Un trio, ça suffit, par Éric Delhaye (Le Monde diplomatique, avril 2026)


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La fédération Grands Formats, créée en 2003 à l’initiative de plusieurs chefs d’orchestre du jazz et des musiques improvisées, réunit aujourd’hui une centaine d’ensembles et collectifs d’artistes professionnels. Mais les temps sont durs. Les grands ensembles, constitués de huit musiciens ou plus, sont susceptibles d’en souffrir encore plus que les petites formations. Même avec des cachets rognés, la multiplication des billets de train, nuits d’hôtel et repas effraie les programmateurs, qui, eux-mêmes fragilisés par la diminution en chaîne des financements publics de la culture (1), privilégient les têtes connues en solo, duo ou trio, ainsi que des propositions consensuelles plutôt que du jazz de création. Président de Grands Formats, Alexandre Herer déplore cette « crise de la prise de risque » (2) qui contribue à tarir les vocations et menace une expression qui, issue des big bands américains des années 1920-1930, s’est répandue en France et dans le jazz européen après-guerre. Les musiciens réduisent la voilure de leurs projets, de peur qu’ils ne soient invendables. Vice-présidente de Grands Formats, Camille Durand est aussi, à 37 ans, la plus jeune cheffe de la fédération. Chanteuse sous son alias Ellinoa, elle a dirigé le Wanderlust Orchestra (quinze musiciens), qui a sorti deux albums, en 2018 et 2022 (3), a donné jusqu’à dix concerts par saison, puis n’a plus eu de date après 2023. « Mon histoire d’amour, c’est le grand ensemble et ça m’a rendue triste, dit-elle. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que six dans Mejiro, mon dernier projet — je m’y épanouis, mais c’est aussi une réponse pragmatique à la réalité du marché. »

Signe des temps, les pianistes Andy Emler et Jean-Marie Machado, respectivement fondateurs du MegaOctet (en 1989) et de l’orchestre Danzas (en 2007), deux grands ensembles de référence, viennent chacun de sortir un album en duo. Pour autant, les pratiques collectives résistent. Outre les formations perpétuant l’ère des big bands, par exemple le Duke Orchestra (quinze musiciens) de Laurent Mignard, qui met à l’honneur le répertoire de Duke Ellington, la création originale perdure grâce aux orchestres de Christophe Dal Sasso, Eve Risser, Fred Pallem, Alban Darche, Régis Huby, Frédéric Maurin, etc. Leïla Olivesi a même été désignée « musicienne de l’année » 2025 par les rédactions de Jazz Magazine et Jazz News grâce à un album en octet, African Rhapsody (4). Dans l’actualité discographique, Piano Extended du onztet (plus sept pianistes invités) Panoramic Project de Léo Jeannet (5), Un western imaginaire de Cathy Escoffier 8tet (6) ou encore Clameurs des dix-sept musiciens du Surnatural Orchestra (7) démontrent que les grands ensembles, parfois fédérés au sein de collectifs comme Pégazz & l’Hélicon, conservent toute leur vitalité artistique, à défaut de viabilité économique.

Le succès de The Amazing Keystone Big Band tranche dans ce paysage. Créé en 2010, il remplit les salles — avec des programmes éprouvés, dédiés à George Gershwin, Ella Fitzgerald, Django Reinhardt… outre ses spectacles jeune public. Autre cas particulier, l’Orchestre national de jazz (ONJ), dirigé depuis janvier 2025 par Sylvaine Hélary, qui réunit vingt-cinq musiciens de premier plan autour de superbes créations inspirées de Carla Bley (With Carla) ou de La Planète sauvage, film d’animation de René Laloux (1973). Hélary est la première femme à la tête de l’institution, qui fut créée en 1986 à l’initiative de M. Jack Lang et de son directeur de la musique, Maurice Fleuret. Aujourd’hui, l’État est plutôt accusé d’abandon par les chefs d’orchestre, qui sont également des chefs d’entreprise. L’érosion des financements publics est incarnée par la dégringolade (de 90 millions d’euros en 2016 à 40 millions d’euros en 2026) des crédits alloués au Fonpeps, un dispositif d’aides à l’emploi dans le spectacle vivant. La profession se mobilise et Erwan Vernay, délégué général de Grands Formats, a fait paraître une tribune (8) appelant « artistes, ouvriers, paysans, salariés, artisans… » à la convergence des luttes.



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