Fin 2025, un groupe d’ami·es s’est rendu en Cisjordanie, en soutien aux paysan·nes palestinien·nes. Là où l’agroécologie est devenu un moyen de résistance face à l’occupation, le quotidien, aussi étouffant qu’incertain, est investi à bâtir l’avenir. De ce voyage de six semaines, ce groupe d’ami·es en a tiré un récit d’espoir.
En Cisjordanie, l’atmosphère est lourde, affectée par le génocide à Gaza, la colonisation, l’apartheid et les guerres alentours. Et pourtant, nous sommes accueilli·es par un foisonnement d’initiatives inspirantes porté par des Palestinien·nes.
L’arrivée en terres occupées
L’État d’Israël contrôle tous les points d’accès à la Palestine, le choix est donc restreint : on entre par l’aéroport de Tel Aviv ou bien par la Jordanie. C’est cette dernière option que nous avons choisi, bien qu’elle implique de traverser 3 check-points : palestinien, israélien et jordanien.
Pour les Palestinien·nes, le choix n’existe pas : cette entrée est la seule qui leur est autorisée. Déjà à la frontière, nous, Occidentaux, traversons avec un bus moderne, tandis que celui réservé aux Palestinien·nes semble sorti d’une autre époque. Ce n’est que la première entrevue d’un système d’apartheid que nous allons découvrir en pratiques.
L’olivier, symbole de subsistance et de résistance
Arrivé·es en Palestine, nous retrouvons notre ami Saad, que deux d’entre nous avaient déjà visité en janvier 2025. Son village est perché parmi les terrasses plantées d’oliviers entre Ramallah et Naplouse. Au village, tout le monde cultive des vergers oléicoles et nous aidons Saad à récolter les fruits de ses arbres. Une fois les olives pressées, nous plantons patates, oignons, ails, fèves et radis entre les oliviers.
Ces plantations constituent une source de subsistance pour de nombreuses familles qui consomment ou vendent l’huile et les olives transformées. Cet arbre fruitier méditerranéen est remarquable : il nécessite peu d’irrigation, peut vivre plusieurs siècles, et se développe de manière rustique, c’est à dire qu’il est résistant aux conditions difficiles (sécheresse, froid, sols pauvres…), peu exigeant en entretien et capable de pousser naturellement sans beaucoup d’intervention humaine.

Le peuple palestinien en a fait un symbole de résistance, surtout depuis que les colons les arrachent. Cette saison de récolte a été particulièrement difficile : 11 500 oliviers ont été arrachés par les colons et l’armée israélienne durant ces trois derniers mois. En termes d’attaques, le mois d’octobre 2025 est le plus violent jamais enregistré depuis 2006. L’ONU a condamné d’ailleurs les attaques de colons israéliens masqués en Cisjordanie occupée.
À cette entreprise coloniale s’ajoute une grave conséquence climatique : la production a été exceptionnellement faible, ne représentant qu’environ 10 % des volumes habituels, en raison d’une sécheresse d’une intensité inédite depuis 1960.
L’enjeu de l’eau
Concernant les attaques, le village de Saad est relativement préservé : les colons du coin préfèrent attaquer le village voisin, où ils ont déjà accaparé l’une des deux sources d’eau (la deuxième est maintenant surveillée jour et nuit par les habitant·es…). Mais les colons ne sont jamais loin : au cours des derniers mois, ils ont été aperçus dans le coin en train d’étudier des cartes. Alors l’inquiétude est sérieuse au village : quels sont leurs plans ? Vont-ils également accaparer la source ?
[EDIT : Le 26 décembre 2025, juste après la rédaction de cet article, un ami nous a informés que 50 colons armés sont entrés dans le village. Ils se sont rendus aux sources d’eau et ont détruit des plantes aux alentours.]
Un habitant nous explique que l’apartheid concerne aussi les ressources en eau. Les Palestinien·nes ont toujours un réservoir d’eau sur leur toit, car l’eau peut être coupée pendant plusieurs semaines… Alors les autorités israéliennes ne coupent jamais l’eau des colonies, même pas une heure. Nous découvrons aussi qu’une seule compagnie a le monopole de l’approvisionnement en eau en Israël, les arabes sont alors contraints de la payer beaucoup plus cher que les juifs.
Les semences au cœur d’une solidarité internationale
Dans le village, nous rencontrons plusieurs membres du Forum Agroécologique Palestinien, qui promeut l’agroécologie comme outil de résistance. Nous avons la chance de participer à une distribution de semences reproductibles organisée par le Forum et financée par des dons de particuliers à l’étranger. Les paysan·nes se succèdent toute la matinée pour récupérer leurs graines, une tonne de semence est distribuée à une cinquantaine de personnes. Cette distribution est une nécessité : les déplacements en Cisjordanie sont toujours plus compliqués, et il n’est pas sûr que les semences pourront toujours voyager librement demain.
C’est dans ce contexte, et avec la conviction que l’agriculture paysanne permet l’autonomie à celleux qui la pratiquent, que les membres du Forum tentent de faire vivre la paysannerie sur leur parcelle : Mahmoud – prénom modifié – est éleveur de brebis et apiculteur au village. Nour vit à Ramallah mais a acheté une parcelle pour y planter des arbres et en faire un lieu de rencontre et de transmission. Dans un village voisin, Laïla cultive des légumes qu’elle vend à prix libre lors d’une journée conviviale de récolte collective où elle cuisine pour tout le monde.
De son côté, Marwan a planté vignes et pêchers sur une parcelle familiale, où il cultive également des légumes. Depuis qu’il est sorti de prison, il travaille de préférence la nuit, et nous propose un café chaque soir où nous le retrouvons. Il est sensible à la beauté de la montagne où il aime passer ses nuits.

Les prisons israéliennes, une arme coloniale
La prison, c’est une autre réalité de l’apartheid. En ce moment même, Israël détient plus de 11 000 prisonnier·es palestinien·nes, d’après l’ONG israélienne HaMoked, sur la base de chiffres fournis par l’IPS (administration pénitentiaire israélienne). Plus de 3 500 d’entre elleux sont sous le régime de « détention administrative », c’est-à-dire que les prisonnier·es ne connaissent pas la raison de leur incarcération. [NDLR : Cette arme coloniale a été documentée dans un article paru en octobre 2025 sur Mr Mondialisation].
Un simple post Facebook peut les envoyer en prison, et chaque déplacement est un risque de se retrouver face à l’occupant et son libre-arbitre. La détention de masse est un des outils de contrôle de la population et, bien évidemment, nos ami·es du village sont concerné·es. La plupart ne sont pas bavards sur ce qu’ils ont subis en prison, mais les quelques témoignages que nous recevons corroborent les rapports des ONG sur les conditions de détention épouvantables et inhumaines imposées aux prisonnier·es palestinien·nes, notamment celui de l’ONG israélienne B’Tselem, intitulé Welcome to hell et publié en juillet 2024.
La résistance contre la ségrégation
Pour en savoir plus sur la répression et le système colonial, nous nous rendons à Bil’in, village bien connu pour sa résistance pacifiste contre le mur de séparation érigé par l’occupation israélienne, une résistance documentée dans le film 5 caméras brisées de Emad Burnat et Guy Davidi (2011).
Ici, les habitant·es du village se sont mobilisé·es pendant des années pour empêcher le mur de traverser leur village. Après une victoire en justice en 2007, le mur a été déplacé plus loin du village et une ferme s’est installée sur les terres regagnées en 2016. C’est la ferme où nous logeons. En face d’elle se trouve l’une des plus grandes colonies de Cisjordanie (Modi’in Ilit, plus de 80 000 habitant·es). Nous sommes séparé·es d’elle par le mur qui s’étend entre les collines.
L’agroécologie face à la colonie
On est surpris·es du contraste entre le vert de la ferme et des terrasses d’oliviers de notre côté, et la tristesse des immeubles en béton du côté des israélien·nes. On est tellement proches que les bruits de la colonie accompagnent le quotidien de la ferme. On entend les voix, la musique, les bruits des chantiers… Mais ce sont pourtant deux mondes qui s’opposent.
Tandis que les colons se croient sûrement « protégés » par le mur qui les enferment, les Palestinien·nes regrettent de ne pas pouvoir atteindre la mer. Le mur n’est malheureusement pas le seul obstacle à la liberté de circuler des Palestinien·nes : même à l’intérieur de la Cisjordanie, les check-points omniprésents leur rendent tout déplacement compliqué ou temporairement impossible.
Sur la ferme, tout est pensé comme un outil de résistance : on prend le thé sur une terrasse avec vue sur la colonie et, de tous les bâtiments, ce sont les toilettes qui bénéficient de la vue la plus panoramique. Toutes les constructions sont légères et démontables : nous sommes en zone C, où les constructions en dur sont interdites, selon le découpage de la Cisjordanie en 3 zones lors des Accords d’Oslo en 1995, sensé être temporaire. La zone C représente 60% du territoire, est la seule bande de terre continue et se trouve sous contrôle civil et militaire israélien.
On cultive de tout sur les buttes du jardin, du chou à la papaye, en passant par la citronnelle. Une attention toute particulière est accordée à la construction du sol, en utilisant du compost et du fertilisant écologique produit sur place, et la belle terre de la ferme contraste avec le sol pauvre et caillouteux que l’on trouve dans la région.

Le racisme anti-palestinien après le 7 octobre
Dans le village de Bil’in, nous rencontrons Bilal, un grand bonhomme d’une trentaine d’années qui nous aborde en allemand. Il vit avec la famille de sa sœur, qui nous accueille chaleureusement quelques jours dans leur maison. Bilal a vécu les 10 dernières années en Allemagne et nous raconte lors de discussions touchantes comment sa vie en tant que Palestinien est devenue un calvaire depuis le 7 octobre.
Après avoir perdu son travail, harcelé par son voisin et éloigné de ses amis, il a décidé de rentrer en Palestine il y a seulement 6 mois. Il souffre toujours du racisme qu’il a subi en Allemagne mais se sent mieux depuis qu’il est de retour ici, malgré les conditions difficiles dans son village. Sa famille était un des piliers de la lutte pacifiste contre le mur, et il nous fait mesurer l’horreur de la colonisation : toute les familles du village ont perdu des membres, tué·es par les militaires ; la plupart des hommes ont été emprisonnés et torturés.
Aux premières loges de la colonisation
Depuis quelques mois, le village comprend un nouvel habitant : un colon a élu domicile sur une colline toute proche. Nous le voyons descendre de chez lui en voiture, faire un tour dans la vallée, à grand renfort de klaxon et de gyrophare. Aussitôt, les gens sont en alerte, se rassemblent et scrutent l’arrivant de loin. Cet homme n’est pas inoffensif, il a déjà tué plusieurs personnes, en toute impunité. C’est comme cela que la colonisation commence : un Israélien arrive et pose un mobile home quelque part. Il vole les animaux et effraye les locaux. L’embryon de colonie s’agrandit ensuite avec l’arrivée de nouvelles personnes. Les colons mettent en place des routes, des écoles, la connexion au réseau d’eau…
Passé un certain stade, la colonie est « légalisée » par Israël (mais pas au regard du droit international) et l’État hébreu pousse l’ignominie jusqu’à donner des subventions aux personnes qui s’installent. Quand les colonies s’agrandissent, les maisons alentour reçoivent des ordres de démolition et les familles palestiniennes vivant là n’ont alors que deux choix : détruire eux même leur maison, ou attendre que l’armée la fasse détruire et leur fasse payer la facture.
Plusieurs maisons du village ayant déjà reçu un ordre de démolition, on ne peut que s’inquiéter pour le futur de nos ami·es. C’est ainsi que la Palestine se fait grignoter par les intégristes, avec la bénédiction de l’État israélien, qui leur fournit armes et protection militaire.
Une agriculture sous pression israélienne
Nous passons ensuite une journée dans un village voisin où des jeunes ont monté une coopérative pour produire des légumes. Le groupe veut montrer qu’il est possible de produire beaucoup, sans pesticides, même sur ces petites parcelles très pauvres. Cela ne les empêche pas de travailler à la reproduction de semences anciennes ; nous semons ensemble dans ce but des parcelles de blé avec des variétés originaires du Levant.
Si la culture des céréales aurait sans doute de l’avenir dans la région, la récolte ne peut pas se faire à l’aide de machines : le bruit ne manquerait pas d’attirer les colons, qui les détruiraient. La parcelle que nous avons semée est d’ailleurs coincée entre une colonie et une future zone commerciale israélienne, dont le terrain est déjà clôturé.
C’est pendant les semis que nous rencontrons Saïd. Il est paysan de l’autre coté du mur de l’apartheid, dans ce que les Occidentaux appellent Israël et que nos ami·es préfèrent appeler la « Palestine de 1948 », en référence à la date à laquelle 700 000 palestinien·nes en ont été expulsé.
Il nous emmène dans sa ville, proche de Haïfa et de la frontière libanaise. C’est ici qu’ont été regroupées les familles palestiniennes expulsées des villages voisins lors de la création d’Israël. Saïd nous fait visiter les ruines d’un des nombreux villages détruits depuis l’occupation. Comme souvent, des arbres à croissance rapide ont été plantés sur le lieu, la forêt étant utilisée pour cacher le crime. Les restes des ruines ne sont visibles que si l’on cherche à les voir.
Pendant quelques jours, nous travaillons sur la ferme avec Saïd qui pratique l’agriculture syntropique : les légumes poussent entre les arbres, dont certains servent seulement à enrichir le sol de leur bois, dans un jardin qui grouille de vie. Une fois de plus, la permaculture permet de contourner le manque d’eau : on fait des buttes pour retenir l’or bleu, on couvre le sol et les arbres permettent de faire de l’ombre.
Saïd et sa mère se débrouillent pour faire fleurir leur oasis malgré les discriminations qu’iels subissent. Même avec un passeport israélien, iels n’ont pas les mêmes droits dans la pratique que les juif·ves. Par exemple, iels ne peuvent pas commercialiser certains fruits tels que les mangues et les avocats, de même qu’iels n’ont pas le droit de posséder plus de trois ruches. Ici aussi, tandis que d’affreux immeubles résidentiels s’implantent à quelques kilomètres de là, iels ont l’interdiction de construire en dur sur leurs terres alors, comme en Cisjordanie, iels s’adaptent avec des structures en matériaux naturels et démontables.
En Israël, le régime d’apartheid se matérialise de différentes façons. Parfois, ces restrictions sont des lois qui s’appliquent à tout le monde mais dans la pratique, des dérogations sont accordées facilement, sauf aux arabes. Un autre subterfuge de l’occupation israélienne est de créer des restrictions pour des raisons soi-disant « écologiques » dans des zones qui ne sont habitées que par des arabes. Ces Israélien·nes qui sont appelés arabes musulmans, arabes chrétiens, druzes ou bédouins, facilement identifiables car ce nom est inscrit sur leur carte d’identité, sont en fait les descendant·es des Palestinien·nes qui sont restés dans les frontières d’Israël en 1948.
Des liens solides dans la survie et la résistance
La dernière semaine de notre voyage, nous choisissons de la passer autour de Ramallah, pour revoir les différentes personnes que nous avons rencontrées lors de ce séjour. Nous sommes toujours accueilli·es avec le sourire et une générosité débordante. Nos nouveaux et nouvelles ami·es nous expriment l’importance de recevoir des visites dans cette situation désespérante et nous sommes toujours épaté·es par leur envie de s’engager vers un futur durable.
Au cours de ce voyage, nous avons eu de nombreuses discussions politiques. Toutes les personnes que nous avons rencontrées sont en colère contre l’Autorité palestinienne qu’elles estiment corrompue et complice d’Israël. Malgré les soutiens financiers de nombreux pays et d’ONG à la Palestine, peu d’argent arrive réellement jusqu’aux Palestinien·nes. Certain·es de nos ami·es estiment qu’il s’agit d’une politique visant à maintenir les gens dans des conditions de vie précaires pour qu’iels n’aient pas les moyens de résister et de remettre en cause la situation d’occupation qui profite à l’Autorité palestinienne.

Au cours de nos rencontres, certain·es nous ont aussi dit se sentir privilégié·es de ne pas être à Gaza ou dans un camp de réfugié·es. Certain·es estiment que cette situation « préservée » leur permet de théoriser une éventuelle paix et une coexistence avec les juif·ves et se disent admiratif·ves que leurs proches de Gaza continuent de leur transmettre leurs projets et leurs envies de vie et de paix.
Les liens avec nos ami·es palestinien·nes sont forts et nous remarquons que nous sommes à peu près du même milieu social : classe moyenne, ayant un peu voyagé, sensibles à la justice sociale, à l’écologie et convaincu·es de l’intérêt de l’agriculture écologique.
Mais la comparaison entre nous s’arrête là. malgré leur situation « privilégiée » par rapport à d’autres palestinien.nes, la plupart sont déjà passé.es par la prison et iels se savent constamment en danger (de retourner en prison, d’être expulsé·es, de voir leur terre détruite, de perdre des ami·es ou d’être tué·e…). Iels ne se font pas d’illusion sur le futur et se préparent à subir le même sort que leurs voisin·es de Gaza ou de Jénine.
La reproduction des semences, l’auto-production, l’agroécologie, les réseaux d’entraides, auxquels nous croyons pour des raisons humaines et écologiques, prennent ainsi une dimension profonde, celle de la survie et de la résistance.
Nous essayons de soutenir le Forum Agroécologique Palestinien afin d’organiser d’autres distribution de semences. Si vous souhaitez participer, vous pouvez effectuer un virement sur ce compte bancaire : FR7630003031540005002221821
Objet : SoliF (Il est important d’indiquer cet objet afin que la donation soit affectée à ce projet, et également important de ne rien mentionner concernant la Palestine ou les semences, en raison de possibles difficultés avec les banques françaises.)
– Quatre ami·es solidaires
Photo de couverture : Riham Jafari/ActionAid Palestine
