Dans Le Coussin, Violaine Dutrop témoigne de l’inceste : « On sait, on se tait et on s’organise autour de cette réalité »

Violaine Dutrop est militante féministe, spécialiste des questions de genre, d’éducation, de parentalité, d’égalité. Après Le pouvoir insidieux du genre et Maternité, Paternité, Parité en 2021, Nos enfants nous-mêmes en 2024, Violaine Dutrop a signé Le Coussin, son quatrième ouvrage paru le 7 juillet 2026. Dans ce récit autobiographique, elle revient sur l’inceste qu’elle a subi durant son enfance. Elle interroge les mécanismes du silence familial et les responsabilités des adultes face à ces violences. Entretien.

Longtemps relégué au silence des familles, l’inceste est aujourd’hui reconnu comme un phénomène massif de santé publique. En France, la CIIVISE estime que 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles et que 5,4 millions d’adultes déclarent en avoir subi durant leur enfance. C’est dans ce contexte que s’inscrit Le Coussin, qui éclaire de l’intérieur les mécanismes permettant à ces violences de perdurer.

Si la parole des personnes concernées se fait davantage entendre, les mécanismes de déni, d’emprise et de silence qui entourent l’inceste demeurent profondément ancrés. En mêlant récit personnel et réflexion politique, Violaine Dutrop invite à dépasser le seul témoignage pour interroger les responsabilités familiales, institutionnelles et collectives face à ces violences. Entretien.

Le Coussin. Violaine Dutrop.

Mr Mondialisation : Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre parcours, et nous dire ce qui vous a conduite à écrire Le Coussin ?

Violaine Dutrop : « J’ai 53 ans et je travaille depuis de nombreuses années sur les questions de genre et d’éducation. Après 17 ans dans l’industrie, j’ai repris des études en droits humains avant de créer l’association EgaliGone, qui promeut une éducation non sexiste. J’ai publié plusieurs ouvrages sur les inégalités de genre, la parentalité féministe et les violences patriarcales.

Depuis longtemps, je recueille des récits de vie, les miens comme ceux de mes filles ou d’autres personnes. En avançant dans mon parcours militant et professionnel, je suis revenue sur les violences que j’avais subies enfant, dont cet acte incestueux. Dialoguer avec ma mère s’est imposé naturellement : cette histoire était connue de sa génération, mais pas de la mienne. Quand je m’en suis aperçue, j’en ai été profondément affectée.

J’ai compris que, lorsqu’il y a de l’inceste dans une famille, il est présent à plusieurs endroits, et que j’étais probablement la seule à pouvoir en parler pour rompre la chaîne. Au départ, je voulais clarifier cette histoire ; l’écriture est venue ensuite. »

Mr Mondialisation : Pourquoi avoir choisi de revenir aujourd’hui sur cette histoire, quarante ans après les faits ? Qu’est-ce qui a déclenché le besoin d’écrire ?

Violaine Dutrop : « Plusieurs facteurs se sont rejoints. La lecture d’un livre de Valérie Mréjen a réveillé mes souvenirs d’enfance.

« Mon grand-père était décédé, ma mère était devenue capable de revenir sur cette histoire et mon récit pouvait enfin être entendu. »

Dans le même temps, la société commençait à regarder l’inceste autrement : les témoignages étaient davantage reconnus comme des violences et les enquêtes montraient l’ampleur du phénomène. Je me sentais plus forte, le risque de rupture familiale me paraissait moindre. Enfin, j’ai aussi compris que raconter une agression sexuelle que j’avais longtemps relativisée pouvait permettre à d’autres personnes de se reconnaître dans ce vécu. »

Le Coussin. Violaine Dutrop.

Mr Mondialisation : Dans votre histoire, l’enfant de 11 ans parle, elle est écoutée et la personne qui l’a agressée avoue. Pourtant, la vie familiale reprend ensuite « dans le silence et la vigilance collective ». Comment expliquez-vous ce silence alors que les faits étaient connus ?

Violaine Dutrop : « J’ai appris seulement récemment que mon grand-père avait avoué. Il me manquait donc des morceaux de ma propre histoire.

Enfant, j’ai compris qu’il ne fallait plus en parler, même si personne ne me l’a jamais dit explicitement. Toute la famille craignait mon grand-père et protégeait ma grand-mère. Chacun redoublait de vigilance lorsqu’il était présent, comme si ces précautions suffisaient. »

« Une fois adulte, je me suis interrogée sur ce silence et sur cette vigilance qui ne m’a jamais quittée. Le fait que ma parole ait été crue a peut-être aussi laissé penser que tout était réglé, alors que ce n’était évidemment pas le cas. »

Mr Mondialisation : On insiste beaucoup sur la nécessité de « libérer la parole » des victimes. Mais votre récit montre que parler et être entendu ne suffit pas. Est-ce qu’on devrait davantage interroger sur quoi faire de cette parole ?

Violaine Dutrop : « D’abord, toutes les victimes ne peuvent pas parler, et il ne faut surtout pas transformer cela en injonction.

« Tout doit être fait pour prévenir ces violences, permettre aux enfants de parler s’ils le souhaitent, ne jamais les blâmer s’ils n’y parviennent pas et réagir correctement lorsqu’ils se confient. »

Ensuite, il faut interroger la manière dont les adultes protègent réellement les enfants.

« Comme le rappelle le juge Édouard Durand, on ne les croit pas toujours, ou bien on les croit sans les protéger suffisamment. Dans mon cas, certaines mesures ont empêché une nouvelle agression, mais nous continuions à fréquenter mon grand-père. »

Je ne sais pas quelle aurait été la réaction idéale, mais je suis convaincue que l’enjeu est d’identifier les besoins de l’enfant, de reconnaître son vécu et d’assurer réellement sa sécurité, même si cela oblige à remettre en cause l’équilibre familial. » 

Mr Mondialisation : Vous décrivez un patriarche à la fois héros de guerre, homme respecté, tyran domestique et prédateur. Que vouliez-vous montrer ?

Violaine Dutrop : « Je voulais montrer comment fonctionne l’abus de pouvoir. Lorsqu’une personne bénéficie d’une forte respectabilité sociale et d’une autorité peu contestée, comme c’est souvent le cas dans un système patriarcal, elle peut développer un sentiment d’impunité.

On retrouve ces mécanismes dans bien d’autres violences intrafamiliales : le statut social et l’autorité rendent les violences plus difficiles à reconnaître et à dénoncer. »

Mr Mondialisation : Dans ce système, quelle responsabilité portent les proches qui savent, soupçonnent ou continuent à côtoyer la personne ayant commis les violences ?

Violaine Dutrop : « Dans une famille concernée par l’inceste, tout le monde est sous emprise. C’est comme une brume qui empêche de voir clairement la situation et de trouver les mots justes.

Quand la personne ayant commis les violences inspire la peur ou bénéficie d’une grande reconnaissance sociale, les proches deviennent eux aussi, à leur manière, des co-victimes. Il est très difficile d’avoir la bonne réaction lorsqu’on est pris dans ce système. »

Le Coussin. Violaine Dutrop.

Mr Mondialisation : Vous avez choisi de dialoguer avec votre mère pour revenir sur cette histoire. Comment confronte-t-on, quarante ans plus tard, deux mémoires d’un même événement ?

Violaine Dutrop : « Ce dialogue s’est construit par étapes, sur plusieurs années. Nous n’avions pas toujours les mêmes souvenirs ni les mêmes interprétations. J’ai choisi de faire entendre ces différences plutôt que de les gommer.

Ma mère a relu plusieurs versions du texte et, parfois, m’a confiée des souvenirs qu’elle avait gardés pour elle jusque-là. Je n’aurai sans doute jamais accès à tout son vécu, mais mes souvenirs d’enfant, même reconstruits, ont façonné ma vie. Ils méritent d’être entendus et respectés. »

Mr Mondialisation : Vous écrivez que, devenue mère, vous vous êtes attelée à « rompre la chaîne ». Qu’est-ce que la maternité a changé dans votre regard sur ce que vous aviez vécu enfant ?

Violaine Dutrop : « La naissance de mon premier enfant, en 2000, a été un moment décisif. J’étais en profonde détresse et, pour la première fois, j’ai parlé de cette histoire à une thérapeute. Elle m’a renvoyée toute la gravité de ce que j’avais vécu. À partir de là, j’ai pris conscience de ma responsabilité de mère : transmettre autrement, nettoyer le passé autant que possible et limiter les effets du patriarcat dans la vie de mes enfants. »

Mr Mondialisation : Votre parcours est profondément lié au féminisme, à l’égalité de genre et aux droits humains. Cette grille de lecture politique vous a-t-elle permis de comprendre différemment une histoire longtemps vécue dans la sphère intime ?

Violaine Dutrop : « Assurément. J’ai repris des études pour mieux comprendre les mécanismes du sexisme et mettre à distance mon propre vécu. J’ai appris à nommer des violences que je n’identifiais pas comme telles. J’ai surtout compris qu’au-delà des responsabilités individuelles, il existait des causes structurelles : la culture du viol, celle de l’inceste et, plus largement, le patriarcat. J’avais besoin des sciences humaines, des analyses féministes et d’outils pour comprendre, documenter, prévenir, transmettre. En somme, de politiser cette histoire. »

Mr Mondialisation : On qualifie souvent l’inceste de « tabou ». Mais parler de tabou n’est-il pas parfois trop confortable ? Votre histoire ne montre-t-elle pas qu’il ne s’agit pas toujours de ne pas savoir, mais parfois de savoir et d’organiser malgré tout la continuité familiale ?

Violaine Dutrop : « Les spécialistes rappellent que le véritable tabou n’est pas l’interdit de l’inceste, puisque des millions de personnes en sont victimes, mais l’interdit d’en parler. Mon histoire l’illustre : on sait, on se tait et l’on s’organise autour de cette réalité pour préserver le fonctionnement familial. »

Mr Mondialisation : Plus largement, qu’est-ce qui permet encore aujourd’hui aux violences sexuelles sur les enfants de se maintenir dans les familles ?

Violaine Dutrop : « Je commencerais par la combinaison des dominations adulte et masculine.

« Les enfants ont des droits, mais ils les connaissent peu et disposent de très peu de moyens pour les faire respecter. »

Or la famille, souvent idéalisée comme un espace protecteur, est aussi le lieu où s’exercent de nombreuses violences. Tant que le mépris envers les femmes et les enfants restera banalisé dans la société, ces violences continueront de former un continuum. »

Mr Mondialisation : Votre texte a été adapté pour la scène afin de sensibiliser à l’inceste dès le collège. Pourquoi est-il essentiel, selon vous, de parler de ces violences directement aux enfants et aux adolescents ?

Violaine Dutrop : « Une population exposée aux violences ne peut s’émanciper que par la connaissance. Les enfants doivent apprendre à reconnaître les situations à risque, les stratégies des auteurs de violences, connaître leurs droits et savoir vers qui se tourner.

Le spectacle leur donne des repères concrets. Mais cela ne suffit pas : les professionnel·les de l’éducation doivent aussi être formé·es pour accueillir les confidences qui peuvent émerger. »

Le coussin, un texte autour d’un fait d’inceste de Violaine Dutrop, une adaptation au théâtre pour les plus de 13 ans par la compagnie Mi fugue mi raison. Instagram.

Mr Mondialisation : Au-delà de la sensibilisation des enfants, que faudrait-il changer concrètement du côté des adultes, de l’école et plus largement des institutions ?

Violaine Dutrop : « Nous devons sortir du déni collectif et faire de la prévention des violences sexuelles une priorité de santé publique. Cela suppose de former les professionnel·les de l’éducation, de la santé, de la justice, mais aussi les parents.

Les séances d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle doivent être pleinement mises en œuvre, par des personnes compétentes. Les enfants doivent pouvoir identifier plusieurs adultes de confiance et savoir où trouver de l’aide. La mise en sécurité doit toujours rester la priorité, mais il faut aussi accompagner les proches et comprendre le fonctionnement du système incestueux dans son ensemble. Ce n’est pas seulement une affaire de responsabilités individuelles. »

Mr Mondialisation : Avec Le Coussin, qu’aimeriez-vous que les lectrices et lecteurs remettent en question dans leur manière de penser l’inceste, la famille et la responsabilité collective ?

Violaine Dutrop : « J’aimerais que l’on prenne conscience de la banalité de l’inceste et de ce qui le rend possible : la persistance du patriarcat. Tant que nous ne nous attaquerons pas à cette cause structurelle, nous continuerons à réparer les conséquences sans empêcher réellement les violences. »

Violaine Dutrop et l’adaptation théâtrale Le Coussin sont à retrouver sur Instagram; le livre Le Coussin chez l’éditeur BoD. Et plus largement, les parutions, presse et podcasts, sur le site de Violaine Dutrop, à propos de tout… et jamais de rien.

Mauricette Baelen


Photo de couverture : Violaine Dutrop – Avec toutes autorisations

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