Lettre à une amie normiste




par Christian Darlot

Ma belle amie,

Quelques jours en position lotus suffisent à recouvrer la sérénité nécessaire pour reprendre brièvement des échanges. Brièvement, car des personnes qui parlent de faits différents, à des niveaux différents d’organisation de la société, ne peuvent guère débattre sans malentendu.

Toutefois une question turlupinante motive ce message.

Prémisses : la compassion est une vertu ; la vie est préférable à la mort.

Comment alors préférer des gouvernements qui depuis plus d’un demi-siècle font guerre sur guerre et commettent massacre sur massacre, à des gouvernements qui n’ont pas déclenché de guerre mais qui à présent la subissent ?

Selon quels critères opposer des régimes «démocratiques» et «tyranniques» dont les pratiques de détention sans jugement, de torture et d’assassinat sont semblables ?

Selon quels critères considérer comme acceptables des régimes politiques qui ont causé l’exil de milliers de personnes, des souffrances innombrables et plusieurs millions de morts violentes, allant jusqu’au génocide, sous prétexte de promouvoir la Démocratie et les Droits de l’Homme, et classer comme inacceptables des régimes, certes autoritaires et répressifs, mais dont le nombre de victimes est plus petit d’un facteur au moins dix-mille ? Bien entendu le nombre de personnes souffrantes n’est pas tout, mais il importe, et, pour le compenser dans un impossible équilibre macabre, beaucoup de faits positifs devraient être posés sur l’autre plateau de la balance.

Laissons les nombres : comment partir d’une volonté de compassion et aboutir à préférer les bombardeurs aux bombardés ?

J’ai beau me masser l’occiput, geste fort utile pour réfléchir, je ne vois pas de chemin menant de la prémisse à la conclusion.

Perplexe je reste.

Peut-on déduire du principe «la vie est préférable à la mort» que le régime politique d’un pays peut être jugé par les dirigeants de pays étrangers, et que ceux-ci peuvent légitimement décider de le changer de leur propre chef en assaillant ce pays et en y causant maintes morts violentes ?

Peut-on se fier à des gouvernements qui ne respectent pas leur parole et attaquent pendant des pourparlers diplomatiques ?

Peut-on croire sincères des gouvernements affirmant libérer les peuples de la tyrannie par «le choc et l’effroi» («shock and awe»), leur apporter la démocratie de haut en bas par une pluie de bombes, et disant dans le même souffle qu’ils renverront ces peuples à l’Âge de pierre ?

N’y aurait-il pas là quelque contradiction ?

Terres agricoles minées, polluées aux métaux lourds, jouets piégés pour mutiler, blocus faisant mourir des milliers d’enfants : preuves de compassion, à n’en pas douter.

Je me masse derechef l’arrière du chef pour activer mon bulbe pensoriel, mais ne réussis pas à imaginer de raisonnement menant de la prémisse à la conclusion. Manque de compassion ?

Selon une amie médecin, les membres des professions médicales sont plus compatissants que le reste de la population — elle a certainement raison puisqu’elle l’affirme — et la compassion, vertu personnelle, aiderait à analyser les situations politiques.

Cette amie me demande combien de gens mourront encore de mort violente avant que je n’ouvre les yeux, mais j’ai beau les écarquiller je vois toujours en avant-plan le même spectacle de bombardements. Elle m’exhorte à désapprouver les régimes politiques tyranniques, et je m’y efforce en déplorant les répressions, sévices et séquestrations, et en m’indignant des guerres qui tyrannisent tant de peuples du monde. Pour me taquiner, elle me compare aux beaux esprits de gauche qui célébraient les Bolcheviques et les Khmers rouges, et, piqué au vif, je me renseigne sur les pires criminels commettant à présent des méfaits : je découvre encore les mêmes fauteurs de guerre.

Ce sont certainement ceux-là qu’elle me désigne.

Sur ces mots je prie Dieu qu’Il la tienne en Sa sainte et bonne garde.

Et ces désaccords n’empêchent pas l’amitié.

*

Quelques rappels.

Dans un passé récent :

• Violences au Ruanda à l’initiative de la Cité de Londres, qui recruta et équipa l’armée tutsie en Ouganda, afin de saisir les mines du Kivu au N-E du Congo-Zaïre. Réaction meurtrière des populations attaquées, entre-zigouillage général, exactions et insécurité incessantes depuis plus de trente ans. Deux millions de morts au moins.

• Tromperie en 1991 des gouvernants irakiens (dirigés par un despote sanguinaire qui se croyait ami des E-U), et guerre au Koweit et en Irak. Blocus de l’Irak, affamant les habitants et les privant de médicaments : 500 000 enfants morts des suites du blocus, de l’aveu même de Madeleine Albright, secrétaire d’État étasunienne, qui estime raisonnable le prix payé — par qui ?

• Fragmentation de la Yougoslavie à l’initiative des États-Unis et de l’Allemagne, attisant les différends et la méfiance entre les peuples du pays, suscitant la guerre civile puis intervenant pour tout casser. Pollution à l’uranium appauvri.

• Mise en place des Taliban en Afghanistan par les E-U.

• Organisation des attentats de 2001 à Manhattan par le Mossad et ses complices locaux, et invasions successives de l’Afghanistan et de l’Irak.

Occupation de ces pays, nombreux meurtres commis, guerres civiles fomentées et entretenues.

En Afghanistan, le pavot était devenu la principale plante cultivée dans les régions occupées par les Britanniques, grands experts ès opium depuis deux siècles. Après vingt ans de violence en Afghanistan, les Taliban — de retour dès le départ des occupants anglo-saxons — supprimèrent la culture du pavot (pourvou qué ça dourre) et rétablirent le régime islamiste renforcé, encore plus oppressif contre les femmes.

En Irak, la pollution aux métaux lourds, en particulier à l’uranium appauvri, cause des malformations congénitales. Parmi maints autres méfaits, les musées furent pillés dans l’anarchie causée par l’arrivée de l’armée étasunienne, et des sites archéologiques furent dévastés pour fournir les collectionneurs.

• Destruction de la Libye, misère de la population, rivalités tribales attisées, anarchie ; invasion migratoire de l’Europe.

• Transfert de bandes armées de la Libye vers la Syrie, recrutement par les E-U de mercenaires en Irak et organisation de Daech, Isis et compagnie, succès dont le général étasunien Petraeus s’est publiquement vanté. Mercenaires équipés de Toyota militarisées toutes neuves, et ne souffrant pas de restriction d’approvisionnement malgré la présence de troupes étasuniennes et alliées censées leur faire la vie dure. Vol du pétrole, entretien pendant quinze ans de la guerre détruisant tout le pays, puis installation au pouvoir des terroristes islamistes dont le chef est à présent reçu comme un chef d’État.

• Coup d’État en Ukraine par les E-U et la G-B en 2014, bombardement des civils du Donbass pendant huit ans, causant 15 000 morts violentes, non-respect des accords de Minsk, installation discrète de bases militaires et de laboratoires de guerre biologique, puis torpillage des accords entre l’Ukraine et la Russie en 2022 par le premier ministre britannique, et emploi contre la Russie des Ukrainiens envoyés au massacre, tandis que les firmes anglo-saxonnes achètent les mines et les terres fertiles.

• À présent massacres en mondiovision à Gaza, au moyen d’armes et de bombes fournies par les E-U : on peut regarder le génocide à la télé pendant l’apéro avant de se mettre à table.

• Agressions contre le Liban et l’Iran. Le premier acte de la guerre contre l’Iran fit périr 160 fillettes dans le bombardement de leur école.

Tout cela vraiment pour renverser des dictateurs ? Les dictatures font moins de victimes, beaucoup moins.

Tout cela pour la «guerre contre le terrorisme» ? Qui répand la terreur ?

Tout cela pour maintenir l’ordre et le Droit international ?

Tout cela pour promouvoir les Droits de l’Homme ?

Tout cela pour la Démocratie ?

Motifs plus convaincants :

• Intérêts d’un petit État côtier du Proche-Orient, décidé à faire détruire les États voisins par l’armée étasunienne.

• Volonté de dominer les régions pétrolifères du Proche-Orient et d’Asie centrale.

• Tracé des gazoducs et oléoducs.

• Volonté de fragmenter les grands États comme la Russie en petits États faciles à contrôler, puis en provinces chapeautées par des fédérations gérées par des fondés pouvoir des firmes financières, comme l’Union européenne.

• Protection des investissements faits par les firmes financières — en dizaines de milliards de dollars fabriqués sans coûts par des jeux d’écriture (électroniques à présent) — et rendus possibles par la corruption de dirigeants choisis et placés ; élimination des récalcitrants.

• Maintien de la domination financière et soutien du cours du dollar.

Les guerres et répressions sont motivées par les intérêts des grandes firmes financières, basées pour la plupart à New-York et surtout à la Cité de Londres, qui choisissent désormais les dirigeants des États. L’horreur qu’inspirent les dictatures conduit à chercher leur origine. Or depuis la Seconde Guerre mondiale toutes furent mises en place par l’URSS et les E-U, et depuis la fin de l’URSS, toutes le furent par les E-U. Liste partielle : Indonésie, Grèce, Congo, Uruguay, Brésil, Paraguay, Argentine, Chili, Haïti, Turquie, Philippines, Guatemala, Salvador, Ruanda… Partout les dictateurs s’enrichissent, et sont maintenus au pouvoir tant qu’ils restent dévoués corps et âme à leurs maîtres. Par comparaison, Khomeyni ou Poutine font figure de modérés.

Considérons en particulier l’Iran, sans enjoliver le tableau.

Après avoir chassé le gouvernement de Mossadegh qui avait nationalisé le pétrole, les gouvernements britanniques et étasuniens restaurèrent la royauté sous tutelle. Au cours des années 50, la police politique a été organisée par les services d’action anglo-saxons, qui recrutèrent du personnel compétent : agents de la CIA, anciens nazis et experts détachés du Mossad. Ces collègues s’entendaient comme de vieux complices, comparèrent leurs méthodes et les perfectionnèrent. L’opposition politique fut ratiboisée, et le mécontentement populaire contre la modernisation et la corruption ne s’exprima plus que par l’entremise du clergé. Lorsque le Shah (atteint par ailleurs de folie des grandeurs) voulut émanciper l’Iran de ses suzerains, les dirigeants anglo-saxons soutinrent l’opposition religieuse et, en 1979, organisèrent le renversement du pouvoir royal. Comme souvent, la créature échappa ensuite à ses créateurs.

La police politique changea de maître sans émotion et fut bien entendu recyclée, en gardant les méthodes cruelles qu’elle avait si consciencieusement apprises, transmises et mises au goût du jour. Mieux vaut ne pas tomber entre les mains de ces gens-là. Près de Téhéran, dans une prison de sinistre réputation, les détenus seraient, dit-on, reclus dans des geôles souterraines. Savoir le vrai est vrai travail de vrai journaliste, sans doute déjà fait.

Ainsi le régime politique de l’Iran n’est certainement pas à idéaliser. Il est autoritaire, réprime les opposants et commet sans nul doute des crimes. Mais les Français peuvent-ils le changer ? Bon vent à ceux qui voudraient tenter. Par quelles méthodes ? Ce serait intéressant à connaître.

Le régime politique de l’Iran est l’affaire des Iraniens.

Comme les peuples iranien et français ont une longue tradition de contacts et beaucoup d’affinités culturelles, et puisque le peuple français a un intérêt existentiel, vital, à échapper à l’OTAN fauteur de guerres, et à se libérer de la tyrannie européiste qu’il refusa naguère mais qui lui a été imposée et qui le ruine, entretenir les relations avec les pays hors de l’UE est important pour son avenir.

Pourvu qu’ils ne soient pas complices du pouvoir, des Français peuvent modestement s’efforcer de maintenir les relations entre l’Iran et la France, anciennes et pendant très longtemps étroites, en espérant que ces contacts serviront aussi à long terme pour faire évoluer le régime politique, au gré des décisions collectives des Iraniens et à leur guise. C’est ainsi que les régimes communistes évoluèrent, lentement. C’est une forme pratique, sinon de compassion du moins d’entente, et si une forme de solidarité plus efficace existe, il serait intéressant de la connaître, elle aussi.

Souhaiter maintenir des liens, est-ce approuver les abus ? Constater qu’un pays est attaqué sans avoir commis de provocation, et désapprouver les agresseurs, est-ce soutenir le régime politique de ce pays ? À quel titre des personnes étrangères s’ingèreraient-elles dans les affaires d’un pays, et de quel poids pèserait leur opinion personnelle ?

Pour connaître les opinions des gens du peuple il faudrait habiter dans le pays assez longtemps pour se fondre dans la population, mais l’étranger séjournant quelques mois peut utiliser ses yeux. Les manifestations de soutien au régime dans la rue sont imposantes, et les participants ne peuvent pas être tous payés pour défiler (ni tourner en rond !). La base populaire active du régime paraît, à l’estime, d’environ un tiers ou un quart de la population. Plus large que celle de Macron !

S’il ne peut employer autant qu’il le souhaite sa langue et ses oreilles, faute de parler le persan comme un natif, le visiteur peut cependant discuter avec des gens qu’il connaît. Dans la bourgeoisie moyenne — seul milieu social qu’un universitaire puisse connaître — une libéralisation du régime est souhaitée, mais il est accepté parce qu’il défend le pays. Les femmes sont aussi libres que celles d’Europe, y compris pour leurs amours, et sont maîtresses indiscutées au foyer, comme presque partout dans le monde. Dans les villes d’Iran, une femme sur dix environ — pas seulement du peuple — porte un long châle flottant dans le dos, signe de religiosité au-delà de la norme obligatoire. Le fait même que le pouvoir impose une règle vestimentaire est bien sûr irritant, et l’est surtout parce que cette règle symbolique en sous-entend d’autres, mais la contrainte de porter un fichu sur la tête n’est cependant pas insupportable, surtout dans un pays où le soleil tape fort en été, et cette règle est fréquemment enfreinte. Les élégantes des beaux quartiers, que les flics ne se mêlent pas de verbaliser, accrochent un foulard en soie en haut d’un grand chignon. Selon l’expression proverbiale : «En Iran tout est interdit et tout est possible».

Comme le foulard islamique en France — dont la vue fait grincer les dents des Iraniennes en visite — ce symbole cristallise les oppositions politiques ; en parler est discuter indirectement de l’organisation de la société. Mieux vaudrait sans doute des débats politiques explicites, mais qui pourrait les instituer sinon les Iraniens ?

Les habitants de la France peuvent déplorer la pesante autorité du régime politique iranien, mais ils ne souffrent pas depuis quarante années de sanctions économiques et ne sont pas sous les bombes. Ils n’ont pas d’influence sur les belligérants. Sont-ils fondés, en droit et en raison, à admettre qu’une puissance étrangère, non menacée, bombarde un pays sous le prétexte d’y susciter un changement de régime ? Sont-ils légitimes à blâmer le régime politique du pays attaqué, qui organise sa défense ? Si même ils se pensent légitimes à préférer l’agresseur, ce choix est-il réaliste ? L’expérience historique montre qu’au contraire les agressions rassemblent toujours un pays autour de ses dirigeants.

L’Iran souffre depuis plus d’un siècle des ingérences britanniques, puis étasuniennes, qui firent périr déjà plus de deux millions de personnes, la plupart lors de famines et épidémies dues aux sécheresse mais très aggravées par les réquisitions de l’armée britannique pendant les guerres mondiales, et plus récemment lorsque les E-U lancèrent l’Irak contre l’Iran. Tant que durera l’assiègement par les pays anglo-saxons, le régime politique en Iran n’évoluera guère, bien que des périodes de détente et de rigorisme alternent. S’ils ne réussissent pas à subjuguer ou fragmenter l’Iran, le dessein des pays anglo-saxons et d’Israël est d’y susciter quinze années de guerre terroriste, comme ils le firent en Syrie.

Presque certainement, la fin des hostilités et de l’encerclement ferait évoluer l’Iran par consensus général, comme la mort de Franco a fait évoluer l’Espagne : les privilégiés ont gardé leur fortune, et en échange partagé le pouvoir en douceur.

Sauf péripéties inattendues déclenchant une guerre générale dans le monde entier, évènements hélas possibles, la guerre en cours paraît approcher de sa fin et aboutir à un retournement de situation :

• Les agresseurs ont perdu, et leur puissance militaire et diplomatique est diminuée.

• Ils ont réussi à faire emprisonner leurs partisans, tuer leurs agents, et à renforcer le régime. Chapeau bas ! De vrais artistes.

• L’Iran a renforcé sa position au Proche-Orient.

• Le régime, que les agresseurs voulaient abattre en assassinant les dirigeants, est transformé et renforcé. Des dirigeants dans la force de l’âge remplacent des dirigeants très âgés, et les religieux qui n’avaient déjà qu’un pouvoir de façade seront relégués à la figuration.

• Associés aux Bazaris commerçant et industriels, les gouvernants véritables, les Pasdarans maîtres de l’armée et de ses ramifications dans l’économie, dirigeront le développement du pays, rapide dès que les sanctions seront levées. L’excellence de son éducation en fera bientôt une puissance importante.

• Les gouvernants garderont la main sur la politique, mais apaiseront le mécontentement en employant les ressources nouvelles à développer l’économie et l’emploi, et en laissant les mœurs évoluer vers la laïcité. Adieu foulards, bonjour madras !

• Le régime restera autoritaire, mais encouragera l’initiative et se mêlera moins de la vie privée des gens. L’évolution dépendra de la dynamique sociale en Iran, qui concerne les Iraniens et que les étrangers ne peuvent que constater.

Ces pronostics optimistes mais prudents montrent l’intérêt pour la France de resserrer des liens — malheureusement distendus — avec les pays dont elle fut longtemps proche, et de s’éloigner des pays dirigés par des gouvernements aux ordres des firmes financières, qui la ruinent avec la complicité de sa classe dominante.

Les relations entre la France et la Russie pourraient être envisagées de même.

Bien entendu, toute analyse est discutable et peut être contestée, voire réfutée, pourvu que des arguments contraires soient convaincants car fondés sur des réalités. Ils seraient bienvenus.

On vit une époque formidable !



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