Dunkerque (Nord), reportage
À Dunkerque, la saison des carnavals touche à sa fin. Dans les rues de la cité de Jean Bart, entre deux chansons paillardes, les « masquelours » — surnom des participants — ont entonné ce chant classique, entre deux gorgées de bière : « La fumée de nos usines nous rend tous tuberculeux / C’est pas grave, on a bonne mine, on est des carnavaleux. » Entre les usines et Dunkerque, il y a une longue histoire d’amour vache : elles font vivre le territoire, mais elles polluent beaucoup.
Au sommet de ce hit-parade industriel, ArcelorMittal. Sa grande carcasse rouge et son site de 8 kilomètres de long écrasent les usines concurrentes. Selon les chiffres fournis par le département du Nord, 15 % des émissions de CO2 des pollutions industrielles de la France proviennent du site dunkerquois — 6,92 % d’après le Registre européen des rejets et transferts de polluants (E-PRTR).
Le site sidérurgique n’a pas d’autre choix que de polluer moins : pour des enjeux sanitaires, mais aussi pour se mettre dans les clous des réglementations — le Green Deal et l’Accord de Paris sur le climat en tête — avant l’année 2030. Mais, depuis novembre dernier, le projet de décarbonation du site a été gelé par la direction. Ce coup d’arrêt fait craindre aux ouvriers une fermeture à moyen terme de l’usine. « Ils se sont engagés à décarboner le site d’un tiers pour 2030. Si on ne réalise pas cet objectif, on est condamnés, dit Gaëtan Lecocq, responsable syndical CGT d’ArcelorMittal Dunkerque. Le problème, c’est qu’il y a trois ans de travaux et un an de process. Si on ne lance pas le projet très rapidement… »
Avec 3 200 salariés directs — une dizaine de milliers avec tout l’écosystème des sous-traitants et les emplois indirects —, ArcelorMittal Dunkerque est donc sous la menace d’une catastrophe sociale, mettant en danger le territoire environnant. La crainte des syndicalistes s’appuie notamment sur les propos de la direction du groupe : « Tous les sites sidérurgiques européens sont à risque de fermeture », alertait, en novembre dernier, Alain Le Grix de la Salle, président d’ArcelorMittal France. Ce contexte inquiète les salariés, qui craignent une fermeture progressive du site et des délocalisations en Inde ou aux États-Unis.
« Les gens ont peur de perdre leur emploi »
Attablé devant un demi de bière, Ronald Bossu, 50 ans — dont trente-deux ans chez Arcelor, des hauts fourneaux à la cokerie — ne cache pas ses doutes. Aujourd’hui salarié chez AGS–NS, filiale d’ArcelorMittal achetée il y a deux ans, l’ouvrier, qui « connaît beaucoup de monde » sur le site, confirme que le contexte n’y est pas des plus joyeux : « Les gens ont peur de perdre leur emploi ».
« J’y suis passé en début de semaine, ça ne va pas fort, confirme Gaëtan Lecocq. Même les plus vaillants ne sont pas bien. Et on ne fait rien pour les rassurer. On n’a jamais eu autant de démissions. Les apprentis partent avant la fin de leur contrat d’apprentissage. »

Thomas Devey (à g.) et Ronald Bossu.
© Stéphane Dubromel / Reporterre
Ce qui affecte les salariés, c’est surtout le manque d’informations. « On voudrait que la direction arrête de nous faire tourner en bourrique et nous dise réellement ce qu’il va se passer, dit Ronald Bossu. On commence à travailler au jour le jour, et ce n’est pas supportable. » À ses côtés, Thomas Devey, responsable CGT chez AGS–NS, ironise : « Je suppose que la meilleure des décarbonations, c’est la fermeture du site. »
L’inquiétude gagne toutes les entreprises ayant pour client le géant de la sidérurgie. « Si on tombe, ça va faire un effet domino, craint Gaëtan Lecocq. Il y a énormément d’entreprises qui dépendent de nous, comme la cimenterie de Lumbres [l’une des plus grandes de France] qui fabrique du ciment grâce aux déchets [comme des boues issues de l’aciérie]. »
La vague toucherait également les commerces de proximité. « La boulangerie [à Fort-Mardyck, à proximité du site] ouvre à 4 h 30 pour que le gars qui commence à 5 heures puisse acheter son petit pain [au chocolat]. Elle n’aura plus de raisons d’ouvrir s’il n’y a plus Arcelor », redoute Thomas Devey. La direction d’ArcelorMittal Dunkerque n’a pas répondu aux questions de Reporterre.

L’aciérie et ses hauts-fourneaux depuis la digue sur le front de mer.
© Stéphane Dubromel / Reporterre
Un manque d’entretien
Au-delà du gel du programme de décarbonation, le manque d’investissement pour l’entretien du site n’augure rien de bon. « Dès qu’Arcelor a une casse, on vient avec nos machines et des bandes transporteuses pour continuer à alimenter, dit Ronald Bossu. On peut voir qu’il n’y a plus aucun entretien sur les machines. On a discuté avec les services d’entretien, ils n’ont pas les moyens de réparer. »
« Ni d’investir, mais ils ont les moyens de verser des dividendes », dit Thomas Devey, en référence au bénéfice d’exploitation de 3,31 milliards d’euros réalisé par le groupe en 2024. « À l’aciérie, ils regardent la météo avant de l’allumer tellement il y a de fuites dans les toitures, décrit Gaëtan Lecocq. Si l’eau tombe dans la fonte, ça fait de l’hydrogène et ça explose. On en arrive à une situation où on est obligés de regarder la météo avant de commencer à travailler, alors qu’on est un groupe du CAC 40 ! »

« Les incendies sur les hauts fourneaux [comme celui de 2023] sont liés au manque d’entretien. »
© Stéphane Dubromel / Reporterre
Le 10 mars, ArcelorMittal France a annoncé un investissement de 254 millions d’euros pour la réfection du haut fourneau 4 — surnommé HF4 — et sa fermeture dans les trois prochains mois. Des « rustines », selon les ouvriers. « Un fourneau, ça doit être refait tous les dix ans, dit Ronald Bossu. Ils ne le refont que maintenant, à partir du mois d’avril, mais ça va être un sparadrap. Il ne va pas y avoir de réel changement. Les incendies sur les hauts fourneaux [comme celui de 2023] sont liés au manque d’entretien. Ils ont eu de la chance qu’il n’y ait pas eu de blessé ou de mort. »
« Pour le HF4, il devait y avoir une rénovation pour tenir jusqu’à 2050 afin que l’on décarbone notre site totalement, dit Gaëtan Lecocq. Ils nous ont annoncé en début d’année qu’on allait passer à 2040. Puis, en juin 2024, ils nous ont dit qu’ils tiendront dans le meilleur des cas à l’horizon 2029. » Le syndicaliste s’amuse encore des paroles de Bruno Le Maire, ex-ministre de l’Économie croisé dans les grands bureaux du site en janvier 2024. « Il m’a dit : “C’est bon monsieur, on a sauvé la sidérurgie française. On est repartis pour cinquante ans.” »

Le site d’ArcelorMittal.
© Stéphane Dubromel / Reporterre
Protéger l’acier européen de la concurrence
Les ouvriers d’ArcelorMittal ont encore d’autres raisons d’être inquiets. Au début de l’année 2025, le groupe a annoncé vouloir délocaliser certaines de ses activités en Inde, niant toutefois vouloir y établir sa production d’acier. Une telle délocalisation n’a toutefois rien d’inimaginable à court terme, selon les syndicats.
« Lakshmi Mittal [directeur général du groupe] n’a jamais investi dans toutes les usines qu’il a achetées en Europe, rappelle Gaëtan Lecocq. Quand l’outil n’était plus assez rentable —comme à Florange (Moselle) —, il a fermé l’usine. » L’augmentation des droits de douane sur l’acier aux États-Unis pourrait, en outre, fragiliser l’acier français et européen, car l’Europe deviendrait un débouché privilégié pour l’acier chinois et indien.

« Même les plus vaillants ne sont pas bien. Et on ne fait rien pour les rassurer. »
© Stéphane Dubromel / Reporterre
Pour les ouvriers, l’Europe doit réagir et protéger son acier de la concurrence, notamment par l’augmentation des taxes douanières, en particulier pour les pays peu vertueux. « Si l’on importe de l’acier qui n’est pas propre, il faut le taxer, affirme Gaëtan Lecocq. Si on décarbone en France et qu’on fait de la merde en Inde ou aux USA, ça ne sert à rien. » « C’est important de décarboner, mais sans perdre d’emplois, estime de son côté Ronald Bossu. C’est pour ça qu’il faut une nationalisation. »