Le symbole est fort. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, la dette publique américaine dépasse la taille de l’économie nationale. Selon le Committee for a Responsible Federal Budget (CRFB), qui s’appuie sur les données du Bureau of Economic Analysis (BEA), le ratio dette/PIB a atteint 100,2 % fin mars 2026 — soit 31 270 milliards de dollars de dette pour un PIB de 31 220 milliards au 31 mars. Les États-Unis vivent officiellement au-dessus de leurs moyens.
Une dérive sans excuse conjoncturelle
Ce qui rend ce franchissement particulièrement inquiétant, c’est le contexte. Après 1945, un endettement comparable s’expliquait par l’effort de guerre colossal consenti par Washington, rapidement résorbé grâce à une croissance exceptionnelle. Aujourd’hui, aucune crise majeure ne justifie ce niveau. Et la guerre dans le Golfe Persique, débutée en mars 2026, n’en est aucunement la cause car bien trop récente. En jeu, une accumulation de décisions politiques sur plusieurs décennies : baisses d’impôts non financées, dépenses sociales en hausse, absence de mécanismes budgétaires contraignants.
Maya MacGuineas, présidente du CRFB, résume la situation par une formule plutôt sévère : les deux grands partis américains auraient collectivement renoncé à prendre les décisions difficiles, préférant promettre sans jamais assumer le coût de leurs promesses. Un diagnostic qui dépasse les clivages partisans.
Paradoxe supplémentaire : ce basculement survient alors que l’économie américaine tourne encore correctement. Le BEA estime la croissance à environ 2 % en rythme annuel au premier trimestre 2026. Mais le Congressional Budget Office projette une moyenne de 1,8 % sur la décennie à venir — un rythme insuffisant pour combler des déficits qui se creusent année après année. La dette grossit mécaniquement plus vite que la richesse créée.
Des agences de notation aux aguets
Les grandes agences ne cachent plus leur inquiétude. Moody’s a dégradé la note souveraine américaine en 2025, et Fitch décrit une détérioration structurelle des finances publiques. Les États-Unis, longtemps considérés comme la référence absolue en matière de solidité budgétaire, sont désormais perçus comme un risque croissant parmi les pays développés. Le coût du service de la dette — déjà supérieur à 1 000 milliards de dollars par an — dépasse celui de la défense nationale, ce qui illustre à quel point les marges de manœuvre budgétaires se réduisent.
Le CRFB avertit que, dans un scénario tenant compte des politiques actuelles, la dette pourrait atteindre 131 % du PIB dans les années à venir, enfonçant durablement les États-Unis dans une zone de vulnérabilité financière inédite en temps de paix.
Et la France dans tout cela… mal placée pour donner des leçons !
Face à ce tableau, la tentation reste grande de pointer du doigt l’imprudence américaine. Mais vu d’ici il serait plutôt de bon ton de résister à cet exercice. La propre dette publique de la France flirtant avec les 116 % du PIB, la plaçant dans le groupe des mauvais élèves européens, aux côtés de l’Italie et de la Grèce. Loin, très loin de la moyenne continentale qui tourne autour de 81 %.
Mais la différence de taille reste surtout monétaire : Washington emprunte dans sa propre devise, lui conférant une liberté que Paris ne possède plus au sein de la zone euro. Même si la logique de fond est troublante de similitude — dépenses engagées sans financement assuré, réformes repoussées, et débat public qui esquive les arbitrages douloureux.
Des deux côtés de l’Atlantique, la dette n’est plus une variable d’ajustement conjoncturel. Elle est devenue une mauvaise habitude gouvernementale que personne ne semble décidé à rompre.