{"id":7299,"date":"2025-04-29T14:04:47","date_gmt":"2025-04-29T12:04:47","guid":{"rendered":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/04\/29\/lallemagne-en-crise-3eme-partie-la-culture-de-la-soumission\/"},"modified":"2025-04-29T14:04:47","modified_gmt":"2025-04-29T12:04:47","slug":"lallemagne-en-crise-3eme-partie-la-culture-de-la-soumission","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/04\/29\/lallemagne-en-crise-3eme-partie-la-culture-de-la-soumission\/","title":{"rendered":"L\u2019Allemagne en crise, 3\u00e8me partie : la culture de la soumission"},"content":{"rendered":"<p> <br \/>\n<\/p>\n<div>\n<p>par <strong>Patrick Lawrence<\/strong><\/p>\n<p><strong>Pour r\u00e9sumer l\u2019essence du projet d\u2019apr\u00e8s-guerre en Allemagne, \u00ables Allemands, plus que tous les autres Europ\u00e9ens et avant tous les autres, ont appris \u00e0 parler la langue du vainqueur\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Berlin<\/strong> \u2013 Je reviens bri\u00e8vement sur ce moment singulier o\u00f9 Olaf Scholz s\u2019est tenu aux c\u00f4t\u00e9s du pr\u00e9sident Joe Biden <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=OS4O8rGRLf8\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" title=\"\">lors d\u2019une conf\u00e9rence de presse le 7 f\u00e9vrier 2022<\/a>, apr\u00e8s avoir termin\u00e9 des entretiens priv\u00e9s dans le Bureau ovale. C\u2019est \u00e0 cette occasion que Biden a d\u00e9clar\u00e9 que si les forces russes devaient envahir le territoire ukrainien \u2013 ce dont il \u00e9tait alors convaincu \u2013 \u00ab<em>alors il n\u2019y aura plus de Nord Stream II. Nous y mettrons fin<\/em>\u00bb.<\/p>\n<p>Prenez un moment pour regarder la vid\u00e9o de cette sc\u00e8ne. Que voyons-nous chez ces deux hommes ? Observons leur attitude, leurs gestes, leurs expressions faciales, ce qu\u2019ils ont dit et omis de dire, et essayons d\u2019interpr\u00e9ter leur comportement. J\u2019y vois 77 ans d\u2019histoire.<\/p>\n<p>Biden se montre calme et pragmatique lorsqu\u2019il d\u00e9clare son intention de d\u00e9truire les co\u00fbteux actifs industriels du pays repr\u00e9sent\u00e9 par l\u2019homme \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. On note son aplomb total, le geste d\u00e9daigneux de la main, qui trahit son indiff\u00e9rence absolue pour les int\u00e9r\u00eats et, en fait, la souverainet\u00e9 d\u2019un alli\u00e9 proche.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cemment, j\u2019attribuais l\u2019\u00e9tonnante grossi\u00e8ret\u00e9 de Biden face \u00e0 Scholz \u00e0 la maladresse qui a toujours caract\u00e9ris\u00e9 sa carri\u00e8re politique. Mais en y repensant \u00e0 la lumi\u00e8re de tout ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, je me dis que la situation peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e diff\u00e9remment : apr\u00e8s des d\u00e9cennies de domination excessive au sein de l\u2019Alliance atlantique, Biden ne voit plus la n\u00e9cessit\u00e9 de dissimuler la pr\u00e9rogative h\u00e9g\u00e9monique am\u00e9ricaine. En effet, dans l\u2019enregistrement <em>C-SPAN<\/em> mis en lien ci-dessus, nous voyons le visage d\u2019un homme qui tire une fiert\u00e9 malsaine de cet exercice de pouvoir brut.<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, Scholz s\u2019est tenu derri\u00e8re un pupitre distinct, conform\u00e9ment au protocole, et n\u2019a rien dit en r\u00e9ponse \u00e0 la remarque de Biden. Son attitude indique qu\u2019il n\u2019\u00e9tait ni surpris ni en col\u00e8re. Il semble plut\u00f4t r\u00e9sign\u00e9, inquiet, l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9\u00e7u, vaguement soumis. Sur son visage, on lit l\u2019appr\u00e9hension du soldat qui vient d\u2019accepter le plan de bataille funeste de son commandant. Je suppose qu\u2019il se demandait aussi ce qu\u2019il allait bien pouvoir dire \u00e0 son gouvernement et aux Allemands \u00e0 son retour \u00e0 Berlin.<\/p>\n<p>La meilleure fa\u00e7on de comprendre cet \u00e9v\u00e9nement tr\u00e8s lourd de sens, qui doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme unique ou presque dans les annales de la diplomatie transatlantique, est de regarder en arri\u00e8re, puis en avant.<\/p>\n<p>Quel \u00e9cart entre l\u2019Allemagne du d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, celle d\u2019Helmut Schmidt, et celle d\u2019Olaf Scholz, qui se recroqueville litt\u00e9ralement aux c\u00f4t\u00e9s du pr\u00e9sident am\u00e9ricain quarante ans plus tard ! Schmidt, un social-d\u00e9mocrate adepte de la <em>Ostpolitik<\/em> de Willy Brandt, s\u2019\u00e9tait rang\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s de ses homologues europ\u00e9ens pour d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats de l\u2019Allemagne face aux tentatives brutales du pr\u00e9sident Ronald Reagan d\u2019imposer les r\u00e8gles de la guerre froide. Scholz, un social-d\u00e9mocrate d\u2019un tout autre genre, n\u2019\u00e9tait pas dispos\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019Allemagne contre Joe Biden, m\u00eame lorsque sa souverainet\u00e9 m\u00eame \u00e9tait en jeu.<\/p>\n<p>Comment l\u2019Allemagne en est-elle arriv\u00e9e l\u00e0 ? Apr\u00e8s quelques jours pass\u00e9s \u00e0 rassembler des informations ici, dans une ville longtemps divis\u00e9e par le rideau de fer, et ailleurs en Allemagne, je suis convaincu que la guerre froide et la politique de l\u2019apr\u00e8s-guerre froide ne permettent pas \u00e0 elles seules de r\u00e9pondre \u00e0 cette question. Comme je l\u2019ai souvent constat\u00e9 durant mes d\u00e9cennies de correspondance, il faut se tourner vers la psychologie et la culture pour comprendre pleinement la politique et l\u2019histoire, cette derni\u00e8re \u00e9tant dans une certaine mesure l\u2019expression de la premi\u00e8re.<\/p>\n<h5 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">*<\/h5>\n<p>Les ambitions des Alli\u00e9s pour les nations vaincues en 1945, qui en peu de temps se sont retrouv\u00e9es sous la coupe des \u00c9tats-Unis, n\u2019ont jamais fait d\u00e9faut. Lors de la conf\u00e9rence de Potsdam, quelques mois apr\u00e8s la chute du Reich, Churchill, Truman et Staline ont divis\u00e9 l\u2019Allemagne en quatre zones d\u2019occupation : britannique, fran\u00e7aise, am\u00e9ricaine et sovi\u00e9tique. Berlin, situ\u00e9e dans la zone sovi\u00e9tique, a \u00e9t\u00e9 divis\u00e9e de la m\u00eame mani\u00e8re. Des millions de colons allemands ont d\u00fb \u00eatre rapatri\u00e9s des terres conquises par les nazis, une entreprise chaotique marqu\u00e9e par des souffrances dont on ne parle plus aujourd\u2019hui. Un programme de d\u00e9nazification a imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9 mis en place et l\u2019arm\u00e9e allemande a \u00e9t\u00e9 d\u00e9mantel\u00e9e, m\u00eame si ces deux objectifs \u00e9taient pour le moins complexes \u00e0 mettre en \u0153uvre, l\u2019alliance de guerre avec Moscou ayant laiss\u00e9 place \u00e0 la guerre froide que l\u2019administration Truman tenait absolument \u00e0 provoquer.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est dans le domaine du c\u0153ur et de l\u2019esprit des Allemands que la transformation du Reich en un autre type de pays a fait basculer l\u2019ambition vers un exc\u00e8s d\u2019orgueil. Il s\u2019agissait d\u2019une op\u00e9ration psychologique dont l\u2019ampleur et la port\u00e9e n\u2019ont peut-\u00eatre jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9gal\u00e9es depuis. Seuls les Japonais apr\u00e8s 1945 ont connu quelque chose de similaire. Ce projet a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 con\u00e7u et mis en \u0153uvre par les partisans du New Deal de Roosevelt. Il a fallu un an ou deux avant que les id\u00e9ologues de la guerre froide ne renoncent aux grands id\u00e9aux au profit de la rigueur anticommuniste de la fin des ann\u00e9es 1940 et du d\u00e9but des ann\u00e9es 1950. Les Japonais, non sans une certaine amertume, appellent cela \u00able revers de fortune\u00bb.<\/p>\n<p>Je ne sais pas comment les Allemands le nomment, mais le revirement d\u2019apr\u00e8s-guerre a abouti au m\u00eame r\u00e9sultat. Le projet \u00e9tait le m\u00eame des deux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019oc\u00e9an. Son but n\u2019\u00e9tait pas de donner naissance \u00e0 de v\u00e9ritables exp\u00e9riences d\u00e9mocratiques, d\u2019initiatives venues de la base, comme le pr\u00e9tendent les historiens orthodoxes. Il s\u2019agissait d\u2019enr\u00f4ler l\u2019Allemagne et le Japon comme soldats de la guerre froide. La d\u00e9mocratisation n\u2019\u00e9tait qu\u2019un pr\u00e9texte, dans la mesure o\u00f9 la d\u00e9mocratie, par d\u00e9finition, ne peut \u00eatre ni export\u00e9e par un pays ni import\u00e9e par un autre. Je pourrais ajouter que ces deux nations ont servi de mod\u00e8les \u00e0 Washington dans de nombreux autres lieux durant la guerre froide. Faire semblant de d\u00e9mocratiser, cultiver la soumission : tel \u00e9tait le v\u00e9ritable projet d\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<p>En d\u2019autres termes, si l\u2019Allemagne et le Japon sont devenus des d\u00e9mocraties dans les d\u00e9cennies d\u2019apr\u00e8s-guerre, ce n\u2019est pas tant gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019influence am\u00e9ricaine que malgr\u00e9 elle.<\/p>\n<p>Dans la zone am\u00e9ricaine, des administrateurs en uniforme ou en civil ont pris le contr\u00f4le de toutes les sources d\u2019information. Tous les journaux, magazines et stations de radio ont \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9s. Des journalistes am\u00e9ricains (dont certains ont ensuite fait une brillante carri\u00e8re) ont \u00e9t\u00e9 charg\u00e9s de r\u00e9inventer les m\u00e9dias allemands pour les adapter \u00e0 ce qui allait devenir une nouvelle d\u00e9mocratie. Les programmes de propagande accompagnant cette r\u00e9invention des m\u00e9dias de masse, qui finirent par \u00eatre impr\u00e9gn\u00e9s de messages antisovi\u00e9tiques, ont \u00e9t\u00e9 titanesques, allant de projets de r\u00e9\u00e9ducation et d\u2019\u00e9missions de radio \u00e0 des tracts distribu\u00e9s en masse. La litt\u00e9rature sur cette p\u00e9riode donne l\u2019impression que rien, ni mot prononc\u00e9, ni mot inscrit, ni image, n\u2019\u00e9chappait au contr\u00f4le officiel.<\/p>\n<p>Petite digression.<\/p>\n<p>L\u2019une des \u00e9missions de t\u00e9l\u00e9vision marquantes de ma petite enfance \u00e9tait une s\u00e9rie polici\u00e8re populaire intitul\u00e9e <em>Highway Patrol<\/em>. Je m\u2019en souviens encore tr\u00e8s bien, m\u00eame apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es. Il y avait quelque chose de charismatique dans ces \u00e9pisodes hebdomadaires et leur star. Broderick Crawford incarnait le chef de police d\u2019une ville californienne dont le nom n\u2019\u00e9tait jamais mentionn\u00e9, un homme au double menton, bourru et mal fagot\u00e9. Il d\u00e9barquait sur les sc\u00e8nes de crime en faisant hurler les sir\u00e8nes et soulevant des nuages de poussi\u00e8re, ouvrait la porti\u00e8re de sa voiture de patrouille et aboyait des ordres dans son talkie-walkie, r\u00e9pondant \u00e0 ses agents par un \u00ab<em>10-4<\/em>\u00bb d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e8bre.<\/p>\n<p><em>Highway Patrol<\/em> a \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9e en 156 \u00e9pisodes, de 1955 \u00e0 1959. \u00c0 premi\u00e8re vue, la s\u00e9rie glorifiait l\u2019autorit\u00e9 officielle. Elle traitait de la n\u00e9cessit\u00e9 de maintenir l\u2019ordre face \u00e0 des menaces constantes. Mais, entre les lignes et en filigrane, <em>Highway Patrol<\/em> parlait de l\u2019Am\u00e9rique d\u2019apr\u00e8s-guerre. Chaque \u00e9pisode rappelait ce que signifiait \u00eatre am\u00e9ricain durant ces ann\u00e9es-l\u00e0. La guerre froide n\u2019\u00e9tait jamais mentionn\u00e9e, mais elle semblait planer sur chacun des \u00e9pisodes. Parmi les th\u00e8mes r\u00e9currents de la s\u00e9rie figuraient l\u2019omnipr\u00e9sence de la peur et la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019all\u00e9geance.<\/p>\n<p>Je mentionne cela en raison d\u2019une chose que j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9e bien des ann\u00e9es plus tard. C\u2019est \u00e0 la fois amusant et tr\u00e8s instructif. <em>Highway Patrol<\/em> a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e par une soci\u00e9t\u00e9 de production ambitieuse appel\u00e9e Ziv Television Programs. Frederick Ziv, fondateur et directeur, a plus ou moins invent\u00e9 les syndications t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es (<em>The Cisco Kid<\/em>, <em>Bat Masterson<\/em>, etc.). Les productions de Ziv, implicitement et parfois explicitement, \u00e9taient impr\u00e9gn\u00e9es d\u2019une atmosph\u00e8re anticommuniste fa\u00e7on <em>Highway Patrol<\/em>. Et apr\u00e8s que Ziv eut sign\u00e9 Broderick Crawford, en 1955, <em>Highway Patrol<\/em> fut la premi\u00e8re s\u00e9rie am\u00e9ricaine \u00e0 \u00eatre diffus\u00e9e sur la nouvelle cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision commerciale allemande.<\/p>\n<p>Pour conclure, il est \u00e9trange de penser aujourd\u2019hui que les familles allemandes, assises devant leur t\u00e9l\u00e9vision dix ans apr\u00e8s la terrible d\u00e9faite d\u2019une guerre qui a marqu\u00e9 l\u2019histoire mondiale, pouvaient regarder la m\u00eame s\u00e9rie polici\u00e8re qui faisait r\u00eaver un jeune gar\u00e7on devant son \u00e9cran dans une banlieue verdoyante de New York.<\/p>\n<p>Highway Patrol est un petit exemple d\u2019une autre dimension du projet d\u2019apr\u00e8s-guerre en Allemagne : il s\u2019agit de l\u2019un des premiers cas de ce que nous appelons aujourd\u2019hui le soft power. On ne saurait trop insister sur l\u2019importance de ce rayonnement am\u00e9ricain dans l\u2019Allemagne d\u2019apr\u00e8s-guerre et sur ses cons\u00e9quences jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Si les administrateurs de l\u2019occupation contr\u00f4laient la pens\u00e9e des Allemands par le biais de leurs op\u00e9rations d\u2019information et de propagande, l\u2019importation d\u2019artefacts culturels am\u00e9ricains \u2013 films, musique, nourriture, normes sociales, etc. \u2013 en est venue \u00e0 contr\u00f4ler la fa\u00e7on dont les Allemands \u00e9taient cens\u00e9s penser, leur vision du monde, et d\u2019eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>Le pouvoir du soft power, si je peux m\u2019exprimer ainsi, \u00e9tait plus flagrant au Japon \u00e0 cette \u00e9poque, car l\u2019occupation \u00e9quivalait \u00e0 une confrontation entre deux civilisations diff\u00e9rentes. Les Japonais ont appris des Am\u00e9ricains le billard, la danse de salon, le jazz big band, les films de Walt Disney, comment pr\u00e9parer des martinis, comment adopter cette attitude nonchalante typiquement am\u00e9ricaine. Il en a \u00e9t\u00e9 de m\u00eame en Allemagne, mais de mani\u00e8re moins brutale. Les Allemands d\u2019apr\u00e8s-guerre ont d\u00e9couvert les jeans, les hamburgers, Bill Haley and His Comets, John Wayne, comment boire du Coca, et bien d\u2019autres choses encore.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9sumer l\u2019essence du projet d\u2019apr\u00e8s-guerre en Allemagne, je dirais que son aboutissement durable a \u00e9t\u00e9 une refonte des mentalit\u00e9s. Comme l\u2019a dit r\u00e9cemment un ami suisse germanophone, \u00ab<em>les Allemands, plus que tous les autres Europ\u00e9ens et avant tous les autres, ont appris \u00e0 parler la langue du vainqueur<\/em>\u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019en arrive ici \u00e0 une erreur fatidique qui m\u00e9rite une br\u00e8ve explication.<\/p>\n<p>Pour prendre un peu de recul, l\u2019une des orthodoxies dominantes des d\u00e9cennies de la guerre froide \u00e9tait ce qu\u2019on appelait dans les milieux universitaires la \u00abth\u00e9orie de la modernisation\u00bb. En un mot, cette th\u00e9orie soutenait que la modernisation \u00e9tait indissociable de l\u2019occidentalisation. Les deux \u00e9taient cens\u00e9es aboutir au m\u00eame r\u00e9sultat. Pour toutes les nations nouvellement ind\u00e9pendantes de ce que nous appelons le Sud, la modernisation passait par l\u2019adoption du mod\u00e8le occidental. Compte tenu de ses innombrables cons\u00e9quences, toutes destructrices, je consid\u00e8re cette th\u00e9orie comme l\u2019une des pires erreurs des huit derni\u00e8res d\u00e9cennies. Les nations non occidentales ne prennent conscience qu\u2019aujourd\u2019hui que la v\u00e9ritable modernisation passe par l\u2019affirmation d\u2019une identit\u00e9 propre.<\/p>\n<p>L\u2019Allemagne a commis une erreur \u00e0 peu pr\u00e8s similaire apr\u00e8s sa d\u00e9faite en 1945. Pour surmonter le d\u00e9sastre de la Premi\u00e8re Guerre mondiale et les barbaries qui ont men\u00e9 \u00e0 la Seconde, il fallait enfin devenir pleinement moderne. Il fallait se d\u00e9mocratiser. Et se d\u00e9mocratiser signifiait s\u2019am\u00e9ricaniser. On peut compter sur les Am\u00e9ricains pour imposer cette id\u00e9e fausse et n\u00e9faste au monde entier : ils le font, je dirais, depuis les wilsoniens du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Sans vouloir simplifier les choses, c\u2019est grosso modo dans ce pi\u00e8ge qu\u2019est tomb\u00e9e l\u2019Allemagne de l\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<p>Comme plusieurs amis allemands l\u2019ont fait remarquer au cours des derniers mois, entreprendre de faire \u00e9voluer la conscience d\u2019une nation est, au-del\u00e0 de l\u2019orgueil implicite, une entreprise extr\u00eamement d\u00e9licate. C\u2019est toucher \u00e0 l\u2019identit\u00e9 m\u00eame d\u2019un peuple, \u00e0 sa conception la plus fondamentale de son identit\u00e9. Le danger d\u2019un tel d\u00e9racinement psychologique collectif, en particulier chez des personnes accabl\u00e9es par la culpabilit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 leur comportement avant et pendant la guerre, est \u00e9vident. Dans le cas de l\u2019Allemagne et du Japon, les circonstances de l\u2019apr\u00e8s-guerre ont, selon moi, d\u00e9termin\u00e9 le r\u00e9sultat. Passer de la d\u00e9faite aux imp\u00e9ratifs de l\u2019id\u00e9ologie de la guerre froide impos\u00e9e par les vainqueurs ne pouvait que produire, des deux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019oc\u00e9an, ce que l\u2019on appelle depuis longtemps une culture de la soumission.<\/p>\n<p>Lorsque le rideau de fer a divis\u00e9 l\u2019Allemagne en deux en 1949 et que les Am\u00e9ricains ont pris en main la reconstruction du pays, j\u2019entends par l\u00e0 une forme de mutilation sur les cartes, mais aussi dans les esprits. Et ni l\u2019Allemagne ni son peuple ne se sont encore remis de ce bouleversement, \u00e0 mon sens. C\u2019est une \u00e9vidence pour quiconque y prend la peine d\u2019y pr\u00eater attention en se d\u00e9pla\u00e7ant dans le pays. L\u2019Allemagne n\u2019est plus elle-m\u00eame depuis trois quarts de si\u00e8cle. Les Allemands sont, en termes psychologiques, quelque peu d\u00e9connect\u00e9s d\u2019eux-m\u00eames, d\u00e9racin\u00e9s. C\u2019est une situation \u00e9trange pour un peuple ayant toujours sembl\u00e9, \u00e0 mes yeux, dot\u00e9 d\u2019un caract\u00e8re fort.<\/p>\n<p>Comme le disait Oscar Wilde il y a bienlongtemps, et cela n\u2019est pas si \u00e9trange que cela : \u00ab<em>La plupart des gens ne sont pas eux-m\u00eames<\/em>\u00bb<em>,<\/em> \u00e9crivait Wilde dans <em>De Profundis<\/em>, le c\u00e9l\u00e8bre trait\u00e9 compos\u00e9 pendant son s\u00e9jour \u00e0 la prison de Reading. Wilde avait des pr\u00e9occupations bien diff\u00e9rentes, c\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire, mais cette remarquable <em>pens\u00e9e<\/em> me semble parfaitement appropri\u00e9e pour d\u00e9crire les Allemands de l\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<p>\u00ab<em>Leurs pens\u00e9es sont les opinions d\u2019autrui<\/em>\u00bb<em>,<\/em> poursuit-il, \u00ab<em>leur vie est une imitation, leurs passions, une citation<\/em>\u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est ce passage qui me vient \u00e0 l\u2019esprit lorsque je revois Olaf Scholz, debout dans son silence g\u00ean\u00e9, il y a trois ans, tandis que le pr\u00e9sident am\u00e9ricain annon\u00e7ait au monde entier qu\u2019il s\u2019appr\u00eatait \u00e0 l\u2019humilier et \u00e0 l\u2019insulter, sans se soucier le moins du monde de lui. Qui \u00e9tait Scholz \u00e0 ce moment-l\u00e0 ? \u00c9trangement, la r\u00e9ponse la plus convaincante pourrait \u00eatre : \u00abpersonne\u00bb. L\u00e0, sur l\u2019estrade, nominalement l\u2019\u00e9gal de son interlocuteur mais manifestement son inf\u00e9rieur, Scholz a incarn\u00e9 la culture de la soumission post-1945. Il m\u2019a rappel\u00e9 tous les premiers ministres japonais en visite officielle \u00e0 Washington depuis la fin de l\u2019occupation en 1952 : comme Scholz, ils sont tous venus se soumettre, laissant chez eux leur v\u00e9ritable identit\u00e9.<\/p>\n<p>Parmi les rares points positifs qui se d\u00e9gagent aujourd\u2019hui en Allemagne \u2013 \u00e0 Berlin, mais plus encore, je dirais, dans les villages et les villes \u00e0 l\u2019est, dans l\u2019ancienne R\u00e9publique d\u00e9mocratique allemande \u2013, on peut discerner la perspective, faible mais bien r\u00e9elle, que l\u2019Allemagne et son peuple finiront par retrouver le chemin de leur identit\u00e9. \u00ab<em>Nous sommes tous en qu\u00eate de notre pays<\/em>\u00bb, m\u2019a confi\u00e9 Dirk Pohlmann, journaliste et documentariste, \u00e0 la fin d\u2019une matin\u00e9e pass\u00e9e ensemble \u00e0 Potsdam \u00e0 la fin de l\u2019automne dernier. C\u2019\u00e9tait, semblait-il, le message qu\u2019il voulait me transmettre avant tout.<\/p>\n<p>source\u00a0: <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/scheerpost.com\/2025\/04\/26\/patrick-lawrence-germany-in-crisis-part-3-a-culture-of-submission\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" title=\"\">Scheerpost<\/a> via <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/ssofidelis.substack.com\/p\/lallemagne-en-crise-3e-partie-la\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" title=\"\">Spirit of Free Speech<\/a><\/p>\n<div class=\"sharedaddy sd-block sd-like jetpack-likes-widget-wrapper jetpack-likes-widget-unloaded\" id=\"like-post-wrapper-237719536-454799-6810b552ae245\" data-src=\"https:\/\/widgets.wp.com\/likes\/?ver=14.5#blog_id=237719536&amp;post_id=454799&amp;origin=reseauinternational.net&amp;obj_id=237719536-454799-6810b552ae245\" data-name=\"like-post-frame-237719536-454799-6810b552ae245\" data-title=\"Aimer ou rebloguer\">\n<h3 class=\"sd-title\">J\u2019aime \u00e7a\u00a0:<\/h3>\n<p><span class=\"button\"><span>J\u2019aime<\/span><\/span> <span class=\"loading\">chargement\u2026<\/span><\/p>\n<p><span class=\"sd-text-color\"\/><a target=\"_blank\" class=\"sd-link-color\"\/><\/div>\n<p><meta itemscope=\"\" itemprop=\"mainEntityOfPage\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/WebPage\" itemid=\"https:\/\/reseauinternational.net\/lallemagne-en-crise-3eme-partie-la-culture-de-la-soumission\/\"\/><meta itemprop=\"headline\" content=\"L\u2019Allemagne en crise, 3\u00e8me partie : la culture de la soumission\"\/><span style=\"display: none;\" itemprop=\"author\" itemscope=\"\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/Person\"><meta itemprop=\"name\" content=\"R\u00e9seau International\"\/><\/span><span style=\"display: none;\" itemprop=\"image\" itemscope=\"\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/ImageObject\"><meta itemprop=\"url\" content=\"https:\/\/i0.wp.com\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2025\/04\/Sans-titre-6-22.png?fit=800%2C467&amp;quality=100&amp;ssl=1\"\/><meta itemprop=\"width\" content=\"800\"\/><meta itemprop=\"height\" content=\"467\"\/><\/span><span style=\"display: none;\" itemprop=\"publisher\" itemscope=\"\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/Organization\"><span style=\"display: none;\" itemprop=\"logo\" itemscope=\"\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/ImageObject\"><meta itemprop=\"url\" content=\"https:\/\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Capture-de\u0301cran-2022-06-14-a\u0300-16.51.07.png\"\/><\/span><meta itemprop=\"name\" content=\"R\u00e9seau International\"\/><\/span><meta itemprop=\"datePublished\" content=\"2025-04-29T09:47:57+00:00\"\/><meta itemprop=\"dateModified\" content=\"2025-04-29T09:49:17+00:00\"\/><\/div>\n<p><br \/>\n<br \/><a href=\"https:\/\/reseauinternational.net\/lallemagne-en-crise-3eme-partie-la-culture-de-la-soumission\/\" target=\"_blank\"\">Source link <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Patrick Lawrence Pour r\u00e9sumer l\u2019essence du projet d\u2019apr\u00e8s-guerre en Allemagne, \u00ables Allemands, plus que tous les autres Europ\u00e9ens et avant tous les autres, ont appris \u00e0 parler la langue&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":7300,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7299","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7299","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7299"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7299\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7300"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7299"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7299"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7299"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}