
Troisième roman de l’écrivain et journaliste argentin Haroldo Conti, En vie a paru en 1971. Son auteur, né en 1925, a disparu le 5 mai 1976 dans un centre de détention durant la dictature militaire (1). Auteur de trois autres romans et de nombreuses nouvelles (2), Conti avait reçu pour En vie le prix Barral, qui comptait dans son jury Gabriel García Márquez et Mario Vargas Llosa. Il collaborait à la revue Crisis (1973-1976), fondée à Buenos Aires par Eduardo Galeano.
Si l’on devait caractériser En vie, l’expression qui viendrait à l’esprit serait sans doute que c’est un livre de l’entre-deux. Oreste — un personnage qu’on retrouve dans plusieurs œuvres de Conti, sans doute un double de l’auteur — est un journaliste qui pige dans une revue professionnelle agricole. Mari absent et père discutable, Oreste vient d’atteindre la quarantaine : sa jeunesse est derrière lui, la vieillesse n’est pas encore là. Le moindre prétexte — une rue, un monument, la couleur du ciel — l’amène à se souvenir des années passées, de ses parents disparus. Il se tient dans un espace mental tendu entre le quotidien de la ville où il travaille, Buenos Aires, et la présence dans sa mémoire de son village de naissance ; le récit se déroule dans le passage d’une saison à l’autre. Enfin, Oreste se trouve entre plusieurs femmes, son épouse qu’il délaisse, une secrétaire avec qui il a une aventure, et Margarita, rencontrée une nuit de bringue. La ville et la musique sont partout, citées, nommées, évoquées : les rues, les monuments, le port, les quais, le fleuve, la gare, les trains, mais aussi les musiciens argentins, les jazzmen, les titres de leurs morceaux. Chaque soir, ses amis et lui se retrouvent dans un bar et poursuivent de restaurants en dancings, sinon en rixes. Il sent alors la « présence d’hommes seuls comme lui dans cette grande nuit d’insomnie qui est tout le temps et toute la mémoire ». Paco, l’un de ses amis, lors d’une conversation tardive, a des mots qui résonnent : « Tu sais, Oreste, j’ai bien l’impression de m’être trompé toute ma vie. Je me suis toujours dit, tout ça est provisoire, ma véritable vie va bientôt commencer à un moment ou à un autre. Et les années ont filé. » Finalement, Oreste trouvera « un endroit pour rester et y vivre », et c’est auprès de Margarita. On ne sait si la vie sera nouvelle, et différente…
En janvier 2025, le gouvernement de M. Javier Milei, sans doute pour « commémorer » le centenaire de sa naissance, a annoncé la fermeture « jusqu’à nouvel ordre » du Centre Haroldo Conti, qui avait pris la place du plus grand centre de détention illégale de la dictature militaire, transformé en lieu de culture et de mémoire. Ainsi va le souvenir d’un des grands écrivains disparus dans un pays dont la vice-présidente, Mme Victoria Villarruel, est une « avocate qui a consacré sa carrière à justifier les crimes de la dictature (3) ».