Désolé, mais le Sri Lanka n’est plus une colonie britannique, par David Garcia (Le Monde diplomatique, avril 2026)


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Un porte container indien dans le port de Colombo en novembre 2014.

cc Dananjaya Chathuranga.

Frileuse en économie, la gauche de gouvernement sri-lankaise reste fidèle à la tradition d’émancipation léguée par ses aînés. Colonisés pendant environ quatre siècles et demi par des puissances européennes — Portugal, Pays-Bas, puis Royaume-Uni —, les Sri-lankais se gouvernent depuis moins de quatre-vingts ans. C’est pourquoi ils apprécient les dirigeants capables de tenir tête aux grandes puissances occidentales. « En 2009, le ministre des affaires étrangères du Royaume-Uni David Miliband exige du président sri-lankais qu’il mette un terme à la guerre [civile, 1983-2009], relate l’ancien ambassadeur Dayan Jayatilleka. M.Mahinda Rajapaksa lui répond : “Désolé, mais nous ne sommes plus une colonie britannique” ».

Très tôt, le Sri Lanka devient un partenaire-clé des nouvelles routes de la soie chinoises. À la demande de « Mahinda » (2005-2015), Pékin finance une myriade d’infrastructures, notamment portuaires et aéroportuaires, à Colombo et à Hambantota, fief politique de la famille Rajapaksa, dans le sud-ouest du pays. Le gouvernement « avait initialement fait appel à d’autres investisseurs et donateurs, notamment à l’Inde. Ils avaient tous refusé, sans doute en raison de la rentabilité incertaine de ces projets. Le partenariat privilégié qui s’est noué entre Pékin et Colombo sous le mandat de Rajapaksa s’explique par le besoin de ce dernier d’obtenir des financements internationaux non conditionnés à des réformes politiques », analyse la politologue Lola Guyot (1). De fait, la rentabilité de ces équipements laisse à désirer.

À quelques encablures du centre de la capitale, Port Colombo City était censé se déployer sur une presqu’île artificielle. L’entreprise d’État China Harbour Engineering prévoyait d’y créer une cité commerciale et financière d’envergure à l’échelle sud-asiatique. D’un montant de 1,4 milliard d’euros, cet énorme investissement est aujourd’hui à l’arrêt ; seule une plage a été aménagée, fréquentée par des familles sri-lankaises. « Les Chinois ne raisonnent pas en années mais en décennies, relativise Vinod Moonesinghe, coanimateur du cercle de réflexion Asia Progress Forum, proche du Parti communiste sri-lankais. Leur façon de penser diffère radicalement de celle des Américains et des Européens. » À l’inverse, les États-Unis, l’Union européenne et l’Inde s’inquiètent de la dépendance économique du Sri Lanka aux investissements directs chinois.

Au-delà des rivalités entre grandes puissances, le personnel politique sri-lankais est très à cheval sur les questions de souveraineté nationale, ainsi que l’attestent les réactions à la dernière visite officielle du premier ministre indien à Colombo. En creux ou explicitement, les oppositions reprochent au président Anura Kumara Dissanayaka, élu en 2024, d’entériner une forme de vassalisation. Début avril, MM. Narendra Modi et Dissanayaka, lors d’une visite d’État de deux jours du premier ministre indien sur l’île, signent une série d’accords qui renforcent notamment la présence de New Delhi à Trinquemalay. Situé sur la côte nord-est, ce très stratégique port naturel en eau profonde borde la route maritime la plus parcourue au monde. « Quand le porte-parole du gouvernement explique que le contenu des accords ne peut être divulgué sans le consentement de l’Inde, cela porte atteinte à notre souveraineté », relève M. Gamini Lakshman Peiris, du Parti de la liberté (Sri Lanka Freedom Party, SLFP). « Le Sri Lanka a signé plus de quinze mémorandums du même acabit avec la Chine, il y a quelques mois. Et notre président en avait également paraphé plusieurs lors de sa visite en Inde [en décembre 2024, son premier déplacement à l’étranger après son élection] », rétorque M. Bimal Rathnayaka, ministre des transports et secrétaire national du Janatha Vimukthi Peramuna (Front de libération du peuple, JVP), le parti du président « Anura ».

Mais M. Modi ne cachait pas sa satisfaction d’avoir damé le pion à Pékin lors de l’inauguration d’un nouveau terminal en eau profonde dans le port de Colombo, le 7 avril dernier. Une fois sa construction achevée, il sera exploité par un consortium, propriété à 51 % du conglomérat indien Adani. De son côté, le Colombo International Container Terminal (CICT), d’une capacité annuelle de 3,4 millions de conteneurs, est géré par un consortium appartenant à 85 % à l’entreprise chinoise China Merchant Ports Holdings. « En sollicitant un opérateur chinois puis un opérateur indien, l’État sri-lankais fait des choix d’investissements équilibrés d’un point de vue géopolitique », souligne le chargé de communication de l’autorité portuaire du Sri Lanka. En octobre 2024, le Sri Lanka formule une demande d’adhésion aux Brics+ (pour l’instant rejetée). « Colombo cultive ses partenariats diplomatiques et économiques régionaux de manière équidistante, sans compromettre sa sécurité nationale », proclame à l’unisson la première ministre Harini Amarasuriya.

Aujourd’hui comme hier, l’île cherche à se prémunir des convoitises étrangères, alimentées par sa position géostratégique. Car, selon une formule attribuée à Napoléon, « qui contrôle Ceylan contrôle l’océan Indien ».



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