La forêt est un milieu qui interagit avec le corps humain. Depuis les années 2000, des recherches menées au Japon ont commencé à documenter ces effets, aujourd’hui explorés en France par des scientifiques comme Caroline Simon. À l’heure où les écosystèmes sont détruits à grande vitesse, ces données scientifiques ont, plus que jamais, une dimension politique.
À force de traiter l’environnement comme un simple réservoir de ressources à exploiter, on finit par oublier que notre vie en dépend entièrement. Les arbres que l’on abat en masse sont ceux qui nous permettent de respirer – et bien plus encore. Les forêts ne sont pas seulement vitales parce qu’elles participent à la production d’oxygène : elles régulent le climat, filtrent l’air, stabilisent les sols, et interagissent directement avec de nombreux processus de notre organisme.
La forêt, un milieu qui agit sur le corps
Caroline Simon, enseignante-chercheuse à l’ENSTIB d’Épinal, mène depuis deux ans une expérimentation rigoureuse dans la forêt de Darney-la-Vôge, classée « forêt d’exception ». Avec ses étudiant·es ingénieur·es, elle a identifié 13 molécules gazeuses dans l’air forestier vosgien – toutes de la famille des terpènes, composés organiques émis par les plantes pour se défendre.

Ces molécules pénètrent dans notre corps par la respiration. Certaines stimulent la production de cellules immunitaires, d’autres abaissent le taux de cortisol dans le sang, ce marqueur biologique du stress chronique. Leur concentration varie selon les saisons, les essences d’arbres, et même l’âge des peuplements, ce qui ouvre un champ entier de recherche encore largement inexploré en Europe.
Des décennies de recherche au Japon
Au Japon, le docteur Qing Li a consacré une vingtaine d’années à documenter les effets des « bains de forêt » – en réponse directe à l‘explosion des suicides liés au burn-out dans un pays écrasé par la productivité. Ses travaux suggèrent que la forêt agit concrètement sur notre physiologie : baisse du cortisol et de l’adrénaline, ralentissement du rythme cardiaque, diminution de la pression artérielle, activation du système nerveux parasympathique, et renforcement du système immunitaire.
Dans certaines expériences, l’activité des cellules NK – impliquées dans la destruction des cellules infectées ou cancéreuses – augmente de plus de 50 % après quelques jours en forêt, avec des effets pouvant durer jusqu’à une semaine, voire davantage.
Les données s’accumulent
À une échelle plus large, les résultats tendent à se confirmer sur le plan de la santé mentale. Une méta-analyse publiée en 2025 dans Frontiers in Psychology, portant sur des essais cliniques randomisés contrôlés, met en évidence que les immersions en forêt sont associées à une réduction significative de l’anxiété, de la dépression, de la colère, de la fatigue et de la confusion, tout en augmentant le sentiment de vitalité.

Elle montre aussi que ces effets dépendent des conditions : ils deviennent réellement significatifs au-delà de 30 à 60 minutes d’exposition, et sont renforcés lorsque l’expérience implique une activité physique, comme la marche.
Il est important de préciser que la plupart des études analysées ont été menées en Asie, même si certaines incluent des populations européennes. Ce déséquilibre limite la généralisation des résultats et suggère que les effets observés peuvent varier selon les contextes culturels, sociaux et écologiques.
Une science en construction, déjà convoitée…
Il est important de préciser que la plupart des études ont été menées sur des échantillons de taille modeste. Si leur accumulation permet aujourd’hui de dégager de réelles tendances, elles doivent être replacées dans un ensemble de recherches plus large, qui en confirme globalement les effets tout en en nuançant l’ampleur et les mécanismes. Entre promesses de « soins naturels » et offres commerciales peu encadrées, un champ de recherche en évolution tend à être absorbé par les logiques marchandes.
Ce qui relève à la base d’une réflexion sur les liens entre santé et milieux vivants se trouve ainsi reconfiguré en offre de bien-être individualisée, monétisable, dépolitisée. Autrement dit, un savoir encore en construction est déjà capté, transformé en produit, et intégré à une économie du « bien-être » qui détourne en partie son sens initial.
« Un savoir encore en construction est déjà capté, transformé en produit »
Le risque est alors double : simplifier à l’extrême des résultats scientifiques encore nuancés, et invisibiliser les causes structurelles des troubles que ces pratiques prétendent atténuer. Car ces causes ne disparaissent pas : elles s’aggravent.
Des écosystèmes détruits à grande vitesse
Si la forêt soigne, c’est aussi parce que nos environnements sociaux rendent malades. Le stress chronique est devenu un déterminant majeur de santé publique, au cœur de l’explosion des troubles mentaux et des maladies chroniques. Urbanisation massive, travail intensifié, pollution : tout concourt à déséquilibrer nos systèmes biologiques.
Pendant ce temps, les forêts disparaissent. Chaque année, environ 10 millions d’hectares de forêts sont détruits dans le monde. En France même, les pratiques de coupes rases industrielles se multiplient, fragilisant les écosystèmes forestiers au nom de la rentabilité. Ce modèle extractiviste détruit à la fois les milieux vivants et les conditions de notre propre santé. Ce que l’on détruit pour notre « confort » immédiat, c’est précisément ce qui nous maintient en vie.
– Elena Meilune
Photo de couverture : Freerangestock
