u00e9rodote avait en effet \u00e9crit : \u00abNous autres Hell\u00e8nes, en v\u00e9rit\u00e9, sommes des enfants \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce peuple aux traditions dix fois mill\u00e9naires, [\u2026] venues d\u2019un \u00e2ge imm\u00e9morial o\u00f9 les dieux gouvernaient le monde, \u00e0 l\u2019aube de la cr\u00e9ation\u00bb (II,171).<\/p>\n<p>H\u00e9rodote exprime ailleurs son admiration pour les Perses, qui\u2014d\u00e9tail int\u00e9ressant\u2014ont en horreur principalement deux choses : le mensonge et la dette (I,138). La religion perse de son \u00e9poque, le zoroastrisme, fait de la V\u00e9rit\u00e9 la valeur supr\u00eame : \u00abpens\u00e9e juste, parole juste, action juste\u00bb. Il est hautement probable que la philosophie grecque, qui est aussi un culte de la v\u00e9rit\u00e9, ait subi l\u2019influence des Perses. La g\u00e9ographie ne trompe pas : les trois premiers philosophes pr\u00e9socratiques (Thal\u00e8s, Anaximandre et H\u00e9raclite) venaient de Milet, en Ionie (c\u00f4te ouest de l\u2019Asie mineure, soit aux marges de la Perse), et Pythagore \u00e9tait \u00e9galement n\u00e9 en Ionie.<\/p>\n<p>H\u00e9rodote vivait \u00e0 l\u2019\u00e9poque du roi de perse Artaxerc\u00e8s 1<sup>er<\/sup>\u00a0(465-424 av. JC), connu pour sa tol\u00e9rance religieuse. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque vivait aussi, sous la souverainet\u00e9 perse, le jud\u00e9o-babylonien Esdras. Selon le Livre d\u2019Esdras, il profita de la politique religieuse de l\u2019empereur pour le convaincre que \u00abYahv\u00e9, le dieu d\u2019Isra\u00ebl\u00bb n\u2019\u00e9tait autre que le \u00abDieu du Ciel\u00bb que v\u00e9n\u00e9raient les Perses\u2014en n\u00e9gligeant de pr\u00e9ciser que ce Dieu avait choisi les Juifs et non les Perses pour r\u00e9gner sur le monde. On d\u00e9c\u00e8le cette duplicit\u00e9 dans le double langage du Livre d\u2019Esdras, o\u00f9 Yahv\u00e9 est d\u00e9sign\u00e9 comme \u00able Dieu du ciel\u00bb dans les \u00e9dits pr\u00e9tendument sign\u00e9s par les rois perses Cyrus, Artaxerx\u00e9s et Darius, mais comme \u00able dieu d\u2019Isra\u00ebl\u00bb dans le reste du livre.<\/p>\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Annexe 2 : Hegel et l\u2019id\u00e9alisme allemand<\/h5>\n<p>J\u2019ai mentionn\u00e9 plus haut le mystique allemande Ma\u00eetre Eckhart (1260-1328). Il enseignait en latin \u00e0 la Sorbonne, mais pr\u00eachait en allemand aupr\u00e8s de s\u0153urs b\u00e9guines, qui ont conserv\u00e9 des notes de ses sermons. Comme l\u2019explique bien Ernst Benz dans\u00a0<em>Les Sources mystiques de la philosophie romantique allemande<\/em>, la langue allemande \u00e9tait jusqu\u2019alors exclue des discours philosophique et th\u00e9ologique, et l\u2019usage in\u00e9dit qu\u2019en fit Eckhart pour exprimer ses notions mystiques eut une influence consid\u00e9rable sur la pens\u00e9e allemande ult\u00e9rieure : \u00abpuisque sa th\u00e9ologie propre fut une th\u00e9ologie mystique, fond\u00e9e sur des exp\u00e9riences et des intuitions mystiques, c\u2019est vraiment avec la sp\u00e9culation mystique que la sp\u00e9culation philosophique en allemand commen\u00e7a.\u00bb<\/p>\n<p>Eckhart fut condamn\u00e9 mais ses \u00e9crits ont surv\u00e9cu et sont red\u00e9couverts par Franz von Baader, contemporain et ami de Hegel (1770-1831). Un autre mystique allemand plus tardif, Jakob B\u00f6hme (1575-1624), impressionne les philosophes id\u00e9alistes allemands de la fin du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0et du d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle Son cosmotheisme est patent : \u00abla nature enti\u00e8re [\u2026] est le corps ou la corpor\u00e9it\u00e9 de Dieu\u00bb (<em>Aurora<\/em>). Nicolas Berdiaev explique dans ses\u00a0<em>\u00c9tudes sur Jacob Boehme\u00a0<\/em>:<\/p>\n<p>\u00abLe premier dans l\u2019histoire de la pens\u00e9e des temps modernes, Boehme fait une d\u00e9couverte qui aura ensuite une importance immense dans l\u2019id\u00e9alisme allemand, \u00e0 savoir que chaque chose ne peut \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9e que par une autre qui lui r\u00e9siste. La lumi\u00e8re ne peut se faire jour sans les t\u00e9n\u00e8bres, le bien ne peut \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9 sans le mal, l\u2019esprit sans la r\u00e9sistance de la mati\u00e8re.\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9alisme allemand est aussi redevable \u00e0 la d\u00e9couverte de Spinoza (1632-1677). Une \u00abquerelle du panth\u00e9isme\u00bb fut provoqu\u00e9e en 1785, par un livre r\u00e9v\u00e9lant que Lessing (1729-1781), penseur immens\u00e9ment populaire, aurait dit \u00e0 son ami Jacobi : \u00ab<em>Hen Kai P\u00e2n<\/em>. Un et Tout. Je ne sais rien d\u2019autre. [\u2026] Il n\u2019y a pas d\u2019autre philosophie que la philosophie de Spinoza.\u00bb La querelle qui en r\u00e9sulta eut une influence consid\u00e9rable sur le milieu philosophique allemand, et le spinozisme devint \u00abla religion non-officielle de l\u2019Allemagne\u00bb, selon Heinrich Heine. La \u00abquerelle du panth\u00e9isme\u00bb est la toile de fond de la\u00a0<em>Critique de la facult\u00e9 de juger\u00a0<\/em>d\u2019Emmanuel Kant, publi\u00e9e en 1790.<\/p>\n<p>Hegel fut \u00e0 son tour tr\u00e8s impressionn\u00e9 par Spinoza, et \u00e9crivit dans un de ses premiers ouvrages,\u00a0<em>Foi et Savoir\u00a0<\/em>(1802) : \u00abSpinoza est le moment crucial de la philosophie moderne : ou bien le spinozisme ou il n\u2019y aura pas de philosophie.\u00bb Spinoza, B\u00f6hme et quelques autres influences comme l\u2019herm\u00e9tisme, inspir\u00e8rent \u00e0 Hegel sa conception de l\u2019 \u00abEsprit du Monde\u00bb immanent dans l\u2019histoire. Pour\u00a0<a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/medium.com\/stoicism-philosophy-as-a-way-of-life\/hegel-on-stoicism-6d434fe3b4a4\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" title=\"\">Hegel comme pour les sto\u00efciens<\/a>, la nature est rationnelle en elle-m\u00eame, et la t\u00e2che de la philosophie est de \u00ab concevoir cette raison r\u00e9elle qui y est pr\u00e9sente, non pas les formes contingentes qui se montrent \u00e0 la surface, mais son harmonie r\u00e9elle ; c\u2019est sa loi immanente et son essence qu\u2019elle doit rechercher\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Annexe 3 : Confucianisme et sto\u00efcisme<\/h5>\n<p>Confucius et Socrate sont n\u00e9s \u00e0 80 ans d\u2019\u00e9cart, et j\u2019ai dit que Socrate aurait pu \u00eatre le Confucius de l\u2019Europe. Le philosophe Fran\u00e7ois Jullien, \u00e0 la fois hell\u00e9niste et sinologue, apporte un angle de vue fascinant sur la civilisation europ\u00e9enne et sur la civilisation chinoise, en faisant jouer l\u2019\u00e9cart entre les deux. Dans\u00a0<em>Mo\u00efse ou la Chine. Quand ne se d\u00e9ploie pas l\u2019id\u00e9e de Dieu,\u00a0<\/em>il souligne le caract\u00e8re diffus de la notion qui tient lieu de Dieu dans la tradition confuc\u00e9enne : le Ciel. Le Ciel est la puissance immanente qui agit sur la Terre et r\u00e9git l\u2019histoire, accordant son \u00abmandat\u00bb aux hommes vertueux. Le \u00abmandat du Ciel\u00bb, \u00e9crit Jullien dans\u00a0<em>Fonder la morale,<\/em>\u00a0est pens\u00e9 comme \u00abl\u2019injonction qui ne cesse d\u2019\u00e9maner du grand proc\u00e8s du r\u00e9el et nous pousse \u00e0 coop\u00e9rer avec lui. Autrement dit, la voie du Ciel devient immanente en moi, je m\u2019en trouve investi. Car ma nature n\u2019est dans son fond que l\u2019actualisation particuli\u00e8re, individu\u00e9e, du grand proc\u00e8s de la r\u00e9alit\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abau lieu de devenir, comme chez nous, l\u2019objet d\u2019une r\u00e9flexion th\u00e9ologique, cette notion de voie du Ciel, en se laissant progressivement d\u00e9personnaliser, en vient \u00e0 \u00e9voquer le facteur absolu, d\u2019 \u00abengendrement-transformation\u201d, dont l\u2019influx ne cesse de traverser la mat\u00e9rialit\u00e9 et de renouveler la vie (\u00e0 l\u2019instar du cours des astres, des saisons). Au lieu donc de s\u2019approfondir en conscience, le Ciel des Chinois est per\u00e7u sous l\u2019angle de la r\u00e9gulation\u2013comme un principe d\u2019harmonisation continue : c\u2019est parce qu\u2019il ne d\u00e9vie jamais de son cours que le cours du Ciel jamais ne se bloque ni ne s\u2019\u00e9puise, et qu\u2019il ne cesse d\u2019innover ; aussi, accoupl\u00e9 \u00e0 la Terre, qui d\u00e9sormais lui sert de partenaire, r\u00e9git-il le fonctionnement bipolaire\u2014celui du yin et du yang (le Ciel ayant l\u2019initiative et la Terre l\u2019actualisant)\u2014dont l\u2019interaction ne cesse de faire advenir les existences et de promouvoir la r\u00e9alit\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>Qu\u2019une civilisation doit \u00eatre fond\u00e9e sur une religion nous semble une \u00e9vidence. Pourtant, le confucianisme n\u2019est pas une religion, dans la mesure o\u00f9 il n\u2019a ni clerg\u00e9, ni dogme, ni texte r\u00e9v\u00e9l\u00e9, et reste tr\u00e8s discret sur le sort de l\u2019homme apr\u00e8s la mort (m\u00eame s\u2019il fait du culte des anc\u00eatres un pilier de la civilisation). Songeons que la Chine confuc\u00e9enne n\u2019a jamais eu de classe sacerdotale, et n\u2019a jamais connu de guerre de religion. Elle s\u2019est b\u00e2tie sur un id\u00e9al qui se rapproche le mieux du \u00abgouvernement des philosophes\u00bb : un corps de fonctionnaires fond\u00e9 sur la m\u00e9ritocratie et l\u2019\u00e9tude des textes confuc\u00e9ens, depuis les ministres jusqu\u2019aux instituteurs. Le confucianisme est une tradition de pens\u00e9e philosophique \u00e0 vocation \u00e9thique, mettant l\u2019accent sur la marche providentielle des \u00e9v\u00e9nements et sur la vocation collective de l\u2019individu. Il est donc tout \u00e0 fait comparable au sto\u00efcisme, ou, plus largement, \u00e0 ce qu\u2019on peut nommer le socratisme.<\/p>\n<p>On peut sp\u00e9culer sur ce qu\u2019aurait pu advenir de l\u2019Empire romain si, au lieu d\u2019adopter le christianisme sous Constantin et ses successeurs, il s\u2019\u00e9tait tourn\u00e9 \u00e0 nouveau vers le sto\u00efcisme de Marc Aur\u00e8le, l\u2019empereur philosophe dont le r\u00e8gne fut, selon Edward Gibbon (<em>D\u00e9clin et chute de l\u2019Empire romain<\/em>, 1776), \u00abpeut-\u00eatre la seule p\u00e9riode de l\u2019histoire au cours de laquelle le bonheur d\u2019un grand peuple fut le seul objet du gouvernement\u00bb. Ernest Renan voyait le sto\u00efcisme de Marc Aur\u00e8le comme \u00abla plus belle tentative d\u2019\u00e9cole la\u00efque de vertu que le monde ait connue jusqu\u2019ic\u00bb. Comme Gibbon, il consid\u00e9rait l\u2019av\u00e8nement du christianisme comme la cause profonde de la chute de l\u2019Empire :<\/p>\n<p>\u00abDurant le III<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, le christianisme suce comme un vampire la soci\u00e9t\u00e9 antique, soutire toutes ses forces et am\u00e8ne cet \u00e9nervement g\u00e9n\u00e9ral contre lequel luttent vainement les empereurs patriotes. [\u2026] L\u2019\u00c9glise, au III<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, en accaparant la vie, \u00e9puise la soci\u00e9t\u00e9 civile, la saigne, y fait le vide.\u00bb<\/p>\n<p><a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/reseauinternational.net\/author\/lguyenot\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" title=\"Laurent Guy\u00e9not\">Laurent Guy\u00e9not<\/a><\/p>\n<div class=\"sharedaddy sd-block sd-like jetpack-likes-widget-wrapper jetpack-likes-widget-unloaded\" id=\"like-post-wrapper-237719536-447488-67d2f31d6f38d\" data-src=\"https:\/\/widgets.wp.com\/likes\/?ver=14.2.1#blog_id=237719536&amp;post_id=447488&amp;origin=reseauinternational.net&amp;obj_id=237719536-447488-67d2f31d6f38d&amp;n=1\" data-name=\"like-post-frame-237719536-447488-67d2f31d6f38d\" data-title=\"Aimer ou rebloguer\">\n<h3 class=\"sd-title\">J\u2019aime \u00e7a\u00a0:<\/h3>\n<p><span class=\"button\"><span>J\u2019aime<\/span><\/span> <span class=\"loading\">chargement\u2026<\/span><\/p>\n<p><span class=\"sd-text-color\"\/><a target=\"_blank\" class=\"sd-link-color\"\/><\/div>\n<p><meta itemscope=\"\" itemprop=\"mainEntityOfPage\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/WebPage\" itemid=\"https:\/\/reseauinternational.net\/larbre-philosophal-et-le-dieu-jaloux\/\"\/><meta itemprop=\"headline\" content=\"L\u2019Arbre philosophal et le Dieu jaloux\"\/><span style=\"display: none;\" itemprop=\"author\" itemscope=\"\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/Person\"><meta itemprop=\"name\" content=\"Laurent Guy\u00e9not\"\/><\/span><span style=\"display: none;\" itemprop=\"image\" itemscope=\"\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/ImageObject\"><meta itemprop=\"url\" content=\"https:\/\/i0.wp.com\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Dieu-jaloux-20250313.webp?fit=800%2C467&amp;quality=100&amp;ssl=1\"\/><meta itemprop=\"width\" content=\"800\"\/><meta itemprop=\"height\" content=\"467\"\/><\/span><span style=\"display: none;\" itemprop=\"publisher\" itemscope=\"\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/Organization\"><span style=\"display: none;\" itemprop=\"logo\" itemscope=\"\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/ImageObject\"><meta itemprop=\"url\" content=\"https:\/\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Capture-de\u0301cran-2022-06-14-a\u0300-16.51.07.png\"\/><\/span><meta itemprop=\"name\" content=\"Laurent Guy\u00e9not\"\/><\/span><meta itemprop=\"datePublished\" content=\"2025-03-13T12:23:06+00:00\"\/><meta itemprop=\"dateModified\" content=\"2025-03-13T12:23:19+00:00\"\/><\/div>\n<p><br \/>\n<br \/><a href=\"https:\/\/reseauinternational.net\/larbre-philosophal-et-le-dieu-jaloux\/\" target=\"_blank\"\">Source link <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Laurent Guy\u00e9not Voici la suite de mon article\u00a0\u00abLe G\u00e9nie gr\u00e9co-romain de la Renaissance\u00bb. 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