Espèces d’espaces, par Hubert Prolongeau (Le Monde diplomatique, octobre 2026)


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C’est un texte court, ce qu’on appelle souvent une novella, et c’est un texte ancien (2008), mais il est une parfaite introduction à l’univers d’un des plus importants auteurs de science-fiction d’aujourd’hui. Ian McDonald fait montre dans Aspects d’une imagination rarement déployée avec autant de vigueur et aussi peu de pages, et y met déjà en scène l’essentiel de ses préoccupations. Dans un lointain futur, l’humanité s’est multipliée en quantité d’espèces, toutes adaptées à des environnements très différents. Sur Tay, monde-océan, le jeune Ptey va se rendre à la Maison de Multiplication, pour « déplier » les huit personnalités qui le constituent, chaque « aspect » possédant un nom, un caractère propre… Mais, « la nuit où Pley traversa la mer pour aller se faire fracasser l’âme, huit cents étoiles entreprirent de traverser le ciel ». Une invasion extraterrestre (si tant est que le mot ait encore un sens) qui va le conduire à un voyage à travers l’espace : il suit ces membres de la communauté « anpreen » qui fuient une menace obscure, et au long d’une épopée de millions d’années, il changera de forme, il changera de nom, il accueillera sa posthumanité. On pense, et peu importe le nombre de pages, à L’Odyssée, on pense à un classique du genre comme Créateur d’étoiles (réédité en 2026 aux mêmes éditions Le Bélial’) d’Olaf Stapledon, pour cette évocation des divers destins d’une humanité en miettes et qui se cherche.

Ce goût des peuples, des cultures, est spécifique de l’art de McDonald. Dès ses premiers romans, il a fait glisser la science-fiction hors de l’occidentalisme qui l’imprègne si souvent. Père écossais, mère irlandaise, il a 5 ans en 1965 quand sa famille s’installe en Irlande du Nord, et il vit toujours à Belfast. Ce sont d’abord les conflits qui déchiraient son pays qu’il a transposés dans un avenir assez crédible. Puis il s’est ouvert à l’Inde dans ce qui demeure son chef-d’œuvre, Le Fleuve des dieux (Folio SF, 2013) — en 2047, une rivalité très forte naît autour des problèmes liés à la gestion de l’eau —, à la Turquie avec La Maison des derviches (Folio SF, 2015), qui met en scène, là encore dans un avenir proche, deux thèmes qui lui deviendront chers, la nanotechnologie et le terrorisme… Et ce ne sont là que quelques titres parmi d’autres. Tous témoignent de l’intérêt que McDonald porte aux mœurs, aux langues, aux systèmes philosophiques « exotiques », quitte à les aborder dans toutes leurs complexités et à rendre la lecture de ses livres plus difficile que les space operas classiques. En déplaçant ainsi le centre de ses histoires, il interroge la colonisation, le capitalisme ou l’intelligence artificielle (IA) du point de vue des victimes du système.

On pouvait craindre que, à l’instar de celle d’un James A. Michener déclinant sur tous les coins du globe la même forme de récit contant un lieu, de la préhistoire aux temps modernes, cette quête ne tourne au procédé. Mais McDonald s’est renouvelé en investissant d’autres… espaces. Dans la trilogie Luna (2015-2019), les conflits liés à la mondialisation sur la Lune deviennent un feuilleton qui a beaucoup été comparé au Trône de fer. Et c’est l’univers galactique qui devient le terrain de jeu et le champ de bataille des forces du profit. Le space opera avec McDonald est parfois énigmatique, souvent initiatique, toujours politique et assez enthousiasmant.



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