que reste-t-il du scandale des noisettes turques ?


Sept ans après les révélations du New York Times sur l’emploi de réfugiés syriens – adultes comme mineurs – dans les récoltes destinées notamment à Nutella, Ferrero affirme avoir renforcé ses engagements contre le travail des enfants et pour une meilleure traçabilité. Sur le terrain toutefois, ONG et observateurs dénoncent encore des conditions de travail difficiles et des contrôles insuffisants.

[Article publié initialement le 05/05/2019 – Mis à jour le 15/05/2026 | Temps de lecture estimé : ~ 4min]

Dans une enquête publiée en 2019, le journaliste David Segal révélait que des centaines de réfugiés syriens travaillaient dans les plantations de noisettes du nord de la Turquie, dans la région de la mer Noire.

Le pays assure environ 70 % de la production mondiale de noisettes et représente une source stratégique pour les multinationales du chocolat et de l’agroalimentaire, parmi lesquelles Ferrero, Nestlé ou encore Yildiz. Ferrero, propriétaire de Nutella, est considéré comme l’un des principaux acheteurs mondiaux de noisettes turques, avec un tiers de la production totale du pays.

Travail des enfants et précarité structurelle

Les 600.000 plantations qui sont serrées les unes contre les autres dans le nord du pays ont pendant longtemps été connues pour employer des enfants, ce que le gouvernement a officiellement combattu pendant de nombreuses années, rapportent les auteurs de l’enquête. Désormais, un nombre croissant de saisonniers qui y travaillent sont des réfugiés syriens, particulièrement « vulnérables » vis-à-vis des exigences de leurs employeurs. Rares sont ceux qui disposent d’un permis de travail, ce qui accentue leur précarité.

Mais alors que le secteur agricole est l’un des rares secteurs du pays dans lequel ce genre de permis n’est pas requis, les réfugiés syriens se révèlent être une main-d’œuvre peu chère pour les exploitations, dont la taille moyenne est de seulement 1,5 hectare, et qui peinent elles-mêmes souvent à survivre.

Crédit image : stopchildlabour.org

Des conditions de travail éprouvantes
Ces personnes perçoivent un salaire de 10 dollars par jour, soit environ 8,50 euros. Nombre d’entre elles concèdent que pour subvenir à leurs besoins, elles n’ont d’autre choix que de faire appel à leurs propres enfants pour les accompagner dans les plantations. Le travail est pourtant dangereux et épuisant, puisqu’il demande d’intervenir sur des pentes particulièrement raides. Les tâches sont répétitives et divisées essentiellement entre ceux qui cueillent les fruits et ceux qui les portent.

Certains travaillent sept jours par semaine et jusqu’à 13 heures par jour. Ferrero s’est défendu une fois encore par communiqué, estimant tout mettre en œuvre pour assurer les droits des travailleurs : « Lorsque des non-conformités sont constatées, elles sont traitées rapidement par les équipes sur le terrain ».

Crédit image : stopchildlabour.org

Mais la réalité ne plaide pas en faveur de l’entreprise, qui a refusé d’indiquer les coordonnées précises des exploitations auprès desquelles elle fait produire via ses sous-traitants. La plupart des 600.000 installations fourniraient le géant du chocolat, si l’on s’en tient à l’arithmétique, suggère David Segal.

« En 10 années de surveillance, nous n’avons jamais trouvé d’exploitation de noisettes en Turquie dans laquelle l’ensemble des principes d’un travail décent seraient réunies », explique dans l’article Richa Mittal, directrice d’innovation et de recherche de la Fair Labor Association, une ONG qui défend l’amélioration du droit du travail à l’international.

La situation ne se limiterait d’ailleurs pas seulement à la production des noisettes. Alors que l’agriculture représente environ 6 % du PIB turc, le secteur emploierait chaque année 200.000 réfugiés syriens en tant que saisonniers. David Segal rapporte que pour les réfugiés syriens, les plantations de noisettes sont :

« à la fois une corde de sécurité et une nouvelle épreuve »

Depuis le début du conflit syrien, la Turquie a été pointée du doigt à plusieurs reprises en raison des conditions dans lesquelles sont accueillies les personnes réfugiées.
En 2016, la BBC révélait par exemple des images d’enfants travaillant dans des ateliers de couture pour le compte de sous-traitants liés à de grandes marques de mode européennes telles qu’Asos, Zara ou encore Marks and Spencer.

Les réponses de Ferrero et les dispositifs actuels

Depuis ces révélations, Ferrero affirme avoir renforcé ses engagements sociaux et environnementaux. L’entreprise met en avant des programmes de traçabilité, des audits dans les exploitations et des engagements sectoriels visant à réduire les risques de travail des enfants.

Le groupe a notamment développé des partenariats avec l’Organisation internationale du travail (OIT), dans le cadre de programmes visant à améliorer les conditions de travail et à lutter contre le travail des enfants dans les récoltes saisonnières en Turquie.

Pourtant, en 2024, le travail des enfants est encore une réalité en Turquie.

Des limites régulièrement pointées

Ces dispositifs sont donc régulièrement jugés insuffisants par des ONG et des observateurs. Ils soulignent notamment :

  • la fragmentation extrême des exploitations agricoles,
  • la dépendance à des intermédiaires,
  • et la difficulté à assurer une traçabilité réelle sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement.

Dans ce contexte, les audits privés sont souvent considérés comme insuffisants pour garantir des conditions de travail conformes aux standards internationaux.

Et au-delà des champs de noisettes, Ferrero fait aujourd’hui face à un autre type de critiques : celui du greenwashing. Le lancement de produits dits « plant-based » ou la communication autour de la durabilité de ses chaînes d’approvisionnement sont régulièrement pointés du doigt comme des stratégies d’image plus que comme une transformation structurelle du modèle industriel.

Dans le même temps, le groupe est désormais dans le viseur des autorités européennes. La Commission européenne a ouvert des investigations dans le cadre de pratiques de marché et de concurrence, renforçant la pression sur les grands acteurs de l’agroalimentaire et leurs chaînes d’approvisionnement.

Une problématique systémique

Au-delà du cas de Ferrero, cette situation illustre les tensions structurelles d’une chaîne agroalimentaire mondialisée : pression sur les coûts, invisibilisation du travail saisonnier, et dépendance à une main-d’œuvre migrante ou réfugiée en situation de forte précarité.

Mieux que l’esclavagisme, un capitalisme débridé, sans règle ni garde-fou collectif. Un système où les multinationales engrangent des profits considérables sur le dos des travailleurs les plus précaires – pendant que les responsabilités se diluent dans des chaînes d’approvisionnement toujours plus opaques.


Photo de couverture : @tekentegenkinderarbeid

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