
Colombo, février 2023.
«Cinghalais » et « tamoul » : ces vocables désignent à la fois les deux principales communautés du Sri Lanka et leurs langues, les plus usitées sur l’île, indépendamment de l’anglais, apanage des élites. Les trois quarts des Sri-lankais parlent le cinghalais, un quart le tamoul. Ces populations sont issues de migrations en provenance d’Inde : du Nord pour la première, de l’État méridional du Tamil Nadu pour la seconde. Quelque 70 % des Cinghalais se réclament du bouddhisme. Les Tamouls, eux, pratiquent majoritairement l’hindouisme. Pour la plupart tamoulophones, les musulmans (8 % de la population) constituent la troisième communauté de l’île. Presque aussi nombreux que ces derniers, les chrétiens se répartissent à parts égales entre Cinghalais et Tamouls.
Quoique de façon moins marquée qu’en Inde, le système des castes segmente la société sri-lankaise entre dominants et dominés. En haut de l’échelle sociale cinghalaise, les goyigama (propriétaires terriens) monopolisent les mandats politiques les plus prestigieux. Natifs du sud de l’île et issus de la caste inférieure des karava (pêcheurs), des étudiants contestataires fondent dans les années 1960 le Front de libération du peuple (JVP), aujourd’hui au pouvoir. « Ces jeunes, formés dans des écoles rurales exclusivement cinghalaises, nourrissaient contre la bourgeoisie anglophone de Colombo un sentiment de révolte », observe l’historien Éric Meyer (1). L’emprise des castes fut historiquement plus prégnante chez les Tamouls, hindouisme oblige. Mais leur ascendant a régressé, sous l’influence notamment de feu le mouvement séparatiste et terroriste des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE). Originaires de la caste des karaiyar (pêcheurs), ces indépendantistes rejetèrent l’autorité des vellalar (agriculteurs), à l’instar de leurs homologues cinghalais vis-à-vis des goyigama occidentalisés.
Contrairement à l’Inde, minée par un séparatisme ethnico-religieux entretenu par la puissance coloniale, les élites cinghalaises et tamoules s’unissent contre la tutelle britannique. Mais, une fois l’indépendance obtenue, les représentants de la communauté majoritaire décident d’évincer du pouvoir leurs homologues tamouls. Dès 1948-1949, près d’un million de Tamouls récemment naturalisés sont déchus de la nationalité ceylanaise — Ceylan est l’ancien nom du Sri Lanka. La faction dissidente du Congrès de tout le Ceylan Tamoul (ACTC), le plus ancien parti tamoul de l’île, interprète cette exclusion comme le prélude à l’établissement d’une « hégémonie de la communauté cinghalaise, reléguant les Tamouls au statut de citoyens de seconde classe », synthétise le politologue Jayadeva Uyangoda (2). L’article 9 de la loi fondamentale sri-lankaise adoptée en 1972 confère à la religion des Cinghalais « la place principale » et précise qu’« il incombe à l’État de protéger et de favoriser le bouddhisme tout en assurant à toutes les religions la liberté garantie par la Constitution ».
Pendant la campagne présidentielle de 2024, M. Anura Kumara Dissanayaka avait promis de ne pas toucher à cet article lors d’une rencontre avec le clergé bouddhiste, tout vêtu d’orange. Quand, une fois élu, « AKD » prononce le traditionnel discours du 1er mai, il salue d’abord les dignitaires bouddhistes assis devant lui, au premier rang, comme l’exige le protocole. « Le Sri Lanka est un pays à majorité bouddhiste cinghalaise, le gouvernement ne peut l’ignorer », justifie la première ministre Harini Amarasuriya.