Valeo, Forvia, Schaeffler : pourquoi l’industrie automobile française se tourne vers les drones militaires

ÉCONOMIE
4 août 2026
Face à un marché automobile européen durablement grippé, plusieurs grands équipementiers français — Valeo, Forvia et Schaeffler France — annoncent depuis fin juillet 2026 des diversifications vers l’industrie de défense, en particulier la production de drones et de munitions téléopérées. Forvia vise 500 unités par mois, avec un objectif à terme de 1 000. Ce basculement, présenté comme une réponse à la fois économique et souveraine, s’inscrit dans un mouvement plus large touchant jusqu’au constructeur Renault. Voici ce que l’on sait de cette inflexion et de ses limites.

📉 Pourquoi l’automobile se tourne vers la défense

Le constat de départ est connu : l’industrie automobile européenne traverse depuis plusieurs années une période de ralentissement structurel, entre transition électrique coûteuse, concurrence chinoise accrue et demande atone. Pour les équipementiers — les entreprises qui fabriquent les pièces et systèmes intégrés par les constructeurs, plutôt que les véhicules eux-mêmes — cette déprime du marché automobile prive leurs usines d’une partie de leur activité habituelle.

Christophe Périllat, directeur général de Valeo, résume la logique interne aux groupes concernés : « Cette nouvelle activité nous apporte la croissance que l’industrie automobile ne nous apporte plus. » Le secteur de la défense, lui, connaît une trajectoire inverse : l’accélération des dépenses publiques militaires en Europe depuis 2022 crée une demande soutenue, notamment pour les drones — un segment où, selon les acteurs concernés, la base de fournisseurs industriels reste encore relativement étroite, ce qui ouvre un espace pour des groupes disposant déjà de capacités de production établies.


🏭 Forvia : 500 drones par mois, objectif 1 000

Forvia (né de la fusion entre Faurecia et Hella, et déjà fournisseur de solutions d’éclairage et de systèmes électroniques militaires via sa filiale Hella) a annoncé le lundi 27 juillet 2026 son entrée dans l’assemblage de drones en Europe, en partenariat avec une entreprise européenne spécialisée dans la défense aérienne et les systèmes anti-drones — non nommée publiquement à ce stade. L’objectif de production annoncé est de 500 drones intercepteurs par mois dans un premier temps, avec la perspective de porter cette capacité à 1 000 unités mensuelles. La production doit se répartir entre sites en France et en Allemagne.


⚙ Valeo : un moteur électrique de drone sans terres rares critiques

Quelques jours plus tôt, Valeo avait annoncé un partenariat avec la start-up française Harmattan AI pour concevoir et produire un moteur électrique de drone sans terres rares critiques — un choix technique qui n’est pas anodin dans le contexte du bras de fer sino-américain sur ces matériaux stratégiques, dont Liberta Press a déjà détaillé les tensions d’approvisionnement pesant sur l’industrie occidentale. La production doit démarrer à partir de 2027, sur un site français dont l’emplacement précis n’a pas été communiqué.


🔩 Schaeffler et Delair : des munitions téléopérées en Haute-Garonne

Le groupe Schaeffler France a de son côté noué un partenariat avec Delair, constructeur toulousain de drones, pour la production de munitions téléopérées de type MX-10 Damoclès en Haute-Garonne. Marine Durix-Confrère, pour Schaeffler France, justifie ce choix par une « volonté de diversification du groupe » — une formulation qui, comme chez Valeo et Forvia, évite explicitement toute présentation du virage comme un abandon de l’activité automobile classique au profit d’un simple complément d’activité.


🎯 Une base industrielle de la défense sous tension

Ce mouvement s’explique aussi par une caractéristique propre au secteur des drones militaires : contrairement à l’industrie automobile, structurée autour de quelques très grands équipementiers mondiaux, la fabrication de drones repose encore largement sur des acteurs de taille plus modeste (start-up, PME spécialisées), dont les capacités de production industrielle restent limitées face à une demande en forte hausse depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022. Les grands équipementiers automobiles, eux, disposent déjà de chaînes de production rodées, de compétences en électronique embarquée et en motorisation électrique, et de capacités inutilisées du fait du ralentissement automobile — un alignement d’intérêts qui explique la simultanéité de ces annonces.

⚠ À noter : aucun des trois groupes cités n’a communiqué de montant d’investissement précis, ni de nombre d’emplois créés ou réorientés vers cette nouvelle activité. La part que représentera à terme la défense dans le chiffre d’affaires global de ces équipementiers reste, à ce stade, non quantifiée publiquement.

🔍 Les limites d’un modèle encore émergent

Ce virage n’est pas sans risques industriels. La production de matériel militaire obéit à des exigences de certification, de sécurité et de confidentialité très différentes de celles de l’automobile civile, et suppose des investissements en conformité réglementaire qui ne se traduisent pas immédiatement en volumes de production. Par ailleurs, la dépendance croissante d’une partie de l’industrie automobile française à la commande publique de défense — par nature plus concentrée et plus politique que la demande automobile grand public — introduit un nouveau facteur de risque pour ces groupes, dont l’ampleur reste difficile à évaluer à ce stade précoce.


🚗 Renault, Thales : un mouvement plus large de l’automobile français

Valeo, Forvia et Schaeffler ne sont pas des cas isolés. Le constructeur Renault a lui aussi annoncé, en partenariat avec le groupe de défense Thales, la production en série d’un drone kamikaze baptisé Toutatis, dans ses usines du Mans et de Cléon — un contrat évalué jusqu’à 1 milliard d’euros sur dix ans, avec un objectif de 1 000 munitions rôdeuses par mois. Ce mouvement d’ensemble dessine les contours d’une reconversion partielle, mais significative, de la filière automobile française vers l’industrie de défense — une tendance que Liberta Press suivra dans la durée.


✅ Conclusion
En l’espace de quelques semaines, trois grands noms de l’équipementier automobile français ont confirmé une inflexion vers la défense, portée à la fois par la nécessité de compenser un marché automobile atone et par l’essor de la demande militaire européenne en drones depuis 2022. Reste à savoir si ce virage restera une diversification ponctuelle ou deviendra un pilier durable de l’activité de ces groupes — une question que seuls les prochains résultats financiers permettront de trancher.

⚠ Rappel sur les limites de cet article

  • Aucun montant d’investissement précis n’a été communiqué par Valeo, Forvia ou Schaeffler France pour ces nouvelles activités.
  • Le nombre d’emplois concernés (créations ou réaffectations internes) n’est pas connu publiquement.
  • Le partenaire européen de Forvia dans l’assemblage de drones n’a pas été nommé publiquement au moment de la rédaction.
  • La part future de la défense dans le chiffre d’affaires global de ces groupes n’est pas quantifiée à ce stade.

📚 Sources

  1. Boursorama — Valeo, Forvia… en quête de croissance, les équipementiers auto se tournent vers les drones et l’industrie de défense
  2. Le Monde — Les équipementiers Valeo et Forvia confirment l’inflexion du secteur automobile vers la défense
  3. Armées.com — Valeo, Forvia, drones : la défense sauve l’industrie française
  4. Defense News — French carmaker Renault to produce long-range drones for French forces

Quand le marché civil s’essouffle, c’est souvent la commande publique de défense qui prend le relais — un basculement d’équilibre dont l’industrie française n’a pas fini de mesurer les conséquences.

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