Le temps du bouleversement, par Pierre Deshusses (Le Monde diplomatique, mai 2026)


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On n’explique pas un coup de foudre. En 1986 à Berlin-Est par une soirée d’orage, deux inconnus en sont frappés. « Un certain nombre de personnes montèrent en se bousculant pour s’abriter de la pluie. Et c’est ainsi qu’elle se retrouva poussée de l’arrière au milieu du bus. Les portes se refermèrent, le bus redémarra, elle chercha de quoi s’agripper. Et alors elle le vit. Et il la vit. À l’extérieur, c’était un véritable déluge, et à l’intérieur, les vêtements humides des nouveaux arrivants faisaient de la buée. Puis le bus s’arrêta sur l’Alexanderplatz. »

C’est ce moment, le kairos en grec, l’instant du tournant, qui donne son titre au sixième roman de Jenny Erpenbeck (née en 1967 à Berlin-Est). Dès la première nuit, l’attirance se transforme en attache. Hans est marié et a 53 ans, Katharina en a 19 ; le récit commence quand, vingt ans plus tard et alors que Katharina vient d’apprendre la mort de Hans, une femme lui apporte deux cartons remplis de lettres et de documents qui appartenaient à son ancien amant. Prologue classique où la découverte d’archives déclenche une plongée dans le passé. Le roman dessine alors, en deux parties correspondant aux deux cartons, l’analyse clinique d’une relation.

Écrivain et homme de radio charismatique, Hans prend immédiatement l’ascendant sur Katharina, et la modèle selon ses désirs bientôt assortis d’une demande de totale soumission. Par un enchaînement de petits chapitres, le roman réussit, dans la première partie, à rendre ce « glissement progressif du désir » en dépit de passages à la pornographie convenue. Quelques mois plus tard, Katharina déménage à Francfort-sur-l’Oder pour suivre une formation théâtrale et rencontre un garçon de son âge. La réaction de Hans sera brutale, alors même qu’il lui avait dit, quelques jours plus tôt, qu’il la quittait pour sauver son mariage.

Le cadre temporel de cette liaison, entre 1986 et 1992, laisse entrevoir un autre kairos, un moment singulier, propice à une mise en relation de l’intime avec le politique, qui connaît son tournant majeur avec la chute du mur de Berlin (1989) située exactement au mitan de cette aventure. Il est possible de percevoir dans le personnage de Hans, né sous le nazisme mais qui a choisi la République démocratique allemande, le prototype du socialiste prosoviétique, fidèle à un idéal dont il incarnerait la rigidité perverse, et dans celui de Katharina l’image d’une jeunesse avide de liberté après des années de frustrations. Mais les deux perspectives ne font que se côtoyer, et le basculement politique qui occupe les cent dernières pages a des allures de chronique historique. Lors de la réception de l’International Booker Prize décerné à ce roman en 2024, après un accueil mitigé à sa sortie en 2021, Jenny Erpenbeck a d’ailleurs déclaré : « J’ai eu l’idée de faire un collage de cette histoire d’amour et de ce récit historique. » Cette impression de « plaqué sur du vivant » pèse sur la seconde partie, qui n’apporte pas d’éclairage nouveau sur la relation entre les deux amants. Mais l’épilogue remet du vent dans les voiles de la fiction. Des documents découverts dans le second carton apportent en effet d’ultimes révélations sur Hans, qui apparaît alors bien plus complexe et bien plus émouvant que ne le laissait supposer son comportement, et le livre vire définitivement au roman d’amour. Les sentiments peuvent tromper, mais ils ne mentent pas.



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