


Inlassablement, les études sociologiques attestent l’étroitesse du groupe social des usagers des institutions culturelles — qui connut pourtant quelque élargissement, jadis, dans les années 1950-1960, quand le Théâtre national populaire, par exemple, comptait aussi dans son public des travailleurs. Conseiller culture dans une grande collectivité territoriale, proche du Parti socialiste, Victorien Bornéat s’attaque à cette question, régulièrement soulevée à gauche comme à droite, et de plus en plus souvent instrumentalisée au nom du bon sens, de la justice… et des économies (1). Dans un bref essai qui a rencontré un vif succès médiatique, il défend le soutien des pouvoirs publics à l’art, mais pas n’importe lequel : sont dénoncées les œuvres estimées savantes, expérimentales, aux récits « non linéaires », celles qui font « de la recherche formelle une fin en soi ». La culture subventionnée, « légitime », de l’opéra au théâtre public, produirait humiliation et exclusion, faute de « capital culturel ». Il en appelle donc à une esthétique « intelligible par toute la population, quelle que soit son origine sociale ». Passons sur ce qui pourrait relever d’un certain mépris… social. Ce projet, le « nouveau populaire », est défini comme « espace hybride », déhiérarchisé, entremêlant les références aux cultures classique, savante et populaire. Présentée comme une « avant-garde » qui ferait « dévier l’orbite de l’histoire de l’art », cette hybridation est répertoriée depuis longtemps (2). Quant à l’esthétique approuvée par Bornéat, qui relève sans surprise du réalisme, volontiers politique, documentaire et désireux de s’adresser au plus grand nombre (Hugues Duchêne, Annie Ernaux), rien ne prouve jusqu’ici que son public excède la petite bourgeoisie culturelle. Mais, surtout, l’idée de culture populaire fédératrice qu’il prône rejoint ce que défend la « droite populiste », adversaire pourtant désigné dans l’ouvrage : même critique du soutien d’État aux innovations formelles instauré dans les années 1970, même promotion de spectacles de supposée réconciliation sociale — la « popularité » (3) en art se voit ici défendue par la « gauche de gouvernement ». Un objectif commun se dessine : soumettre les artistes aux agendas partisans, au nom du peuple.

Enfin, Bornéat propose, comme bien d’autres, la collaboration des experts culturels avec des comités de citoyens (4) : démocratiser le fonctionnement des musées et salles de spectacles publiques paraît effectivement plus convaincant que tenter de « démocratiser » l’art en fixant un programme aux artistes. Il exhorte aussi à la généralisation d’œuvres « locales », agissant comme « foyer de lien social au cœur de la vie quotidienne ». Une initiative qui date des années 1960 (5), déjà déployée dans de nombreuses structures où de telles œuvres offrent en outre de passionnantes recherches… formelles. Ce type de programmation peut s’accompagner d’une plus grande mise en valeur de l’éducation artistique et culturelle — évacuée dans ce livre alors que ses effets sont en partie avérés (6).
Parallèlement, le silence observé quant à la question concrète des financements n’est pas sans éloquence. Et ne se dissoudra pas dans des slogans sans nouveauté, plus populistes que progressistes.
(1) Victorien Bornéat, L’Exclusion culturelle. Manifeste pour une riposte populaire, Éditions du Faubourg, Paris, 2026, 144 pages, 10 euros.
(2) Pierre-Michel Menger, Le Travail créateur, Seuil, Paris, 2009.
(3) Cf. la lettre de mission adressée à Mme Christine Albanel par M. Nicolas Sarkozy, le 1er août 2007 : « Vous exigerez de chaque structure subventionnée qu’elle rende compte de son action et de la popularité de ses interventions. »
(4) Catherine Dutheil-Pessin et François Ribac, La Fabrique de la programmation culturelle, La Dispute, Paris, 2017.
(5) Philippe Madral, Le Théâtre hors les murs, Seuil, 1969.
(6) Anne Jonchery et Sylvie Octobre (sous la dir. de), L’Éducation artistique et culturelle. Une utopie à l’épreuve des sciences sociales, ministère de la culture-DEPS, Presses de Sciences Po, Paris, 2022.