Ancien directeur de Politis, Denis Sieffert dénonce dans cet ouvrage la confusion entre judaïsme et sionisme et, par suite, entre antisionisme et antisémitisme. Pour lui, cette confusion, largement voulue, est au cœur de la désinformation qui envahit l’espace public français depuis le 7 octobre 2023.
Du côté des actuels dirigeants d’Israël, les choses sont claires. Le 11 septembre 2025, Benyamin Netanyahou déclarait : « Il n’y aura pas d’Etat palestinien ». Des voix s’opposant à un avenir aussi violent pour les Palestiniens ont toujours été rares. Ainsi, dans un article de Haaretz en 1988, l’historien Yehuda Elkana posait une problématique courageuse : « Les Israéliens doivent extirper de leurs vies l’emprise du Souviens-toi venu de la Shoah. Ce Souviens-toi peut s’entendre comme une incitation à la haine perpétuelle et aveugle. »
Après le 7-Octobre (à noter la graphie de cette date, identique au « 11-Septembre »), l’opinion dominante juive, mais pas seulement, n’a pas varié pendant plusieurs mois. Seuls les otages du Hamas avaient droit de cité. Seuls leurs images et seuls leurs noms emplissaient les écrans et les pages de journaux. Seule l’angoisse de leurs parents devait nous atteindre, écrit Sieffert.
La première réussite de la propagande israélienne est d’être parvenu à imposer, jusqu’à l’absurde, une représentation inversée des périls : les Gazaouis tombent par dizaines de milliers sous les bombes, une épuration ethnique est à l’œuvre, l’annexion de la Cisjordanie est en marche, mais c’est l’existence d’Israël qui, selon le récit dominant, serait menacée. Oui, car comme l’a écrit Elisabeth Schemla dans L’Arche, la revue du Fonds social juif unifié, « chaque vie juive est sacrée ».
Il ne faudra jamais oublier que le Hamas (l’auteur est très clair sur ce point) est en partie une création israélienne. Et le terrorisme est survenu après l’échec de toutes les tentatives de négociation, toutes torpillées par Israël.
La propagande israélienne, et par extension quasi mondiale, vise à assimiler le Hamas à Daech pour inscrire la lutte palestinienne dans la nébuleuse djihadiste mondiale et, partant « dépalestiniser » le 7-Octobre.
Selon The Lancet, Israël, fin 2024, évoquait 17000 « terroristes » tués et dénombrait 45000 morts. Seulement, pour Israël, on a vite fait d’être terroriste. Ainsi, toute ONG apportant une aide humanitaire aux Palestiniens est terroriste ; l’UNRWA, l’agence d’aide aux réfugiés palestiniens, sera donc interdite.
Au début des années 2000, un événement considérable, mais qui ne les concernait pas, a fait basculer le destin du peuple palestinien : les attentats du 11 septembre, orchestrés par Oussama Ben Laden, qui n’était pas palestinien. Les Palestiniens n’étaient plus un peuple qui défend sa terre mais un peuple terroriste mû par un projet islamiste mondial. Mais, en 2006, le Hamas proposa un spectaculaire aggiornamento : il n’était plus question de destruction d’Israël mais de « réforme » et de « changement ». Cette volonté ne fut pas prise en charge par les Etats-Unis, l’Union européenne, la Russie et l’ONU. Ce qui renvoya le Hamas à une position toujours plus radicale. Netanyahou se servit alors du Hamas comme objet répulsif en le finançant via le Qatar. Le 11 mars 2019, il avoua devant les députés de son parti : « Quiconque veut contrecarrer la création d’un Etat palestinien doit soutenir le renforcement du Hamas et transférer de l’argent au Hamas. »
Israël est peut-être le pays du monde qui a le plus changé depuis sa proclamation en 1948. Les guerres d’expansion, la colonisation, et le refus même de se reconnaître des frontières ont modifié ses contours. Mais le pays s’est aussi profondément transformé sociologiquement et politiquement. Ce qui tombe bien car le colonialisme juif est avant tout une entreprise internationale soutenu par les grandes puissances. Hannah Arendt n’avait pas tort, dès 1950 dans Ecrits juifs, de qualifier le sionisme de « folie dangereuse ». Elle pressentit qu’un Etat juif ne pourrait s’installer qu’à deux conditions problématiques : d’une part en expulsant les Palestiniens de leurs terres et, d’autre part, en transformant la population arabe en une masse de citoyens de deuxième zone. Le 24 janvier 2025, Donald Trump appela à « faire le ménage à Gaza en expulsant les Palestiniens vers l’Egypte et la Jordanie » (et en rêvant, obscénité suprême, de transformer Gaza en une Côte d’Azur pour milliardaires).
Le projet sioniste tient dans les destructions massives qui rendent le territoire inhabitable pour les deux prochaines générations. Après 1967, la « colombe » Abba Eban, alors ministre des Affaires étrangères, réclamait déjà la « réinstallation des réfugiés dans les pays arabes voisins » tandis que le vice-premier ministre Ygal Allon parlait sans détour de « déporter les Palestiniens dans le désert du Sinaï, ou de les persuader de quitter le pays ».
En 2018, le principe d’égalité a disparu. Le droit à l’autodétermination n’est reconnu qu’au peuple juif ; le statut de la langue arabe est rétrogradé, Jérusalem est définie comme « capitale complète et unie » d’Israël.
Péguy disait que « tout commence en mystique et finit en politique. Avec Israël, il faut renverser la formule : c’est toujours la mystique qui a le dernier mot. Que la foi soit bonne ou mauvaise, elle est omniprésente. C’est la Bible qui trace le cadastre.
Il est heureusement des consciences progressistes en Israël, Justes parmi les Justes, pourrait-on dire. C’est la cas de Shlomo Sand, qui a conscience de « vivre dans l’une des sociétés les plus racistes du monde occidental. Le racisme est bien sûr omniprésent, mais en Israël, on le trouve dans l’esprit des lois, on l’enseigne dans les écoles, il est diffusé dans les médias. » Surtout, ajoute-t-il, « le plus terrible est que les racistes ne savent pas qu’ils le sont. En conséquence, Israël est devenu une référence particulièrement prisée par une majorité de mouvements d’extrême droite dans le monde dont jadis l’antisémitisme était bien connu. »
En France, les choses évoluent. Des soutiens sans faille d’Israël sont en train d’évoluer vers des positions plus équilibrées. Pas Bernard Henri-Lévy qui, en 50 ans, est apparu 1539 fois dans le quotidien Le Monde. Mais Delphine Horvilleur, éminente rabbine, membre de l’organisation juive libérale Judaïsme en mouvement. On pense aussi à l’écrivaine Valérie Zénatti, qui fut soldate dans l’armée israélienne, et qui dénonce le « vase clos » de la société israélienne et se dit proche du député arabe démocrate et socialiste Ayman Odeh qui, pour sa part, fut exclu de la Knesset en novembre 2024 pour s’être écrié : « Il y a 17 385 bébés à Gaza que votre système à tués, dont 825 avaient moins d’un an. Leur sang vous hantera. » Pensons également aux historiens Esther Benbassa (franco-turco-israélienne) et Jean-Christophe Attias (La conscience juive à l’époque des massacres, Paris, Textuel 2024) qui n’ont pas attendu que l’on franchisse le seuil des 50.000 morts à Gaza pour dénoncer la destruction systématique du territoire, l’absence de soins, la dénutrition et la faim ». Ou encore Michèle Sibony, membre de l’Union juive française pour la paix et militante palestinienne. C’est parce qu’elle a vécu quelques années en Israël qu’elle a pu décortiquer la propagande de Netanyahou. Elle refuse aujourd’hui l’amalgame entre Juifs français et Israéliens : « Au lendemain du 7-Octobre, Macron s’est dit solidaire des Israéliens et des Juifs français. Mais quel rapport ? En quoi les Juifs français ont-ils besoin de la solidarité de Macron quand le Hamas attaque le sud de la bande de Gaza ? Par ailleurs, elle conteste les analyses de Jean-Christophe Rufin sur l’antisémitisme : « L’antisémitisme commence toujours par distinguer – exclure – les Juifs du corps social en leur conférant des travers oudes vertus particuliers. Dans ce modèle d’affrontement, il semblerait que les Juifs soient placés, instrumentalisés avec la participation de certains d’entre eux, mais pas tous, loin de là, en première ligne et servent de bélier, avant de pouvoir servir de bouc émissaire. » On n’oubliera pas l’ancien président de Médecins sans frontières, Rony Brauman.
La conclusion de l’auteur est sans ambages : « Israël n’est plus seulement un pays illibéral, il est entre les mains d’un groupe fascisant. »
Canada, Lux Editeur, 2026