Scène désormais familière dans cette Europe traversée par les doutes, un gouvernement pro-européen renversé, une coalition fracturée, et en toile de fond, une opinion publique de plus en plus défiante. Ce mardi, le Parlement roumain a acté la chute du Premier ministre Ilie Bolojan, balayé par une motion de censure soutenue aussi bien par les sociaux-démocrates que par une droite nationaliste en pleine ascension.
Avec 281 voix sur 464, le verdict est sans appel. Mais derrière ce vote, c’est une recomposition politique qui se dessine. Le Parti social-démocrate (PSD), pilier traditionnel du paysage roumain, a choisi de s’allier ponctuellement avec l’Alliance pour l’unité des Roumains (AUR), formation nationaliste. Une décision qui, selon de nombreux analystes, pourrait marquer un tournant durable.
L’AUR n’est désormais plus un acteur périphérique. Porté par une rhétorique anti-impôts, anti-guerre et anti-Bruxelles, son leader George Simion capitalise sur une colère sociale qui gronde. Dans les sondages, le parti dépasse désormais les 35 % d’intentions de vote pour celui qui a été écarté des élections de 2024, siphonnant une partie de l’électorat populaire autrefois acquis au PSD.
Le renversement de Bolojan s’inscrit dans ce contexte explosif, surtout après l’annulation de l’élection de 2024 par la Cour constitutionnelle roumaine pour une soi-disant ingérence russe finalement écartée après enquête (notamment celle du rapport américain à la Chambre des représentants qui conclut qu’il n’y a pas de preuves d’ingérence russe justifiant l’annulation), et qui a ouvert la voie à un nouveau scrutin en 2025. Scrutin dans lequel Bruxelles avait mis tout son poids, ses arguments et plus encore. La fameuse ingérence semblait cette fois-ci plus du côté bruxellois.
Après une politique d’austérité pour contenir un déficit public record, surveillé de près par la Commission européenne : hausse des impôts, réduction des dépenses, et impopularité grandissante, Bolojan est écarté.
Pour ses opposants, le bilan est clair : une politique « imposée de Bruxelles » qui a appauvri la population.
Le président Nicusor Dan tente désormais de maintenir le cap. Il promet de préserver une orientation pro-occidentale, entendez pro-politique van der Leyen, ce qui ne va pas être simple tant les Roumains ont l’impression d’avoir été bernés.
Membre de l’Union européenne depuis 2007 et acteur stratégique sur le flanc est de l’OTAN, les marges de manœuvre apparaissent désormais plus qu’étroites.
Si la crise actuelle trouve ses racines dans l’épisode de l’élection présidentielle avortée de 2024, la confiance dans les institutions elle n’a cessé de s’éroder. La chute du gouvernement Bolojan apparaît ainsi moins comme un accident que comme l’aboutissement d’un cycle d’instabilité.
Au sein même du PSD, le malaise est palpable. Pris en étau entre une base électorale tentée par des discours plus radicaux et une appartenance à la famille socialiste européenne, le parti semble naviguer à vue. Son leader Sorin Grindeanu appelle déjà à la formation d’un nouveau gouvernement, sans préciser avec qui ni sur quelle ligne.
La Roumanie est-elle en train de basculer ? Pour le politologue Costin Ciobanu, la réponse tient moins dans l’alliance ponctuelle avec la droite que dans la perte de repères des partis traditionnels. « Une angoisse existentielle », dit-il, qui reflète une crise plus large en Europe.
Au-delà du cas roumain, c’est toute l’Union européenne qui observe la progression de forces nationalistes, nourries par les inégalités, les tensions géopolitiques et la défiance envers les élites, notamment celles de Bruxelles.
Le vote du 5 mai pourrait n’être qu’un prélude.