Petits arrangements entre « collabos », par Samuel Dumoulin (Le Monde diplomatique, avril 2026)


En octobre 1943, des agents du Commissariat général aux questions juives (CGQJ) adressent à leur ancien chef Xavier Vallat une pétition concernant le « fonctionnement de la “Popote’’ ». Ils déplorent la « médiocrité des repas servis », regrettent de « ne plus avoir de potage au repas de midi » et pointent un service « des plus sommaires » : « ni nappes, ni serviettes, on mange tout dans la même assiette ». Ils n’ont rien à redire en revanche à propos de leur travail : identifier les Juifs, les ficher, les spolier.

JPEG - 29.5 kio

Ainsi se télescopent, dans une réédition récente d’une enquête de Laurent Joly (1), le quotidien de la vie de bureau et la politique antisémite du gouvernement de Vichy. Scrutant en parallèle l’activité du « service juif » de la préfecture de police de Paris (PP), Joly étudie comment l’éthique professionnelle, les stratégies de carrière ou encore les affects personnels de quelques dizaines de cadres intermédiaires influent sur la mise en œuvre, au quotidien, de cet antisémitisme d’État. Bilan : les bureaucrates traditionnels de la PP « deviennent » antisémites, tandis qu’au CGQJ, c’est « l’antisémite [qui] se [mue] en bureaucrate ».

JPEG - 32.9 kio

En complément de cette micro-socio-histoire, Joly a dirigé récemment une importante synthèse collective (2). Elle questionne d’abord, face à la rapidité d’installation de la dictature pétainiste, le véritable enracinement de la culture républicaine. Le livre expose les illusions des principaux acteurs du régime — et notamment de Pierre Laval, dont l’ambition dévorante et la roublardise sont mises en pleine lumière. On croyait que les autorités de Vichy avaient recherché la collaboration auprès des dirigeants nazis ; en réalité, ils l’ont « mendiée ». L’ouvrage affirme ainsi que ce n’est qu’à l’été 1943, lorsque le tournant de la guerre est acté, et non en novembre 1942, quand l’occupation s’étend à l’ensemble du territoire, que le régime s’oppose pour la première fois aux demandes allemandes. En conclusion, Joly rappelle que Vichy fut la seule véritable expérience d’union des droites dans l’histoire contemporaine de la France…

JPEG - 30.6 kio

Si l’on connaît aujourd’hui le rôle de Vichy dans le génocide des Juifs, il n’en a pas toujours été ainsi. Dans une étude historiographique au long souffle, Joly retrace les étapes de la constitution de ce savoir (3). Il exhume notamment le travail de trois rescapés du génocide, Georges Wellers, Joseph Billig et Léon Poliakov, prédécesseurs de l’historien américain Robert Paxton, qui disaient l’essentiel dès le début des années 1960.

Comment dès lors expliquer la lenteur de la diffusion de ce savoir dans l’opinion ? Au-delà du rôle joué par les révisionnistes, l’enquête énumère divers obstacles. Ainsi des prises de position d’un Raymond Aron, qui en 1979 soutient encore son ami Alfred Fabre-Luce, fervent défenseur du chef de la police de Vichy René Bousquet. Joly souligne aussi le rôle de François Mitterrand, qui « tenait Pierre Laval pour un grand politique » et fit fleurir chaque année (à partir de 1986) la tombe du maréchal Philippe Pétain. Quand son garde des sceaux Pierre Arpaillange autorise des poursuites judiciaires contre Bousquet, en septembre 1990, il le congédie…

Aron mettait au crédit du régime le fait que la proportion de Juifs ayant survécu soit plus élevée dans la France de Vichy qu’ailleurs. La résistante Germaine Tillion saluait plutôt dès 1971 la « chaîne de braves gens et de gens braves qui, sans appartenir à la Résistance, se sont transmis de main en main tous les clandestins et les ont cachés et nourris ». Loin de la Popote de Vichy.



Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *