Tribune : Ce que devient la recherche quand elle doit se vendre

La recherche scientifique et académique connaît depuis plusieurs années une transformation profonde, marquée par la montée en puissance des logiques d’appels à projets, d’évaluation et de mise en concurrence. Dans ce contexte, la question n’est plus seulement celle des moyens alloués à la recherche, mais aussi celle de ses finalités : que devient une recherche sommée de démontrer son « impact » et de se justifier en permanence avant même d’avoir pu se déployer ?

Un lecteur de Mr Mondialisation nous a adressé la tribune qui suit. Sous une forme satirique et volontairement ironique, elle porte un regard critique sur les mécanismes de financement et d’évaluation de la recherche, notamment dans le contexte des Hautes Écoles en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Si le texte s’ancre dans un terrain institutionnel précis, il aborde des enjeux plus larges qui traversent aujourd’hui de nombreuses institutions académiques : précarisation des carrières, inflation bureaucratique et transformation du savoir en objet de compétition et de mesure.

Tribune

Ce matin, en ouvrant ma boîte mail, j’ai revu une partie de ma vie défiler. Ce qui, à mon âge, commence à prendre un certain temps et nécessite parfois une chaise. Le message m’invitait à « déposer » un projet au Fonds de la Recherche en Haute École (FRHE). Le verbe est important. On ne propose pas un projet. On ne partage pas une idée. On ne confie pas une intuition fragile à la communauté scientifique. Non : on la « dépose ». Comme on dépose un colis, une plainte, un enfant à la garderie ou un animal malade chez le vétérinaire en espérant qu’il revienne vivant.

J’ai donc relu le mail. Puis je l’ai relu encore, avec cette forme particulière d’attention que l’on réserve aux convocations administratives, aux résultats médicaux et aux messages commençant par « dans le cadre de la rationalisation de nos services ». Et là, une certitude m’est revenue : j’avais quitté la recherche académique il y a près de quinze ans non pas par accident, ni par paresse, ni parce que je préférais enfin dormir la nuit, mais par instinct de survie.

Car être chercheur, au départ, c’est magnifique. C’est se tenir devant le monde avec la stupéfaction d’un enfant qui démonte un réveil pour comprendre pourquoi le temps fait du bruit. C’est poser des questions là où tout le monde s’est habitué à répondre par des PowerPoint. C’est observer, douter, recommencer, se tromper, lire trop, boire trop de café, puis trouver parfois une petite chose vraie au milieu d’un grand tas de choses prétentieuses.

La recherche, dans sa version primitive, presque sauvage, consiste à dire : « Je ne comprends pas, donc je vais chercher. » La recherche académique contemporaine consiste plus souvent à dire : « Je ne comprends pas encore, mais je peux déjà remplir la case 12B relative aux livrables transférables et aux indicateurs d’impact transversal. » C’est moins romantique, mais ça rentre mieux dans un tableur Excel.

Et c’est là que le pouvoir politique intervient. Non pas pour dire aux chercheurs : « Allez, secouez-nous cette société, critiquez-nous, montrez-nous ce qui cloche, aidez-nous à inventer autre chose. » Ce serait dangereux. Des chercheurs qui cherchent vraiment finissent toujours par poser des questions désagréables. Pourquoi les pauvres sont-ils pauvres ? Pourquoi les riches sont-ils riches ? Pourquoi l’école reproduit-elle ce qu’elle prétend combattre ? Pourquoi l’innovation ressemble-t-elle si souvent à une machine à vendre des objets inutiles avec une application mobile ?

Non. Le pouvoir politique préfère une recherche bien élevée. Une recherche coiffée, budgétée, évaluée, classée, managée. Une recherche qui dit « impact sociétal » avant même d’avoir eu le temps d’émettre une pensée. Une recherche qui, comme un produit bien emballé, promet à l’avance qu’elle sera utile, rentable, transférable, valorisable, visible, durable, inclusive, innovante, interdisciplinaire et probablement biodégradable. Le tout pour une enveloppe qui permet de financer quelques projets et d’en laisser beaucoup d’autres sur le carreau.

Lors de l’appel FRHE 2024, 37 projets éligibles ont été soumis et 9 ont été sélectionnés, soit environ un projet sur quatre. C’est un système qui demande à des équipes entières de consacrer des semaines, parfois des mois, à construire une cathédrale administrative dont les trois quarts finiront au cimetière des PDF. Il faut être banquier pour y voir une politique scientifique. Un terme plus approprié pourrait être « machine à trier les vocations » : quelques-unes ressortent financées, les autres apprennent à appeler leur découragement « résilience ».

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Le chercheur enthousiaste commence par lire le règlement. C’est son premier test. S’il survit, il découvre qu’il doit formuler une question de recherche, constituer un consortium, prévoir un calendrier, détailler les lots de travail, anticiper les résultats, décrire les risques, montrer l’impact, prouver la faisabilité, quantifier l’innovation, expliquer la dissémination, prévoir la valorisation, intégrer le genre, les objectifs de développement durable, la transition numérique, la transition écologique, la transition énergétique, la transition administrative et, si possible, la transition vers un état psychique compatible avec la poursuite de son existence.

Ensuite vient l’évaluation. Là aussi, tout est prévu pour rassurer. Votre projet ne sera pas abandonné à l’arbitraire d’une seule personne mal lunée ayant mal dormi dans un hôtel Ibis avant de lire votre résumé. Non. Il sera examiné par plusieurs experts, avec des critères pondérés. Pour le FRHE 2025-2026, les critères annoncés étaient par exemple la qualité scientifique, l’impact sociétal potentiel et la qualité de mise en œuvre, respectivement pondérés à 60 %, 30 % et 10 %. C’est beau, la pondération. Ça donne à l’injustice éventuelle une allure de recette de cake. Vous avez donc deux experts scientifiques. S’ils ne sont pas d’accord, on en ajoute un troisième, ce qui rappelle cette grande vérité démocratique : quand deux personnes ne suffisent pas à produire une décision discutable, il faut en trouver une troisième.

Puis arrive le moment merveilleux de l’impact. L’impact, c’est l’avenir radieux de la recherche. Avant, on demandait à une recherche si elle était juste, rigoureuse, originale. Aujourd’hui, on lui demande si elle va avoir de l’impact, comme une campagne de publicité pour une lessive, une trottinette connectée ou une nouvelle gamme de yaourts au bifidus. Votre projet étudie les inégalités scolaires ? Très bien. Quel impact ? Votre projet analyse les violences institutionnelles ? Très bien. Quel impact ? Votre projet montre que l’obsession de l’impact détruit les conditions mêmes d’une pensée critique ? Très intéressant. Mais pourriez-vous préciser l’impact de votre critique de l’impact, idéalement sous forme d’indicateurs mesurables ?

Et puis, au bout de la chaîne, il y a le gouvernement. C’est lui qui sélectionne finalement les projets financés. Il faut reconnaître que c’est pratique. Si votre recherche risque d’être trop critique envers le pouvoir, elle pourra toujours produire un effet mesurable : non pas sur la société, bien sûr, ni sur les politiques publiques ou sur votre compte bancaire, mais sur votre niveau de désillusion institutionnelle. Ce n’est pas exactement un indicateur d’impact, mais il a l’avantage d’être robuste. On me dira : « Mais enfin, tu exagères. Il faut bien évaluer. Il faut bien choisir. L’argent public n’est pas infini. » Bien sûr. C’est même précisément le problème : on organise la rareté, puis on appelle « excellence » la capacité à survivre dedans. On affame un secteur, puis on félicite les plus musclés d’avoir réussi à ramper jusqu’à la gamelle.

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Apparaît alors la figure centrale de la recherche contemporaine : celle du bon chercheur, reconnaissable à la taille de son H-index. Jadis, les savants avaient des idées, des controverses, des correspondances, parfois des barbes. Aujourd’hui, ils ont des indicateurs. Le H-index est cette merveilleuse invention qui permet de donner une apparence scientifique à une vieille passion humaine : comparer la taille de ses attributs symboliques en prétendant parler d’excellence.

La communauté scientifique elle-même sait pourtant que ces métriques posent problème. La Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche — DORA — appelle à améliorer les façons d’évaluer la production scientifique et critique notamment l’usage abusif des indicateurs bibliométriques dans les décisions d’évaluation. Mais c’est comme les recommandations nutritionnelles : tout le monde sait qu’il faut manger moins gras, moins sucré, moins salé, et pourtant la frite sauce andalouse continue d’avoir un avenir institutionnel solide.

Quand un chercheur devient vraiment « bon », c’est-à-dire quand ses indicateurs atteignent une taille socialement enviable, il est promu. Et quand il est promu, souvent, il ne cherche plus. Il coordonne, pilote, supervise. Il rédige des projets permettant d’obtenir l’argent qui permettra d’engager des chercheurs précaires qui, eux, chercheront vraiment, publieront vraiment, s’épuiseront vraiment, et contribueront discrètement à l’élargissement de l’attribut du chef.

Le chercheur précaire devient alors une sorte de complément alimentaire pour carrière académique. On le recrute pour deux ans, parfois trois, le temps qu’il produise des données, des articles, des rapports intermédiaires, des rapports finaux, des communications, des annexes, des preuves d’impact, puis on lui explique avec beaucoup d’émotion que son contrat touche à sa fin, mais que son travail a été très apprécié. Et c’est bien vrai. Son travail a été tellement apprécié qu’il est désormais dans le CV de quelqu’un d’autre.

Je force le trait ? À peine. La précarité académique est devenue un sujet de recherche en soi. Admirez plutôt : le système produit de la précarité, puis finance des recherches précaires sur la précarité des chercheurs. Des articles récents parlent même du precarity dividend (prime à la précarité), le bénéfice que certains acteurs plus stables peuvent tirer du travail des chercheurs précaires. C’est la version universitaire de la spéculation boursière : on mise sur l’exploitation à bas coût de travailleurs précaires pour gonfler son portefeuille de publications, puis on liquide l’humain dès que le dividende est encaissé.

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Et maintenant, voilà que les Hautes Écoles sont invitées à entrer pleinement dans cette grande fête. Elles aussi doivent devenir des actrices de la recherche, de l’innovation, du développement, du rayonnement, de la compétitivité, de l’écosystème. Elles aussi doivent parler la langue merveilleuse des appels à projets, des livrables, des partenariats stratégiques, de la valorisation, des objectifs transversaux et de l’impact sociétal potentiel.

Je ne nie pas qu’il existe de beaux projets, des collègues sincères, des recherches utiles, des équipes courageuses. Bien sûr qu’il y en a, et c’est même ce qui rend la situation plus triste. Ce système fonctionne parce qu’il capture des désirs authentiques : celui de découvrir, de comprendre, d’agir, de faire mieux. Mais ces désirs, au lieu d’être soutenus, sont dévoyés pour exacerber la compétition de chacun contre tous. On ne demande pas aux chercheurs de chercher. On leur dit :

« Convainquez-nous que vous méritez peut-être d’avoir le droit de chercher, à condition de prouver avant de commencer que ce que vous n’avez pas encore trouvé produira des résultats mesurables dans les vingt-quatre mois. »

La scène est presque belle, si l’on aime l’absurde. Pour avoir le droit de chercher, il faut d’abord expliquer ce que l’on va trouver. Pour avoir le droit de découvrir, il faut prédire la découverte. Pour avoir le droit de douter, il faut remplir une grille dans laquelle le doute n’apparaît nulle part.

Alors oui, cher·es collègues enthousiastes, déposez des projets si vous le voulez. Faites-le même, parfois, parce qu’il faut bien arracher quelques moyens là où ils se trouvent. Mais ne confondez pas le guichet avec la recherche. Ne confondez pas l’appel à projets avec l’appel du large. Ne confondez pas le formulaire avec la pensée. Le danger n’est pas seulement que quelques projets soient refusés. Le danger est plus discret, plus profond, plus quotidien : c’est que nous finissions par intérioriser cette logique. Que nous apprenions à nous vendre avant de penser. À calibrer nos questions avant de les poser. À traduire nos colères en livrables, nos doutes en indicateurs, nos intuitions en diagrammes de Gantt.

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Ce matin, en refermant ce mail, je me suis souvenu de la lettre de démission d’Annick Stevens que j’avais lue à la fin de ma thèse comme on lit un avertissement. Elle y décrivait une université renonçant peu à peu à sa fonction critique, absorbée par l’économisme, la concurrence et les standards productivistes. Je croyais alors lire le témoignage d’un monde que j’étais en train de quitter. Près de quinze ans plus tard, je comprends que je lisais peut-être la brochure d’accueil du monde qui arrivait.

Les Hautes Écoles aussi ont désormais leur vocabulaire de start-up, leur arobase pour faire moderne et probablement bientôt leur baby-foot stratégique. On nous dira que c’est le progrès. Que c’est une reconnaissance. Que c’est une chance. Mais une chance de quoi ? De chercher vraiment ? Ou d’apprendre à promettre, à calibrer, à séduire, à convertir nos questions en dossiers recevables ?

Si la recherche sert encore à quelque chose, c’est peut-être d’abord à refuser les évidences trop bien emballées. Et celle-ci en particulier : ce n’est pas parce qu’un système finance quelques recherches qu’il la soutient. Parfois, il l’organise simplement de manière à ce qu’elle ne dérange pas trop.

Un lecteur


Photo de couverture : Pexels.

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