Le monde qui continue sans nous




par Mounir Kilani

Il arrive que l’on revienne quelque part après une longue absence.

On reprend une rue que l’on a connue autrefois. Les façades sont toujours là, certaines ont changé de couleur, une boutique a fermé, une autre a ouvert. Le café où l’on s’arrêtait existe peut-être encore. On reconnaît la terrasse, les tables, l’entrée. Mais les visages ont changé. Le serveur n’est plus le même. Les habitués ont disparu. On s’assoit, on commande un café. On éprouve alors une impression difficile à expliquer : on est bien à la même place, mais on n’est plus tout à fait au même endroit.

Rien de spectaculaire ne s’est produit. La rue n’a pas disparu. Pendant notre absence, des gens sont arrivés, d’autres sont partis, des histoires ont commencé sans nous et d’autres se sont achevées.

Le monde n’a pas attendu notre retour.

Ce qui change sans faire de bruit

On a tendance à croire que les lieux nous appartiennent un peu. Non pas juridiquement, mais parce que nous y avons vécu des choses. Une rue n’est pas seulement une succession de façades. C’est le chemin que nous prenions pour rentrer, le commerçant qui nous reconnaissait, la voix que nous entendions à une fenêtre, le banc où nous nous arrêtions parfois sans raison.

On ne voit plus seulement des choses. Des habitudes, des rendez-vous dont on a fini par oublier qu’ils auraient pu ne jamais avoir lieu : tout cela compose un monde dont on ne remarque presque plus la présence.

Puis on s’absente. Quelques mois, quelques années. On part pour travailler, rejoindre quelqu’un, recommencer ailleurs. Ce qui devait durer un an en dure parfois dix. On sait que les choses changent, mais on imagine le changement comme une série de retouches : la façade bouge, le fond reste. On avance en s’appuyant sur ce que l’on connaît.

Le temps transforme les relations qui donnaient un sens aux lieux. Un jour, la personne à qui nous voulions raconter quelque chose n’est plus là. Le numéro que nous connaissions par cœur ne mène plus nulle part. La maison où nous entrions sans frapper est habitée par des inconnus. Les enfants que nous avons laissés derrière nous sont devenus des adultes, avec leurs souvenirs et leurs habitudes.

Nous n’avons pas seulement manqué des événements. Nous avons manqué la formation d’une autre réalité.

Nous ne sommes pas au centre de l’histoire

Cette autre réalité ne nous appartient pas. Une maison où nous avons vécu vingt ans peut devenir, pour ceux qui l’habitent après nous, un simple logement. Un arbre sous lequel nous avons grandi peut être abattu sans que personne sache ce qu’il représentait. Une vieille photographie, retrouvée dans un tiroir, peut conserver le visage de quelqu’un dont plus personne ne sait prononcer le nom.

J’en ai une. Je ne sais plus qui c’est.

Mais rien de tout cela ne leur raconte ce que nous avons vécu. On pourrait leur reprocher leur indifférence. Ils n’ont pas de raison de voir dans ces lieux ce que nous y avons laissé. Le monde n’est pas devenu indifférent à notre égard : il n’a jamais été organisé autour de nos souvenirs. Nous avons simplement confondu, pendant un temps, notre expérience du monde avec le monde lui-même.

Et certaines pertes ne se voient pas sur les photographies. On peut retrouver la même maison, le même jardin, parfois les mêmes personnes. Pourtant, ce qui nous reliait à ces lieux, à ces gens, a changé. On raconte les mêmes anecdotes, on évoque les mêmes noms, mais nos interlocuteurs ne s’en souviennent pas de la même manière. Certains ont oublié. D’autres ont reconstruit leur histoire autrement. Les plus jeunes n’ont jamais connu ce dont nous parlons.

La mémoire n’est donc pas un territoire partagé une fois pour toutes : elle se transforme, s’éloigne, finit parfois par ne plus relier ceux qui l’avaient pourtant construite ensemble.

Les générations ne vivent pas dans le même monde

Nous aimons dire que les générations se succèdent. Le mot suggère une continuité tranquille. C’est vrai, mais cette continuité dissimule une rupture.

Les enfants héritent de maisons, de langues, de récits familiaux. Ils reçoivent des habitudes dont ils ignorent l’origine : une façon d’accueillir un invité, le réflexe de garder ce qui pourrait encore servir, un mot prononcé comme avant eux, sans savoir qu’il porte encore l’accent de quelqu’un qu’ils n’ont pas connu.

Les mêmes murs peuvent abriter des mondes différents.

Pour les parents, une maison est le résultat d’années de travail et de privations. Pour leurs enfants, elle est simplement la maison familiale. Ce n’est ni ingratitude ni indifférence. Ce qui a été difficile à acquérir devient, pour ceux qui le reçoivent, une partie du décor.

Cela vaut aussi dans l’autre sens. Les parents reconnaissent les rues, les mots, mais les usages ont changé. Chacun croit vivre dans la continuité de l’autre. Pourtant, ils ne regardent pas tout à fait le même monde. On vit dans celui que notre histoire nous permet de reconnaître.

Si les générations ne partagent jamais tout à fait le même monde, elles ne sont pas pour autant étrangères les unes aux autres. Quelque chose passe. On ne sait pas quoi. On ne sait pas comment. Mais quelque chose passe.

Ce que nous emportons sans le savoir

On emporte beaucoup plus que l’on ne le pense. Une expression entendue dans l’enfance, que l’on répète sans savoir qui nous l’a apprise. Une prudence, une générosité, une méfiance parfois, dont on ignore l’origine. Ces choses voyagent avec nous, à travers les déménagements, les séparations, les pays quittés. Elles sont devenues une partie de notre manière d’être.

Un jour, on se surprend à reproduire un geste de son père ou de sa mère. On emploie une expression que l’on avait trouvée ridicule. On entend sa propre voix prendre une intonation familière.

Quelque chose a traversé le temps.

Mais cette continuité n’est jamais complète. Ceux qui viennent après nous ne reçoivent pas un monde intact : ils en recueillent des fragments et les assemblent autrement. Une habitude cesse d’être transmise, un mot disparaît, une histoire familiale n’est plus racontée. Rien ne s’effondre nécessairement. La vie continue, mais elle ne se poursuit pas tout à fait de la même manière.

Le monde que nous avons connu n’était pas le monde entier

Notre monde nous semblait stable parce que nous l’avions longtemps habité. Les mêmes lieux, les mêmes voix, les mêmes habitudes : nous prenions cette continuité pour acquise. Mais ce monde tenait à une rencontre entre une époque, un lieu, des personnes et notre propre histoire. Il ne pouvait pas demeurer intact.

On peut retourner dans la maison de son enfance, revoir un ami après vingt ans, relire une lettre. Ces choses réveillent quelque chose de précis. Mais elles ne nous ramènent pas. Nous avons changé. Les autres ont changé. Même quand les circonstances semblent celles du passé, nous les regardons depuis un autre endroit de notre vie.

Nous voudrions retrouver une époque, alors que nous cherchons la personne que nous étions dans cette époque. Nous voudrions retrouver une maison, alors que nous cherchons les voix qui la remplissaient. Nous voudrions retrouver un pays, alors que nous cherchons la place que nous y occupions.

Certains retours nous laissent un vide que rien ne justifie. Tout est là, et nous ne retrouvons pas ce que nous cherchions.

Nous avons retrouvé le lieu. Pas le temps.

Continuer, nous aussi

Le monde continue sans nous. La formule pourrait sembler cruelle : elle rappelle que nous ne sommes pas indispensables à l’histoire des lieux que nous quittons, que nos absences finissent par devenir ordinaires.

Mais nous continuons, nous aussi. On apprend à vivre ailleurs, on rencontre d’autres personnes, on crée des habitudes qui deviendront à leur tour des souvenirs. On fait exactement ce que les autres ont fait avant nous.

On habite le présent sans savoir qu’il deviendra un passé auquel on cherchera à revenir. Nous ne regrettons pas ce que nous avons perdu. Nous regrettons de ne pas avoir su que nous le perdions. On considère certaines présences comme acquises, certaines paroles comme toujours disponibles. On ne sait pas quels détails, insignifiants aujourd’hui, deviendront les plus précieux.

Un jour, on quittera un endroit sans savoir que c’était la dernière fois qu’on le voyait tel qu’il était. On fermera une porte en pensant revenir bientôt. On laissera une conversation inachevée, une promesse à tenir. On ne saura pas toujours que quelque chose vient de prendre fin.

Puis la vie continuera. La nôtre, celle des autres, celle des lieux que nous avons habités.

Le monde ne nous aura pas attendus. Il ne nous attendra pas davantage.

Nous y aurons vécu, pendant un temps. Puis d’autres y vivront. Et peut-être que quelqu’un, un jour, retrouvera nos traces sans savoir que c’était nous.

Mounir Kilani



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