Mardi, le président finlandais Alexander Stubb et le Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre ont décroché ensemble leur téléphone pour s’entretenir avec Vladimir Poutine de la guerre en Ukraine. La démarche, menée en concertation avec Kiev, a pourtant suscité les critiques du Danemark, rapporte l’International Business Times, qui relève aussi le peu d’enthousiasme affiché par Sergueï Lavrov.
Face aux reproches, Jonas Gahr Støre a assumé une ligne très norvégienne, rappelant que son pays, voisin de la Russie avec laquelle il partage un vaste espace maritime ainsi qu’un bout de frontière terrestre, doit gérer la pêche et “entretenir des relations de bon voisinage qui garantissent notre sécurité”. Un ton qui tranche avec celui d’Helsinki, qui a fermé fin 2023 l’ensemble de ses postes frontières avec la Russie, quelques mois après avoir rejoint l’Otan et tourné la page de plusieurs décennies de neutralité.
Sur le papier, la Norvège aurait pourtant moins de raisons de ménager Moscou, avec à peine 196 kilomètres de frontière terrestre, contre plus de 1 300 kilomètres pour sa voisine finlandaise. Mais tout se joue en mer, où les deux pays partagent depuis le traité de 2010 une frontière maritime d’environ 1 600 kilomètres en mer de Barents, l’une des zones de pêche les plus riches du globe. Oslo y gère avec Moscou des stocks communs de cabillaud, et conserve près de Kirkenes, à Storskog, le seul poste-frontière encore ouvert avec la Russie de tout le nord de l’Europe.
Cette mer de Barents constitue surtout la porte d’entrée occidentale de la route maritime du Nord, ce corridor qui longe les côtes sibériennes et raccourcit considérablement les trajets entre l’Asie et l’Europe. Moscou en détient les clés, puisque l’itinéraire traverse ses eaux et que la Russie dispose de la plus grosse flotte de brise-glaces à propulsion nucléaire au monde, sans laquelle la navigation reste très aléatoire une grande partie de l’année. Le géopolitologue Thierry Garcin décrit d’ailleurs sur Diploweb une Norvège contrainte au grand écart, entre un atlantisme renforcé et une gestion très diplomatique de sa relation avec le voisin russe.
Membre fondateur de l’OTAN, la Norvège n’est pas forcément si complaisante envers le Kremlin, mais elle sait qu’aucun port arctique ne prospérera durablement sans un minimum de dialogue avec celui qui contrôle l’accès de la route des glaces. Une prudence que certains partenaires européens jugent naïve, mais qui se révèle déjà plus payante que la fermeté finlandaise, au moment où cette route du Grand Nord s’ouvre à toutes les convoitises.