Voter quand on veut abolir le système

Refuser l’État, le capitalisme ou la démocratie représentative peut conduire à considérer le vote comme une contradiction politique. Pourtant, ne pas reconnaître l’autorité de l’État n’empêche malheureusement pas l’État d’exercer son autorité sur quiconque. Et lorsque l’extrême droite se rapproche du pouvoir, choisir les conditions dans lesquelles on peut continuer à lutter devient peut-être plus important que jamais.

Depuis le début de ce dossier, il est essentiel de comprendre que voter ne suffira jamais à construire une société réellement émancipatrice. Les conquêtes sociales sont aussi le produit des grèves, des occupations, des mouvements féministes, antiracistes et écologistes, des syndicats, des associations, des désobéissances et des luttes menées en dehors des institutions. Pour une personne anarchiste, la critique va évidemment plus loin. Comment prétendre combattre l’État tout en participant à l’élection de celles et ceux qui vont l’administrer ?

La contradiction n’est pourtant qu’apparente si le vote n’est plus envisagé comme une adhésion, mais comme un outil stratégique parmi d’autres. On peut refuser la légitimité d’un système tout en préférant certaines des conditions qu’il impose à d’autres. Car l’État continuera d’exister le lendemain de l’élection. La question est aussi de savoir quelle puissance il déploiera contre celles et ceux qui veulent précisément le dépasser.

Voter, c’est aussi choisir le terrain de la lutte

Imaginons deux gouvernements qui maintiennent tous deux le capitalisme. Sous le premier, les syndicats peuvent s’organiser, les associations recevoir des financements, les médias indépendants travailler, les manifestations avoir lieu, les militants se réunir, les mouvements écologistes occuper des territoires et les organisations antifascistes exister légalement.

Sous le second, manifestations et occupations sont davantage réprimées, associations dissoutes ou asphyxiées financièrement, militants surveillés, étrangers expulsés, médias attaqués et opposants poursuivis voire emprisonnés.

« Plus le projet politique est radical, plus l’espace nécessaire pour le construire devient précieux »

Le système économique peut rester capitaliste dans les deux cas. Le terrain sur lequel on essaie de le combattre n’a pourtant plus grand-chose à voir. C’est pourquoi voter ne signifie pas nécessairement choisir le monde dans lequel on souhaite vivre. Cela peut simplement consister à choisir le terrain sur lequel on devra continuer à se battre. Et plus le projet politique est radical, plus l’espace nécessaire pour le construire devient précieux.

Une révolution a elle aussi besoin d’espace

Une transformation radicale de la société ne surgit pas spontanément le lendemain d’une élection. Elle nécessite de pouvoir se rencontrer, débattre, publier, enquêter, manifester, faire grève, occuper des lieux, organiser des solidarités, désobéir et construire des rapports de force.

Autrement dit, même un mouvement révolutionnaire a besoin d’espace pour devenir un mouvement révolutionnaire. Un régime va au contraire détruire de fait les infrastructures sociales permettant de penser et d’organiser le dépassement de l’État. Les premières organisations attaquées par l’extrême droite sont les syndicats combatifs, les associations antiracistes, les mouvements féministes et LGBT+, les organisations antifascistes, les médias critiques, les universitaires, les militants écologistes et les réseaux de solidarité.

« Qu’ils arrivent au pouvoir, les gens comprendront enfin »

Une autre idée traverse parfois les discours les plus désabusés : laisser l’extrême droite gouverner pourrait accélérer la prise de conscience populaire et provoquer une réaction suffisamment forte pour renverser le système. C’est le pari accélérationniste.

Mais rien ne garantit que rendre une société plus violente, plus pauvre et plus autoritaire la rapproche d’une révolution émancipatrice, bien au contraire. L’histoire du fascisme devrait suffire à rendre ce pari terrifiant.

L’arrivée de l’extrême droite au pouvoir n’a pas mécaniquement conduit les populations à « comprendre » puis à renverser le système : elle a aussi signifié l’écrasement des syndicats et des organisations révolutionnaires, l’emprisonnement et l’assassinat des opposants, des guerres, des écocides, des génocides et des millions de morts.

Et finalement, le renforcement du système capitaliste lui-même. Croire qu’il suffirait de laisser la situation empirer pour qu’en surgisse nécessairement quelque chose de meilleur revient à transformer une hypothèse politique en pari sur la vie des autres.

Celles et ceux qui proposent de « laisser essayer » l’extrême droite ne supporteront pas tous le même coût de l’expérience. Pour une personne aisée, blanche et disposant du bon passeport, quelques années de gouvernement réactionnaire peuvent principalement signifier une dégradation politique.

Pour une personne sans papiers menacée d’expulsion, une famille privée de droits, une personne trans dont l’existence devient une cible politique ou un militant poursuivi, certaines conséquences peuvent être immédiates et irréversibles. Les êtres humains ne sont pas du matériel pédagogique destiné à provoquer une future révolution.

Les dégâts ne disparaissent pas à l’élection suivante

Il existe également un autre problème avec l’idée consistant à laisser la situation empirer : tout n’est pas réversible. Un gouvernement suivant peut modifier une loi fiscale ou augmenter une allocation. Il ne peut pas ressusciter une personne morte en détention ou lors d’une expulsion. Tout comme il ne peut pas instantanément reconstruire une association détruite, un réseau militant dispersé ou un média disparu. Il ne restaure pas en quelques semaines des institutions affaiblies pendant des années. Et une forêt rasée ne repousse pas parce que la gauche remporte l’élection suivante.

Certaines décisions produisent des effets pendant des décennies. Certaines transformations institutionnelles permettent également à leur auteur de conserver une influence longtemps après leur départ. Empêcher une régression peut donc être une victoire politique réelle, même lorsqu’elle ne constitue absolument pas la transformation sociale que l’on souhaite. Défendre un espace de lutte n’est pas confondre cet espace avec l’émancipation.

Voter à gauche n’oblige pas à devenir réformiste

Voter pour une force de gauche ne signifie pas lui abandonner son autonomie politique. Cela n’oblige ni à rejoindre un parti, ni à cesser de manifester contre le gouvernement qu’il formerait, ni à renoncer à l’action directe, ni à considérer les institutions représentatives comme l’horizon ultime de la démocratie.

« On peut élire un gouvernement et devenir son opposant dès le lendemain »

On peut élire un gouvernement et devenir son opposant dès le lendemain. De même qu’on peut voter et faire grève, voter et occuper, voter et désobéir… Voter et défendre une démocratie beaucoup plus directe que celle proposée par les institutions existantes.

L’élection ne doit pas remplacer ces pratiques. Elle peut contribuer à déterminer l’espace dont elles disposeront. Pour quelqu’un qui souhaite aller beaucoup plus loin que la gauche institutionnelle, préserver cet espace n’est donc pas nécessairement une compromission mais simplement une nécessité stratégique.

Quand l’extrême droite approche des portes du pouvoir, l’abstention change de dimension

Plus l’extrême droite se rapproche du pouvoir, moins l’abstention peut être pensée uniquement comme un refus symbolique du système. Car ce qui se joue dans les urnes n’est plus seulement la couleur du prochain gouvernement. Ce sont aussi les conditions dans lesquelles chaque mouvement d’opposition pourra lutter. Il est paradoxal de vouloir abolir un système tout en abandonnant volontairement à ses adversaires le pouvoir d’en durcir les mécanismes.

Quand l’extrême droite est aux portes du pouvoir, voter peut simplement signifier refuser de lui abandonner les conditions dans lesquelles nous devrons continuer à la combattre. Le vote n’est donc toujours pas l’horizon. Mais peut-être faut-il cesser de lui demander d’être ce qu’il n’a jamais prétendu être.

Elena Meilune


Photo de couverture : Manifestation Gilets Jaunes, Flickr

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