Libre Forêt ne fait pas dans la demi-mesure : l’association achète des forêts et les laisse évoluer sans intervention humaine. Un défi de taille dans notre pays où l’exploitation forestière fait des ravages. Interview.
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Face à l’effondrement de la biodiversité, à l’intensification de l’exploitation forestière et aux effets grandissants du changement climatique, une autre vision de la forêt émerge. Loin des logiques de production, l’association Libre Forêt défend un principe simple mais radical : laisser la nature évoluer sans intervention humaine.
Pour ses membres, la meilleure façon de protéger les écosystèmes forestiers n’est pas de planter davantage d’arbres ou de gérer les parcelles, mais de préserver des forêts existantes en les soustrayant durablement à toute exploitation.
En acquérant des parcelles forestières destinées à la libre évolution, l’association souhaite recréer de véritables réservoirs de biodiversité, capables d’accueillir une faune et une flore aujourd’hui fragilisées. Une démarche qui interroge notre rapport à la nature, à la sylviculture et à la place de l’Homme dans les écosystèmes.
Dans cet entretien, Mr Mondialisation revient avec Libre Forêt sur les origines du projet, les fondements scientifiques et philosophiques de la libre évolution, les défis financiers de l’association, mais aussi les critiques auxquelles elle fait face. Une conversation qui invite à repenser notre manière d’habiter et de protéger les forêts.
Mr Mondialisation : Comment est née l’idée de Libre Forêt et quel problème cherchiez-vous à résoudre ?
Jean-François Petit : « D’abord, il y a eu la lecture de deux ouvrages : celui de Rachel Carson Un printemps silencieux, paru en 1962, et celui de de Jean Dorst, Avant que nature meure, publié en 1965, alors que je ne suis qu’un jeune adolescent.
« Peu à peu, j’ai réalisé que l’Homme avait progressivement perdu le sens de l’équilibre avec le vivant. »
Il est devenu indispensable de repenser notre rapport à la nature et de réorienter nos actions. Face à l’effondrement des populations d’insectes, d’oiseaux et de mammifères, ainsi qu’aux difficultés rencontrées par certaines espèces emblématiques, comme le loup, pour se réimplanter durablement sur nos territoires, l’une des solutions consiste à laisser la nature évoluer librement, sans intervention humaine. C’est, à mes yeux, une condition essentielle pour permettre à la biodiversité de se reconstituer à l’échelle des territoires.
C’est ainsi qu’après 19 ans dans les métiers de l’exploitation forestière et de l’industrie lourde du bois, entre autres, j’en suis arrivé naturellement à la conclusion suivante : l’Homme est un grand extractiviste de nos forêts. La seule façon de lutter contre cette tendance sera de laisser la forêt évoluer comme bon lui semble. »
Mr Mondialisation : Pourquoi avoir choisi le rachat de forêts plutôt que la plantation d’arbres ?
Jean-François Petit : « À mes yeux, la plantation d’arbres n’est pas une solution pour préserver la biodiversité, bien au contraire. Dans nos forêts, les espèces locales vivent en équilibre avec les essences qui y sont naturellement présentes. Introduire des espèces exotiques, c’est risquer de rompre cet équilibre.
Ce qui est frappant, c’est qu’à partir du moment où l’on cesse d’intervenir, la nature reprend progressivement ses droits : des espèces recolonisent les milieux et les écosystèmes retrouvent peu à peu leur dynamique naturelle.
Notre action ne se limite d’ailleurs pas au rachat de forêts. Nous menons également un travail de sensibilisation et de plaidoyer, et nous constatons que de plus en plus de communes et de particuliers s’intéressent à cette approche.
Au-delà de la biodiversité, il y a aussi la question du carbone. Une forêt ancienne, composée de gros arbres, stocke davantage de carbone qu’une plantation récente. Une plantation repart de zéro : il faut des décennies avant qu’elle n’offre de réels bénéfices écologiques. À l’inverse, une forêt mature possède déjà toutes les caractéristiques d’un écosystème riche.
« Un vieux chêne peut abriter jusqu’à 2 500 espèces. Un jeune plant d’un an, lui, n’offre pratiquement aucun habitat à la biodiversité »
Mr Mondialisation : En quoi consiste concrètement le principe de « libre évolution » ? Quels liens avec la reforestation ?
Jean-François Petit : « La libre évolution consiste à ne plus intervenir sur la forêt. Cela signifie aucune gestion sylvicole, aucune exploitation et, dans l’idéal, aucune intervention humaine dans les parcelles.
« Pas de cueillette, pas de récolte, pas de chasse : en un mot, aucun extractivisme.»
À mes yeux, la libre évolution et la reforestation ne sont pas forcément incompatibles. Mais la reforestation suppose de disposer de terres à planter. Or, aujourd’hui, l’agriculture occupe une telle place dans l’occupation des sols qu’il est difficile de parler de véritable reforestation en France.
L’exemple de la reforestation des Landes, et des problèmes qu’elle a engendrés, illustre bien les limites de cette approche. »
Mr Mondialisation : Combien d’hectares avez-vous déjà acquis et quel est votre objectif à long terme ?
Jean-François Petit : « À ce jour, nous avons acquis 36 hectares placés en libre évolution. Notre ambition, sans doute un peu idéaliste, serait de posséder un maximum d’hectares dans chaque département. Malheureusement, nos moyens financiers restent limités.
Notre objectif ultime serait de créer des îlots de libre évolution au sein de chaque grand massif forestier. Ces espaces pourraient devenir de véritables réservoirs de biodiversité qui, grâce aux trames vertes et bleues, favoriseraient la diffusion des espèces et enrichiraient progressivement l’ensemble des forêts environnantes.
Est-ce un rêve ou une utopie ? Entre les deux peut-être. Mais c’est dans cette direction que nous avons choisi d’œuvrer. »
Mr Mondialisation : Comment financez-vous l’achat des parcelles forestières ?
Jean-François Petit : « Essentiellement grâce aux dons de particuliers, qui sont le plus souvent des adhérents de l’association. Ce sont eux qui rendent nos acquisitions possibles. Nous recevons également le soutien de quelques entreprises, mais notre financement repose avant tout sur cette mobilisation citoyenne.
Pour donner un ordre d’idée, un hectare de forêt coûte en moyenne autour de 6 000 euros, même si les prix peuvent varier selon les régions et les caractéristiques des parcelles. Chaque don, quel que soit son montant, contribue donc concrètement à protéger des espaces forestiers en les plaçant durablement en libre évolution. »

Mr Mondialisation : Qui sont les propriétaires qui vous vendent leurs forêts ?
Jean-François Petit : « Il s’agit principalement de particuliers qui délaissent leur bien, soit par méconnaissance du fonctionnement d’un écosystème forestier et des pratiques de gestion adaptées, soit parce qu’ils sont profondément découragés par l’évolution de leur forêt sous l’effet du changement climatique.
Face aux sécheresses répétées, aux dépérissements, aux maladies ou aux attaques de ravageurs, certains finissent par ne plus se sentir capables de l’entretenir ou de lui redonner un avenir, et préfèrent la céder à des personnes qui pourront en prendre soin sur le long terme. »
Mr Mondialisation : Quels critères utilisez-vous pour choisir une forêt à protéger ?
Jean-François Petit : « Nos principaux critères sont d’abord la superficie de la parcelle, qui doit être supérieure à 4 hectares, notamment en raison du droit de préférence.
Nous accordons également une grande importance au diamètre des arbres qui composent la forêt : plus ils sont âgés et de gros diamètre, plus leur intérêt écologique est élevé. La quantité de bois mort est aussi un critère essentiel, car c’est dans ce bois que se développe une grande partie de la biodiversité. Comme on le dit souvent, un arbre mort peut être plus vivant qu’un arbre vivant.
La présence de dendromicrohabitats (ndlr : petites structures présentes sur un arbre vivant ou mort qui servent d’habitat à de nombreuses espèces) est également prise en compte, mais ces éléments ne peuvent être évalués qu’à l’occasion d’une visite sur le terrain.
Enfin, nous disposons des connaissances nécessaires pour réaliser ces évaluations nous-mêmes, sans avoir besoin de faire appel à des associations comme la LPO. »
Mr Mondialisation : Que devient une forêt une fois qu’elle entre dans votre réseau ?
Jean-François Petit : « Une fois intégrée à notre réseau, la forêt est laissée en libre évolution. Contrairement à une forêt exploitée, où les arbres sont souvent récoltés alors qu’ils sont encore relativement jeunes, nous leur permettons d’accomplir l’ensemble de leur cycle de vie, jusqu’à leur mort naturelle.
En théorie, ces espaces ne devraient faire l’objet d’aucune intervention humaine. En pratique, une surveillance reste nécessaire, notamment pour vérifier les accès depuis les sentiers fréquentés, suivre d’éventuels dégâts causés par le gibier ou prévenir les intrusions, ces forêts pouvant susciter l’intérêt de photographes animaliers ou d’autres visiteurs. »
Mr Mondialisation : Quels changements observez-vous sur la biodiversité après quelques années de libre évolution ?
Jean-François Petit : « Très sincèrement et sans filtre, en sachant que nos observations sont des observations de naturalistes avertis mais avec des failles dans nos connaissances, on observe jusqu’ à maintenant la régression des EEE (Espèces Exotiques Envahissantes) quand on arrête toute intervention sylvicole.
Pour les plantes de nos régions qui deviennent rares, on observe leur développement lent mais sûr – seulement les canicules de cette année pourraient bien annihiler ces effets.

Quant à l’avifaune (ndlr : ensemble des espèces d’oiseaux présentes dans un milieu, une région ou un écosystème donné), on observe un accroissement subtil du nombre d’espèces de pics, comme le pic mar, le retour discret de la tourterelle des bois, on entend aussi le pigeon colombin, par exemple, qui sont des espèces inféodées aux gros arbres et loges de pic. »
Mr Mondialisation : Existe-t-il des études scientifiques qui démontrent les bénéfices de cette approche ?
Jean-François Petit : « Il existe des publications scientifiques sur le sujet, mais la recherche s’intéresse principalement aux méthodes d’exploitation forestière, à leurs impacts sur les sols, à l’introduction d’essences mieux adaptées au changement climatique, à la croissance des arbres ou encore au stockage du carbone. Ces travaux visent souvent à améliorer la production de bois et la productivité des forêts.
En revanche, il existe encore peu d’études démontrant directement les bénéfices de la libre évolution des forêts. C’est, du moins, mon analyse de la littérature disponible.
La Revue forestière française a consacré plusieurs articles sur le sujet. Dès l’introduction d’un numéro de 2021, les auteurs soulignent que « le terme de libre évolution reste néanmoins hautement discutable » et proposent plutôt d’interroger les « degrés de liberté » des systèmes écologiques forestiers, qui sont, par nature, des systèmes complexes. »
Mr Mondialisation : Que répondez-vous à ceux qui estiment qu’une forêt non gérée devient plus vulnérable aux incendies ou aux maladies ?
Jean-François Petit : « Les maladies sont souvent la conséquence de déséquilibres créés en amont par certaines pratiques de gestion forestière.
Prenons l’exemple des scolytes : si nos forêts abritaient davantage de vieux arbres, de cavités et de bois mort, elles offriraient un habitat à de nombreux prédateurs naturels, comme certains pics ou des coléoptères saproxyliques, qui contribuent à réguler ces populations.
« Le véritable enjeu est donc celui de l’équilibre entre les espèces végétales et animales. Une forêt diversifiée et fonctionnelle est naturellement plus résiliente.»
Concernant les incendies, il est important de distinguer les forêts en libre évolution âgées des peuplements plus jeunes ou fortement exploités.
Les gros arbres et le bois mort de gros diamètre qui conservent une humidité résiduelle importante et créent un microclimat plus frais, ce qui peut ralentir la propagation du feu.
Un exemple souvent cité est celui de l’incendie de l’île de La Gomera, qui se serait arrêté aux limites d’une forêt de laurisylve particulièrement ancienne et préservée. Pour nous, là encore, le maître mot est l’équilibre. »
Mr Mondialisation : Quelle est la forêt que vous avez protégée dont vous êtes le plus fier, et pourquoi ?
Jean-François Petit : « La forêt du Hailbat, Qui est l’accomplissement d’un travail interassociatif entre le WWF qui finance, le CENL qui achète et Libre Forêt qui fait de la non gestion sur cet espace »
Mr Mondialisation : Quel est le plus grand malentendu sur la gestion des forêts que vous aimeriez déconstruire ?
Jean-François Petit : « Le plus grand malentendu, selon moi, est de considérer que les cloisonnements sont un élément indispensable de la gestion forestière moderne.
Je conteste cette idée ! Ces couloirs de circulation, destinés au passage des engins d’exploitation, peuvent représenter jusqu’à 25 % de la surface d’une parcelle. Les sols y sont fortement compactés, ce qui limite durablement leur fonctionnement écologique et leur capacité à produire de la matière ligneuse (ndlr: matière première exploitable extraite de la forêt, qui comprend aussi bien le tronc que les branches, les racines ou le feuillage des arbres.)
Cette évolution est aussi le reflet d’une mécanisation toujours plus importante de la filière. Les engins, de plus en plus imposants, ont progressivement remplacé des pratiques plus respectueuses des sols et des équilibres forestiers. À mes yeux, c’est une dérive qui met en péril l’avenir de nos forêts. Les générations précédentes ont su façonner de très belles forêts; il serait regrettable que les choix actuels compromettent cet héritage. »
Mr Mondialisation : Si vous pouviez convaincre un propriétaire forestier de laisser sa parcelle en libre évolution en une minute, quel serait votre principal argument ?
Jean-François Petit : « Je lui dirais qu’en laissant sa parcelle en libre évolution, il offre à sa forêt la possibilité de retrouver son fonctionnement naturel et de transmettre aux générations futures un patrimoine vivant. Une forêt riche en biomasse, en biodiversité, en carbone et en essences variées, où coexistent des arbres de tous âges et de tous diamètres.
Cette diversité crée un couvert forestier qui filtre naturellement la lumière, protège les jeunes pousses et favorise un microclimat plus stable. J’ajouterais qu’il est temps de sortir de l’idée qu’une forêt « propre » est forcément une forêt en bonne santé.
Bien au contraire, plus une forêt conserve son ambiance naturelle, avec ses vieux arbres, son bois mort et sa diversité, plus elle est belle, résiliente et accueillante pour le vivant.
Enfin, les forêts en libre évolution sont aussi une source d’émerveillement. Elles ont inspiré de nombreux artistes, notamment les peintres de l’école de Barbizon, preuve que leur valeur dépasse largement la seule production de bois. »
– Mauricette Baelen
Photo de couverture / Libre Forêt
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