En attendant l’Indonésie, par Vedi R. Hadiz (Le Monde diplomatique, septembre 2025)



Lundi
1er septembre 2025

Depuis une semaine, des manifestations ébranlent le début du mandat de M. Prabowo Subianto, devenu président de la république indonésienne à l’automne 2024. En cause, l’octroi d’une généreuse allocation de logement aux députés, d’un montant près de dix fois supérieur au salaire minimum national. Mais les racines de cette colère sont en réalité plus profondes, comme le suggère le chercheur Vedi Hadiz dans notre édition de septembre. À la suite de la chute du dictateur Suharto, écrit-il, « l’Indonésie moderne a vu émerger une nouvelle oligarchie issue de l’ancien régime, qui l’a en retour façonnée pour conserver ses privilèges. »

L’affairisme, obstacle au développement

Avec environ 87 % de ses 280 millions d’habitants se déclarant de confession islamique, l’Indonésie est l’un des rares pays à majorité musulmane pouvant être considérés comme une démocratie. À échéance régulière, la presse internationale annonce le surgissement économique et diplomatique du géant jusque-là ensommeillé. Mais les conditions d’un tel éveil sont-elles vraiment réunies ?

«L’Indonésie est-elle enfin en passe de devenir une superpuissance économique ? », interrogeait le Financial Times en 2023. Aucun doute, répondait un an plus tard le magazine français Conflits, qui identifiait le pays, « aux côtés de la Chine et de l’Inde », comme « un troisième géant régional ou peut-être global (…) en train d’émerger silencieusement et pacifiquement ». La perspective que la seizième économie mondiale atteigne le cinquième rang d’ici au milieu du siècle alimente les espoirs des investisseurs.

Or l’Indonésie a déjà déçu par le passé. Certes, l’ancien président Joko Widodo (2014-2024), qui s’était largement concentré sur la politique intérieure, a été remplacé en 2024 par M. Prabowo Subianto, beaucoup plus tourné vers l’international. Accusé de graves violations des droits de l’homme pendant la longue période d’autoritarisme qu’a connue le pays (1966-1998), cet ancien général pourrait profiter d’un contexte mondial favorable à ses options : le populisme de droite a le vent en poupe ; les « démocraties libérales » semblent avoir renoncé à leurs engagements en faveur des droits humains. Mais un changement de style ne suffira pas à balayer les entraves structurelles à l’essor indonésien.

La promesse du miracle à venir prend corps à partir de 1998, à la suite de la chute de l’un des derniers dictateurs capitalistes de l’époque de la guerre froide : Suharto (1967-1998). Des décennies de règne autoritaire prennent fin à la suite de la crise financière asiatique (1997-1998), qui secoue le pays, sème la division au sein des élites et attise la colère sociale. L’Indonésie s’engage alors dans un processus de démocratisation salué comme un « big bang » par la Banque mondiale. De Washington à Canberra, on célèbre un pays qui non seulement s’ouvre à la démocratie et semble désireux de participer à l’économie mondialisée, mais affiche une majorité musulmane sans se montrer hostile à l’Occident.

Décentralisation de la corruption

Le conte de fées néolibéral sous-estime (…)

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Vedi R. Hadiz

Professeur d’études asiatiques et Redmond Barry distinguished professor de l’université de Melbourne.



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