« Tendre Maroc » d’Emmanuelle de Boysson, un roman solaire et courageux


Entretien. Avec « Tendre Maroc », Emmanuelle de Boysson nous fait revivre son passé à Mohammedia, puis à Casablanca . Nous plongeons dans un Maroc éblouissant, chatoyant et envoûtant des années 1960-1970. La joie est là, mais le drame n’est pas loin. Ce récit à fleur de peau, accompagné d’une jolie musique des mots, raconte aussi les prémices d’une vocation d’écrivaine.

Emmanuelle de Boysson nous reçoit dans son appartement de la rive gauche à Paris jonché de livres du sol au plafond. Lovée dans le canapé de son salon aux couleurs du Maroc, souriante et attentive, elle répond à nos questions, y compris les plus personnelles. Nous découvrons ses secrets intimes, jamais révélés, ses épreuves dont elle a fait une force.

Demain, elle s’envole pour Rabat afin de présenter son dernier livre dans le cadre de la 7ème édition du Festival « Littératures itinérantes » qui invite trente autrices de 12 pays. Une chance, il ne restait qu’une place ! Elle était pour Emma.

Quel a été le déclencheur de ce texte intime, charnel et mélancolique sur votre enfance faite d’ombres et de lumières ?

Dans mon précédent livre « Un coup au cœur » paru en 2024, je racontais ma résurrection après un arrêt cardiaque de trente minutes, le coma et mon expérience de mort imminente. A l’automne, la pièce « A cœur perdu », qui s’est inspirée de mon histoire personnelle, a été mise en scène au Théâtre Essaïon à Paris et a été joué par la merveilleuse comédienne Carmen Vadillo.

Après avoir échappé de justesse à la mort grâce au massage cardiaque d’Anton, mon compagnon, je suis sortie de cette épreuve fragile et vulnérable. Aussi ai-je éprouvé le besoin d’aller à la recherche de mon enfance afin de m’y ressourcer. Certes, il y a des antécédents dans la famille, mon père est mort d’une crise cardiaque à 60 ans. Mais je pense que ce coup au cœur prend racine dans les silences, les non-dits de ma famille.

Comment avez-vous pu faire ce travail de mémoire tant d’années plus tard ?

Il y a une quinzaine d’années, je suis revenue à Mohammedia à l’occasion d’un prix littéraire au Maroc. Les murs de la maison où j’ai vécu de 6 à 13 ans étaient grisâtres et lézardés, le jardin réduit comme peau de chagrin. Lorsque j’ai commencé à écrire, j’ai préféré ne pas revenir sur les lieux de mon enfance afin de ne pas en brouiller le souvenir. 

Myriam, une amie Marocaine, m’a offert un flacon d’eau de fleur d’oranger il y a deux ans. En l’ouvrant une scène de mon enfance a surgit. Nous dégustions des cornes de gazelle avec mes frères et sœurs chez la femme du Pacha. Ma mère portait un caftan rouge, ses bracelets tintaient, elle rayonnait, parlait arabe, s’enfonçait dans les coussins. J’ai entrevu une floppée d’instantanés ; l’odeur du cuir, du cumin, du jasmin, de la rose ont affleuré. Les sensations de notre enfance sont là, enfouies dans notre cerveau. J’ai eu envie de puiser dans ce réservoir de poésie pour retrouver mon enfance. Mais cela a aussi été le moyen de me connecter à la joie de mon voyage dans l’au-delà, comme si l’enfance était une préfiguration du paradis. Il ne s’agissait pas de raconter mes souvenirs, mais de les revivre avec tous mes sens et d’entraîner ainsi le lecteur dans une expérience immersive.

L’intrigue de ce roman, c’est Blanche, votre mère, une femme à la fois fascinante, distante et mystérieuse plus préoccupée par les défavorisés que par ses enfants ?

Mon père avait pris la direction de l’ICOMA, l’industrie cotonnière du Maroc, et il était souvent en voyage. Ma mère était une femme de tête, autoritaire, très organisée avec cinq enfants. Elle a créé un dispensaire pour venir en aide aux pauvres des bidonvilles. Elle préparait des paniers avec des vivres pour les femmes qui attendaient en file indienne avec leurs gosses assis sur des nattes. Elle donnait des cours de morale aux jeunes filles. J’étais à la fois admirative et gênée par tous ces actes de charité.

Vous intitulez votre livre « Tendre Maroc », mais votre mère, elle, n’était pas tendre

Un jour ma mère m’a demandé de donner ma poupée Zora, à la peau noire, à une petite Berbère, j’ai protesté, puis j’ai obéis. J’étais une privilégiée, je n’avais pas le droit de me plaindre. Je manquais terriblement d’amour. Lorsque je me jetais dans les jupes de ma mère pour recevoir de l’affection, elle me repoussait et me disait : « Lâche moi, ne me colle pas ». Je ne recevais jamais de mots doux, de gestes tendres, de compliments. La seule fois où ma mère m’a dit « Je t’aime », c’était sur son lit de mort.

Emmanuelle de Boysson ouvre les placards de son bureau et nous présente des cahiers scolaires à grands carreaux dans lesquels elle tenait son journal ©Corine Moriou

 

Le journal que vous teniez depuis l’âge de onze ans vous a aidé à dérouler le fil du passé ?

En effet, ce journal a été précieux pour raconter ma jeunesse. J’ai d’ailleurs toujours les cahiers à petits carreaux sur lesquels j’écrivais que je vais vous montrer ! Le jour où j’ai lu le journal d’Anne Franck, cela a été une révélation. Une jeune fille livrait tous ses états d’âme dans une écriture intimiste en s’adressant à Kitty, son amie imaginaire. J’ai décidé qu’Anne serait mon amie et je lui écrivais alors que j’étais pensionnaire au Carmel Saint-Joseph à Casablanca. Ma mère répondait peu aux lettres que je lui envoyais. Je me sentais seule et isolée, l’écriture a pris une place importante.

Le manque d’amour maternel, l’éloignement, la solitude ont-ils été les ferments de votre vocation d’écrivain ?

Plus je lisais Anne Franck, plus elle me transmettait le désir de devenir écrivain. Un jour mon professeur de français a lu mon autoportrait devant toute la classe et j’en ai été très fière. Mais ma mère jugeait que l’on ne devait pas étaler sa vie privée. « Etre écrivain, c’est du narcissisme», disait-elle. Je me suis autorisée à publier mon premier livre « Le Cardinal et l’Hindouiste. Le mystère des frères Daniélou », aux éditions Albin Michel, en 1999, un an après le décès de ma mère. Un scandale dans ma famille ! Depuis, j’ai écrit bien d’autres livres, des essais, des romans.

Auparavant, jeune femme, mariée mère de trois enfants, j’ai fait « du social » pendant une quinzaine d’années. C’était l’influence de ma mère, bien entendu. J’animais des stages pour les demandeurs d’emploi notamment dans le cadre du réseau Retravailler initié par Evelyne Sullerot.

Tendre Maroc est un livre sur la naissance de votre vocation d’écrivain mais aussi un livre sur l’impossible transmission d’amour entre les femmes de votre famille ?

Entre les femmes de ma famille, quelque chose s’est grippé, fissuré, c’est une ligne de faille qui remonte de loin. J’ai tenté de trouver des explications à ce manque d’amour entre mère et fille qui s’est transmis de génération en génération. Mon arrière-grand-mère Madeleine Daniélou, qui a fondé les collèges Sainte-Marie, n’aimait pas sa propre mère. Ma grand-mère, Catherine, aimait surtout son fils et son mari, Georges Izard, un brillant avocat et académicien. Ma mère a manqué d’affection. Elle a vécu la guerre et des évènements difficiles dans sa jeunesse, ce que j’ai découvert bien plus tard en fouillant dans ses agendas et ses papiers à l’abandon dans la maison familiale.

Néanmoins Emma a trouvé des voies d’émancipation, de liberté et des sources de joie grâce à sa cousine Camille et Mehdi, son amour d’enfance ?

Ma cousine, Camille, avec laquelle j’avais un mois d’écart, était plus dévergondée que moi. Je l’adorais. Avec elle j’ai commencé à flirter, j’ai imposé ma première boom, nous avons osé le bain de minuit. Et puis il y avait Mehdi, fils de pêcheur, vivant dans un quartier pauvre. Il représentait l’amour transgressif avec des interdits qui accentuaient mon désir. Nous nous aimions sagement. Il me disait « Nous ne venons pas du même monde ». Mes parents s’opposaient à nos retrouvailles…

Vous évoquez avec tendresse les années 1960/1970, les chanteurs ploucs et dépassés et ceux qui avaient grâce à vos yeux.

Dans mon cocon, je rêvassais à ma guise et je lisais « Mademoiselle âge tendre » et « Salut les copains ». J’ai tout noté dans mon journal qui est truffé de références de cette époque.

Les seuls chanteurs qui trouvaient grâce à mes yeux étaient Julien Clerc, Eddy Mitchell, Jacques Dutronc, Antoine, Michel Polnareff.

Vers la fin du livre, le rythme s’accélère. Vous relatez le viol que vous avez subi par le maître-nageur d’un grand hôtel, un vieux bonhomme de petite taille et corpulent. Comment vous êtes-vous-sortie de cette épreuve ?

Cette histoire, je n’en ai parlé à personne. Ma mère n’a jamais été au courant. Ce traumatisme m’a anesthésiée pendant longtemps. J’étais barricadée, glacée, cousue de fil blanc. A cela s’ajoutaient les interdits de ma mère qui disait « Les garçons sont dégoutants ». Mais ma mère n’est pas à l’origine du mal. Tout s’est joué à la Merzouga. Il m’a fallu toutes sortes de thérapies pour guérir: la gestalt, une psychanalyse pendant dix ans…

Jeune femme, avez-vous vécu d’autres épreuves ?

Alors que j’étais mariée, j’ai subi un second viol par un journaliste. Je n’ai pas porté plainte. Mais je n’ai jamais oublié cette sale histoire. Le mouvement #MeToo a libéré la parole, il y a encore beaucoup à faire contre les violences sexuelles. Cela bousille vraiment la vie des femmes.

A 24 ans, j’ai aussi vécu une erreur médicale, le médecin est depuis décédé. Enceinte de neuf mois, je me suis présentée à la Maternité Sainte Félicité. C’était un vendredi d’août, la date du terme. Mon gynécologue m’a dit de rentrer chez moi. Le lundi, je suis revenue à la clinique, mon bébé était mort. J’ai décidé de faire de ce drame une renaissance. Ma mère m’a appris à surmonter les épreuves, à aller jusqu’au bout de mes projets, à devenir indépendante. Elle était mon socle. Dans l’écriture, j’ai trouvé une façon de prolonger ma vie et de viser l’éternité… Surtout après mon expérience de mort imminente.

En quoi le Maroc a-t-il changé aujourd’hui par rapport à celui de votre enfance, soixante ans plus tard ?

Le Maroc s’est beaucoup modernisé. Il reste pas mal d’injustices sociales. Le roi Mohammed VI essaie d’y pallier. C’est un royaume qui a le mérite d’être assez modéré par rapport à certains pays islamisés. Les femmes ont pris leur élan, mais pas suffisamment. Des femmes sont encore enfermées dans la charia, des codes à l’ancienne. Il y a un énorme travail d’émancipation à faire, l’écrivaine Leïla Slimani milite dans ce sens. C’est un pays à plusieurs facettes. Marrakech s’est internationalisé, on y fait des affaires. Il reste des lieux préservés comme l’Atlas ou une ville comme Fès.

« Tendre Maroc » publié chez Calman Lévy, 18,50 euros

 

 





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