Le président cubain Miguel Díaz-Canel Bermúdez a accordé le 12 avril 2026 une interview à NBC News pour sa prestigieuse émission « Meet the Press ». Cet échange avec la journaliste Kristen Welker est la première interview accordée par le chef d’État cubain à une chaîne de télévision américaine.
(Versions sténographiques – Présidence de la République)
Kristen Welker. – Président Díaz-Canel, bienvenue à Meet the Press.
Miguel M. Díaz-Canel. – Merci beaucoup, merci pour cette occasion et merci d’être à Cuba.
Kristen Welker. – Merci de nous avoir invités dans votre beau pays, c’est un honneur.
Miguel M. Díaz-Canel. – Pour nous, c’est un plaisir que vous soyez ici.
Kristen Welker. – Merci, merci beaucoup.
J’aimerais commencer par le président Trump. Il a dit qu’il avait des plans pour prendre Cuba d’une façon ou d’une autre. Il a dit : Je crois pouvoir faire ce que je veux de Cuba. Prenez-vous les menaces de Trump au sérieux ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Beaucoup de choses qu’ont a entendu dire ces derniers jours, non seulement au président, mais aussi à d’autres fonctionnaires du gouvernement des États-Unis, révèlent un langage, une rhétorique vraiment agressive envers Cuba.
Il faut connaître l’histoire de notre pays. Les valeurs de souveraineté et d’indépendance sont profondément ancrées dans son identité. Cuba s’est battue pendant 150 cent cinquante ans, pour se libérer d’abord de la colonie, ensuite de la néo-colonie. La Révolution cubaine qui triomphe en janvier 1959 a permis de liquider toute une série de dépendances, de liquider l’asservissement, la la subordination à une puissance étrangère, ce qui a eu pour le pays toute une série de conséquences bénéfiques auxquelles le peuple cubain n’est pas disposé à renoncer.
Un des généraux les plus brillants de nos guerres d’Indépendance, Antonio Maceo, a dit : « Quiconque tente de s’emparer de Cuba ne recueillera que la poussière de son sol baignée de sang, s’il ne périt dans la lutte. »
Nous sommes un pays de paix. Nous ne favorisons pas la guerre, nous n’aimons pas la guerre, nous encourageons la solidarité, la coopération entre les peuples, mais nous sommes prêts à défendre la paix que nous désirons. Par conséquent, nous ne sommes pas intimidés, mais nous ne voulons ni être surpris ni être vaincus. C’est l’une des interprétations que l’on peut donner à cette menace, pour qu’on connaisse la position de Cuba.
On les entend aussi dire que Cuba va tomber toute seule, on nous colle l’étiquette d’État raté, de pays en train de s’effondrer. Ce que dément la réalité. Raté, un pays qui a résisté depuis soixante-sept ans à toutes sortes de pressions, d’agressions, voire, pendant plus de soixante ans, au blocus le plus prolongé de l’histoire, à un blocus criminel, génocidaire ! Il y aurait beaucoup à dire sur ces questions. Mais je peux vous assurer en tout cas que le peuple cubain, que la Révolution cubaine est prête à se défendre.
Kristen Welker. – Passons à la question suivante.
Le président Trump veut prendre Cuba comme il l’a fait avec le président Maduro au Venezuela, comme il l’a fait en Iran où il a tué le Guide suprême. Pensez-vous que vous pourriez être arrêté ou tué par le gouvernement américain ?
Miguel M. Díaz-Canel. – C’est une question très intéressante. Je n’aime jamais qu’on établisse des parallèles entre Cuba et d’autres nations, car nous avons notre propre histoire, nous évoluons selon nos propres circonstances, et c’est aussi connaître bien mal notre histoire, la force de notre unité et la force de nos institutions.
Kristen Welker. – Cuba se prépare-t-elle activement à la possibilité d’une attaque des États-Unis ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Écoutez, comme je l’ai toujours dit à d’autres rencontres, à d’autres interviews, mais aussi quand je m’adresse au peuple cubain, il est évident qu’il y a une menace, qu’elle fait partie la rhétorique de l’administration étasunienne. Cuba n’a rien fait qui puisse offenser les États-Unis. Cuba ne s’est jamais proposée d’attaquer les États-Unis, de s’ingérer dans leurs affaires intérieures. N’empêche qu’on entend dire constamment que Cuba est la prochaine, que Cuba va être attaquée, qu’il y a d’issue pour Cuba, que Cuba va être prise. Par conséquent, les dirigeants de notre pays, compte tenu de leur responsabilité, doivent être en état d’alerte : nous devons protéger notre peuple de manière responsable, protéger notre projet, protéger notre pays. Alors, oui, nous nous préparons à la défense.
Ceci dit, sous quel concept nous préparons-nous à la défense ? Nous avons une doctrine résolument défensive, non agressive, qui n’implique aucun danger pour personne, que l’on connaît comme la « Guerre du peuple tout entier », qui a été échafaudée collectivement à partir de l’expérience de notre histoire, et que nous avons terminé de concevoir, de structurer à une période très difficile de notre histoire où nous étions aussi très menacés par le gouvernement des États-Unis. Elle repose sur la participation populaire : chaque Cubain et chaque Cubaine a une mission, a un but, a un objectif à défendre, a une place et une position à occuper dans la défense. Et cela se fait sur la base de la participation volontaire du peuple. Elle inclut naturellement la préparation à la défense à tous les échelons et à tous les maillons qui composent notre défense territoriale. Mais, je le répète, c’est une conception totalement défensive et non agressive, parce que nous partons en plus de l’idée suivante : nous préparer à nous défendre est la meilleure façon d’éviter la guerre, la meilleure façon de préserver la paix.
J’irais même plus loin : les relations que méritent aussi bien le peuple étasunien que le peuple cubain, ce n’est ni une agression ni un langage de guerre. Ce que méritent le peuple étasunien et le peuple cubain, c’est la paix, une paix qui nous permette de créer un climat de confiance, de coopération, de collaboration, de solidarité et, bien sûr, de compréhension.
Kristen Welker. – Pensez-vous que l’armée cubaine, le cas échéant, pourrait l’emporter dans une confrontation avec les États-Unis ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Quand nous parlons de la défense de Cuba, nous parlons non seulement de nos glorieuses Forces armées révolutionnaires, mais aussi de notre peuple, qui est structuré selon différents échelons de défense territoriale. Oui, nous l’emporterions ; oui, nous pouvons l’emporter. Il n’y a pas d’ennemi invincible.
Kristen Welker. – Même les États-Unis, la plus grande puissance mondiale ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Les États-Unis ont leur conception à eux de faire la guerre. Notre conception de la défense territoriale repose sur une guerre irrégulière, asymétrique, où ils pourraient l’emporter à un moment donné ; mais il serait insoutenable pour eux d’envahir et d’occuper en plus le sol cubain. Car il y a notre décision, il y a notre conviction, et je vous renvoie à la phrase de Maceo que je vous ai citée : il ne recueillera que la poussière de son sol baignée de sang, s’il ne périt dans la lutte. Et ce n’est pas là une consigne, ce n’est pas là un slogan. Si vous sortez maintenant dans la rue et dites la première partie de cette phrase à un enfant, à un vieil homme, à un Cubain, à un jeune, il la complétera aussitôt, car c’est ainsi que nous avons été formés. Cette idée fait partie de nos sentiments.
Ce n’est pas ça que nous souhaitons, je le répète. Nous ne souhaitons pas une guerre, nous ne souhaitons pas une confrontation. Cela coûterait beaucoup à tout le monde.
Kristen Welker. – Eh bien, je vais vous interroger sur ce moment extraordinaire. Les États-Unis ont suspendu les livraisons de carburant à Cuba ; mais la Russie les a reprises. Pensez-vous que les Russes ont obtenu la permission d’aider Cuba ? Comment cela a-t-il fonctionné ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Je crois que jamais quelque chose d’aussi banal que le commerce entre deux pays n’a été aussi suivi par les médias et par la population sous différentes latitudes, que l’arrivée du navire russe avec du carburant, une arrivée à titre d’aide humanitaire. En d’autres termes, ce n’était pas une relation commerciale.
Cuba a le droit, comme tout pays, d’importer du pétrole. Et tous les pays ont également le droit d’exporter du pétrole vers Cuba. Par conséquent, ce blocus énergétique qui renforce encore plus le blocus économique, commercial et financier contre Cuba est très injuste. Bref, l’instauration de ce blocus énergétique contre Cuba démontre une fois de plus l’existence d’une agression multidimensionnelle de la part de l’administration étasunienne. La guerre économique qu’on nous livre dure depuis soixante-sept ans, le blocus, lui, dure depuis plus de soixante ans ; ce blocus a été renforcé en 2019 sous la première administration Trump, il a été maintenu par l’administration Biden même durant le COVID-19, et il vient maintenant d’être durci encore plus, dans le cadre d’une pression maximale, sous forme d’un encerclement énergétique qui cause des dégâts dévastateurs à la population cubaine.
La Fédération de Russie a pu envoyer ce navire à titre d’aide humanitaire. Comme les États-Unis s’entêtent à maintenir ce blocus énergétique, nous ne savons donc pas quand un autre navire pétrolier pourra entrer à Cuba, alors pourtant que nous en avons le droit. L’arrivée de ce navire ne doit pas non plus éveiller de fausses attentes : c’est une aide importante en un moment pareil, et nous en sommes reconnaissants, mais elle ne couvre qu’un tiers de notre demande mensuelle de carburant. En d’autres termes, il ne faut pas croire que nous sommes sauvés.
Et puis, ce pétrole brut, il faut le raffiner, il faut le distribuer dans tout le pays. Une part importante, nous allons la consacrer à remettre en route des capacités de production d’électricité de plus de 1 200 mégawatts qui sont inutilisées depuis quatre mois et qui pourraient améliorer la situation en matière d’énergie et de relance de certaines activités économiques.
Kristen Welker. – Combien de temps pouvez-vous survivre jusqu’à l’arrivée d’une prochaine cargaison de pétrole russe ?
Miguel M. Díaz-Canel. – C’est là une question extrêmement intéressante. Nous vivons une situation très difficile. Aucun pays au monde ne peut développer son économie, la faire avancer, la faire prospérer, sans carburant. Il y a donc un facteur de perversité, de méchanceté, lorsqu’une puissance qui joue le rôle d’agresseur soumet une petite nation qu’elle ne cesse d’agresser à une situation pareille.
Mais nous ne sommes pas restés les bras croisés. Sur quoi avons-nous misé ? Nous avons mis au point une stratégie et un programme de revitalisation de la question énergétique dans le pays : d’abord, ne plus dépendre tant des importations, et dépendre plus du pétrole brut national. À Cuba, nous avons des gisements de pétrole, ils ne suffisent pas à couvrir tous les besoins, mais nous pouvons accroître leur production et nous sommes en train de le faire ; nous explorons davantage de gisements ; nous sommes ouverts à l’investissement étranger en matière de prospection et de forage de puits de pétrole. Ce serait même d’ailleurs une opportunité pour les hommes d’affaires étasuniens qui pourraient également participer à des investissements dans le secteur de l’énergie à Cuba. Le hic, c’est que le blocus le leur interdit. N’empêche que Cuba recevrait sans aucun préjugé les entreprises étasuniennes qui souhaiteraient participer au secteur énergétique cubain. C’est là une de nos lignes d’action.
Il y en a une autre. Nous nous sommes tournés vers la science et l’innovation. Nos scientifiques ont trouvé et mis au point des technologies permettant de raffiner notre pétrole brut, qui est très lourd parce qu’à teneur en soufre élevé. Par conséquent, si nous augmentons la production, nous pourrions disposer d’une certaine quantité supplémentaire de produits, issus de ce raffinage de notre pétrole brut, même si nous ne couvririons pas de toute façon la totalité de nos demandes.
Par ailleurs, nous avons développé une stratégie complète de transition énergétique qui recourt à l’utilisation plus intensive des sources d’énergie renouvelables et, bien sûr, d’efficacité énergétique. Tout cela, combiné, va nous mener ou plutôt est en train de nous conduire à une situation différente. C’est encore complexe, cela prend du temps, mais nous serons capables de résister.
Kristen Welker. – Mais que peut-on dire de la vigueur du régime cubain en ce moment, alors qu’il a besoin du soutien de la Russie pour survivre ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Nous avons avant tout besoin de notre propre peuple et de nos propres capacités. La première chose à souligner, c’est la créativité avec laquelle notre peuple a affronté les adversités imposées par le blocus, le blocus renforcé, et maintenant le blocus énergétique.
Si je me réfère toujours à l’attitude de notre peuple, dont je suis totalement fier, c’est parce qu’il ne cesse de donner des leçons de résistance, que son attitude est une résistance créative. Le peuple cubain ne résiste pas en endurant, en supportant, en s’humiliant. Au contraire, il résiste et il grandit, il est capable d’innover, il est capable de créer, et c’est ainsi qu’il peut surmonter l’adversité. Voilà notre peuple, et notre force réside en lui et dans l’unité que nous avons avec lui.
En tout cas, bienvenue l’aide de la Russie, l’aide de la Chine, l’aide du Vietnam, l’aide du Mexique, l’aide d’autres pays ! Les États-Unis pourraient aussi avoir une autre vision à propos de Cuba que la confrontation, l’agression et le blocus, et ils pourraient aussi aider Cuba.
Le développement de Cuba, à qui porte-t-il donc préjudice ?
Kristen Welker. – Le président Trump affirme que votre pays est au bord de l’effondrement.
Miguel M. Díaz-Canel. – Ce qu’il y a de curieux dans leurs relations avec Cuba, surtout en période de tension, c’est que les États-Unis recourent beaucoup à un appareil médiatique, à la mise en place de stéréotypes, de sorte qu’ils finissent presque par imposer leur vision à l’opinion publique mondiale. C’est le cas, par exemple, du terme « effondrement ».
Je me demande : quel pays au monde serait capable, comme l’a fait Cuba, comme le fait le peuple cubain, de supporter soixante-sept ans d’agression permanente, soutenue, de la part de la nation la plus puissante au monde, de supporter soixante ans de blocus – d’un blocus renforcé ces six ou sept dernières années et maintenant d’un blocus énergétique – sans s’effondrer ? Et pourtant nous ne nous sommes pas effondrés, nous restons un pays organisé, un pays harmonieux.
En soixante-sept ans de Révolution, nous avons fait de nombreuses conquêtes sociales. On nous critique parfois en matière économique, mais on oublie que nous vivons une économie de guerre. Et, malgré cette économie de guerre, nous avons été capable de soutenir et de faire avancer des projets sociaux. Nous en avons plus de trente-deux pour lutter contre les vulnérabilités et les inégalités. Soixante-sept ans de Révolution ont permis à notre pays de ne pas s’effondrer – et il ne s’effondrera pas ! – et de développer ses conquêtes.
Nous avons un système de santé universel et gratuit, qui offre des soins de santé à toute la population. Nous avons un système d’éducation, allant de l’enseignement général à l’enseignement universitaire, qui inclut tout le monde et qui est également gratuit. Nous avons des réalisations culturelles et sportives, nous sommes l’un des pays à meilleure proportion de médailles olympiques par habitant. Nous avons formé des ressources humaines, et nous avons aussi le potentiel d’une main-d’œuvre qualifiée, de scientifiques. Nous avons développé la science et l’innovation. Les avancées de notre biotechnologie et de notre industrie biopharmaceutique sont connues. Nous avons atteint l’équité, la justice, l’égalité.
Nous avons une société qui respire la tranquillité, une société sûre, une société qui n’admet pas la corruption, le trafic de drogue, la criminalité organisée ; une société capable d’offrir sa solidarité à d’autres peuples en fonction de ses potentialités. Et ça, personne ne peut voir là un effondrement !
Les États-Unis s’efforcent d’imposer ce cliché de l’effondrement alors que ce sont eux qui, par leur politique agressive, par leur politique génocidaire de blocus, nous contraignent à vivre dans une situation complexe. Oui, nous vivons une situation complexe, notre peuple vit des choses très dures au jour le jour, tant au niveau national qu’au niveau familial. Mais notre pays ne s’est pas effondré !
Kristen Welker. – Personne ne contesterait que le blocus ou l’embargo a eu un impact, mais discutons maintenant de la situation ici à Cuba.
Le peuple cubain souffre, il y a une pénurie d’énergie, de nourriture. Portez-vous une quelconque responsabilité dans la souffrance que vivent les gens en ce moment ? En tant que Président, ne vous en sentez-vous pas responsable ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Voyons voir, le peuple cubain souffre. Et cette souffrance, comme je le disais, on la constate au jour le jour à deux niveaux : national et familial. C’est d’accord, mais quelle est la cause essentielle de cette souffrance ? S’agit-il des erreurs que j’ai pu commettre, moi, ou, comme je le dis, une direction collective ?
Kristen Welker. – Ou le gouvernement ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Ou le gouvernement.
Ou bien cette souffrance est-elle due, avant tout, à la politique de blocus renforcé que maintiennent les États-Unis ? Je crois que la réponse – et le peuple, la majorité de notre peuple peut la donner – réside dans cette politique d’hostilité permanente des gouvernements étasuniens.
Par exemple, après 2019, quand l’administration étasunienne a renforcé le blocus par 240 mesures et nous a inscrits sur une liste fallacieuse, accusant Cuba d’être un État commanditaire de terrorisme, toutes les sources de financement externe nous ont été coupées. Nous ne recevons aucun crédit d’aucune banque. Nous sommes victimes d’une traque financière et énergétique. Quiconque prétend mener une opération commerciale, financière ou bancaire avec Cuba fait l’objet de mesures coercitives, de pressions. Et les États-Unis font la même chose avec les compagnies maritimes, avec les agences pétrolières.
Ils ont fait pression et pris des mesures pour couper le tourisme vers Cuba. Par exemple, les ressortissants européens bénéficient à ce titre du système appelé ESTA qui leur permet d’entrer aux États-Unis sans visa. Oui, mais s’ils viennent faire du tourisme à Cuba, ils perdent automatiquement ce bénéfice ! Des mesures de ce genre ne s’appliquent à aucun autre pays dans le monde !
Nous manquons de financement pour acquérir des denrées alimentaires, pour acquérir des intrants destinés à nos principales productions et à nos principaux services, pour disposer des médicaments dont nous avons besoin, pour effectuer les maintenances nécessaires à notre système électrique national et à notre industrie. Qui fait les frais de cette situation ? Notre peuple.
Kristen Welker. – Et pourtant, le peuple cubain dit que vous ne pouvez pas accuser seulement les États-Unis, car depuis dix ans l’économie est en déclin. Des milliers de personnes ont quitté le pays.
Miguel M. Díaz-Canel. – Je disais donc : qui fait les frais de tout ça dans la vie familiale, avec la pénurie de denrées alimentaires, avec la pénurie de médicaments ? Eh ! bien, les nuits se transforment en nuits de travail, parce que, quand vous n’avez pas d’électricité pendant vingt heures – à cause du blocus, pas à cause de l’incapacité du gouvernement – c’est à ce moment-là que vous devez vous occuper des tâches ménagères !
Kristen Welker. – Mais je parle d’avant le blocus, les gens souffraient avant le blocus.
Miguel M. Díaz-Canel. – Non, non, vous vous méprenez. Je vais vous expliquer.
Nous vivions déjà dans une situation de blocus, mais l’administration étasunienne l’a durci et lui a donné une qualité différente au second semestre de 2019 en adoptant ces 240 nouvelles mesures dont j’ai parlé et en inscrivant Cuba sur sa Liste des États commanditaires du terrorisme. À partir de là, tout s’est aggravé.
Vous aviez donc le blocus déjà en place, avec ses effets cumulatifs, mais ceux-ci se sont aggravés d’abord à partir de ce durcissement de 2019 et ensuite à partir de l’instauration récente de l’encerclement énergétique. Je vous le dis en toute responsabilité : ça, ce n’est pas la faute du gouvernement cubain. Non, ce n’est pas la faute du gouvernement cubain !
Ça a créé logiquement du malaise dans le peuple cubain. Car vivre dans les conditions de ces dix dernières années, qui sont des conditions extrêmes comparées à une autre époque… Oui, le peuple cubain se sent frustré ; oui, le peuple cubain est irrité ; oui, le peuple cubain souffre de situations très complexes, mais la majorité n’en accuse pas le gouvernement.
Par ailleurs, on ne peut oublier l’énorme manipulation en cours sur les réseaux médiatiques pour passer sous silence les effets du blocus,
Je vais vous donner des exemples concrets pendant le Covid-19, afin que vous puissiez constater, d’une part, la brutalité de ce blocus et ses retombées sur le peuple cubain, et, d’autre part, la réponse de ce gouvernement qu’il faudrait censément condamner comme coupable.
Lorsque le COVID-19 est entré dans notre pays, nous nous sommes rendus compte dès le début que nous n’aurions pas accès au marché mondial des vaccins, dominé par de grandes transnationales, d’autant que, avec les restrictions économiques que nous avions déjà subies à cause de l’intensification du blocus, nous n’avions pas l’argent nécessaire pour les acheter. Par conséquent, il nous était impossible de disposer de vaccins. Et nous avons dû nous tourner vers la science cubaine.
Eh ! bien, ce gouvernement, condamné par certains, a consacré tous ses efforts à protéger la vie des Cubaines et des Cubains. Nous avons recouru à nos scientifiques, et ceux-ci ont été capables en peu de temps de mettre au point nos propres vaccins qui se sont avérés parmi les plus efficaces au monde dans le combat contre le Covid-19. Oui, nos indicateurs d’efficacité face au Covid-19 sont meilleurs que ceux des États-Unis, une puissance qui n’est bloquée par personne !
Ensuite, nous avons eu une crise à cause d’une panne à l’usine de production d’oxygène médical. Mais l’administration étasunienne du moment a interdit – ce qui est absolument criminel – aux compagnies de nous vendre de l’oxygène, et c’est grâce à la solidarité internationale et aussi à toute une opération organisationnelle que nous avons réussi à sortir de cette mauvaise passe.
Et quand nos salles de soins intensifs ont vu croître la quantité de patients, cette même administration étasunienne a interdit la vente de ventilateurs mécaniques à Cuba. Nous avons recouru à de jeunes scientifiques, qui en ont mis au point plusieurs prototypes.
Parfait. Mais, pour fabriquer un ventilateur mécanique, il faut des pièces et des composants étasuniens. Or, à cause du blocus, il est interdit de vendre à Cuba tout équipement en contenant plus de 10 p. 100. Alors, nous avons dû aller à différents endroits pour acheter une petite pièce par ci, un conducteur par là, ou un servomoteur… Personne au monde n’est en butte à ces prohibitions.
Le blocus est très agressif, très génocidaire. Il est donc injuste, oui, injuste, d’accuser de ces problèmes un gouvernement qui n’a pour lui que sa vocation au peuple, que son dévouement au peuple, que sa quête de la justice sociale, que sa recherche de solutions, et qui les trouve malgré ces situations complexes !
L’administration étasunienne devrait analyser à quel point il est cruel envers Cuba et envers le peuple cubain. Et, de grâce, qu’elle ne se présente pas en sauveur de la situation cubaine ! Elle n’en a ni le droit ni la hauteur morale !
Kristen Welker. – Mais, en ce qui concerne le peuple cubain, nous avons vu de nos propres yeux qu’il y a des gens qui souffrent dans les rues de La Havane, la capitale… N’est-il pas temps que Cuba assume ses responsabilités, qu’elle se regarde dans le miroir et qu’elle change le système économique cubain en faveur des personnes qui souffrent ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Nous faisons toujours des analyses très autocritiques de nos réalités et nous essayons constamment de transformer, de révolutionner ce que nous faisons afin de chercher des améliorations, mais cela n’a rien à voir avec le système politique.
Ce n’est pas notre système politique qui nous empêche d’avancer. C’est, je le répète, le blocus qu’exerce le gouvernement des États-Unis ; c’est lui, le responsable. Car ce peuple, qui souffre aujourd’hui de cette situation et dont une part importante sait quel en est le véritable coupable, a entériné au cours de diverses consultations populaires et de référendums le système politique que nous défendons.
Notre système politique est pensé pour les personnes, il est pensé pour la justice sociale, il est pensé pour que tout le monde avance. Et on dirait que ça en dérange certains dans le monde, à cause de ce qu’il pourrait représenter. Mais c’est notre système politique à nous, ce n’est pas un système que nous voulons imposer à qui que ce soit ! D’où le blocus. Un blocus, par ailleurs, – faut-il le rappeler ? – absolument inhabituel, le plus long de l’histoire de l’humanité, le plus sévère !
Un blocus qui, d’ailleurs, ne vise pas seulement le peuple cubain, mais aussi le peuple étasunien, et qui, de plus, s’est internationalisé. Les hommes d’affaires étasuniens ne peuvent pas investir à Cuba. Pourquoi ? Les citoyens étasuniens ne peuvent pas se rendre librement à Cuba. Pourquoi ? Les citoyens d’autres pays, les entrepreneurs d’autres pays sont également soumis à des sanctions.
Kristen Welker. – Mais vous pouvez commercer avec d’autres pays.
Miguel M. Díaz-Canel. – Nous pouvons commercer, certes, mais avec de nombreuses limitations, – avec de nombreuses limitations ! – car les lois du blocus se sont internationalisées à partir de l’application du Titre III de la loi Helms-Burton.
Il faut beaucoup chercher, faire beaucoup de recherches, car le récit qui existe dans les médias et sur les réseaux sociaux qui fomentent la haine et la confusion ne colle pas à la réalité. Nous devons porter un regard critique aussi sur ce terrain. Et notre gouvernement, de concert avec notre peuple, reste disposé à transformer cette situation, à avancer et même à la dépasser.
Kristen Welker. – Parlons de l’avenir.
La Chine et le Vietnam ont adopté le système à parti unique et ont opéré des changements. Pourquoi Cuba ne pourrait-elle pas faire pareil ?
Miguel M. Díaz-Canel. – La Chine et le Vietnam sont des pays qui construisent le socialisme, comme Cuba.
Il faut dire que la Chine et le Vietnam – j’ai beaucoup étudié leurs réformes et nous les avons prises comme référence pour Cuba – ont aussi été en butte à une époque aux mesures coercitives, aux sanctions imposées par les États-Unis, qui ont duré moins longtemps que contre nous, environ une décennie. Une fois libérés de ces sanctions, ils ont eu tout loisir de développer leurs capacités de construction socialiste. Ils ont appliqué un ensemble de réformes et ils ont montré que le socialisme, avec un parti unique à sa tête, est viable et parvient à réaliser d’importants développements économiques, sociaux et technologiques. Aujourd’hui, la Chine est une grande puissance mondiale.
Nous avons un échange permanent, nous sommes des pays frères, nos partis entretiennent des relations profondes, et nous échangeons constamment sur nos processus.
Mais Cuba a ses propres particularités. Cuba est un État insulaire, Cuba est un pays situé à 140 kilomètres des États-Unis. Cuba est un pays agressé, toujours en butte à un blocus de plus de soixante ans, comme je le disais. Par conséquent, nous n’avons pas pu construire ce dont nous avons rêvé ou ce que nous aurions voulu être. Nous avons beaucoup de choses en souffrance parce que le blocus nous a empêché de les faire, même si certaines personnes ne le comprennent pas.
Je vous dirais même autre chose, que j’ai beaucoup appréciée à mon dernier voyage en Chine et au Vietnam. Quand on étudie les moments de réforme et ceux où la Chine et le Vietnam ont pu se renforcer davantage, on constate qu’ils sont partis d’une situation peut-être moins favorable en termes d’infrastructures, de développement, que celle que Cuba connaît aujourd’hui. Nous devrions donc dire au gouvernement étasunien : lève ton blocus pour voir comment nous nous en sortons. Lève ton blocus pour voir comment nous nous en sortons ! En effet, si Cuba, en butte à ce blocus, a réussi, forte de ses potentialités, à obtenir des conquêtes, que ne ferait-elle pas si elle n’était pas bloquée ? Car, même en butte à ce blocus, nous avons été capables, par exemple, de montrer de la solidarité !
À quoi bon ces millions que dépensent les États-Unis ? Si nous sommes si incapables, si nous sommes aussi stupides à leurs yeux, si nous sommes si obtus, si nous sommes si peu innovants, pourquoi insistent-ils depuis tant d’années à dépenser des millions, qui sont des millions qu’apportent les contribuables, c’est-à-dire le peuple étasunien, dans des plans subversifs, dans des blocus, afin d’écraser la Révolution cubaine ? Pourquoi ne nous laissent-ils pas tomber tout seuls, si c’est ce qu’ils croient ? Ou serait-ce alors parce qu’ils ne sont pas disposés à nous laisser prouver que Cuba, sans blocus, serait capable d’avoir un niveau de développement économique et social à large impact, à nous laisser prouver que d’autres solutions, que d’autres modèles sont possibles dans le monde ?
Kristen Welker. – Parlons de l’avenir.
Il y a eu des discussions entre Cuba et les États-Unis. Pensez-vous qu’il soit possible de parvenir à un accord avec le président Trump des États-Unis ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Là-dessus, il faut avoir une approche qui part de ce qui est possible et de ce qui est difficile.
Il est possible d’avoir un dialogue et des accords avec le gouvernement des États-Unis, mais ça reste difficile.
Où est la possibilité ? La Révolution cubaine a toujours été disposée, depuis qu’elle existe, à entretenir une relation civilisée en tant que voisins avec les États-Unis, ce qui nous permettrait, dans toute une série de domaines, d’avoir une coopération, d’avoir des échanges, d’avoir une relation normale. Et ce que nous avons toujours demandé, c’est que cette relation se construise à partir d’une position de respect, d’égalité, sans imposer, sans conditionnement. Parce que mettre des conditions ne mène pas au dialogue, imposer ne mène pas à la négociation.
Pour nouer une conversation, pour engager un dialogue, pour conclure un accord de négociation, les deux parties doivent y être disposées, doivent avoir une capacité de dialogue et d’écoute, doivent se respecter, doivent faire preuve de décence et doivent se reconnaître.
Par conséquent, toutes les conditions et toutes les possibilités d’un dialogue existent pourvu que les deux parties soient d’accord. Mais qu’est-ce qui rend ce dialogue difficile ? Tout d’abord, le fait que les Etats-Unis ont poursuivi pendant soixante-sept ans une politique foncièrement hostile envers Cuba, le fait qu’ils aient toujours assumé, en tant que grande puissance, la position de l’agresseur et que Cuba ait dû assumer la position, en tant que petite île, de l’agressée.
À différents moments – et c’est là un autre des antécédents qui facilitent la possibilité d’un dialogue – Cuba a conclu des accords, a eu des discussions avec différentes administrations étasuniennes et a signé des engagements. Des engagements qu’elle a toujours tenus. Le hic, c’est que les États-Unis n’ont pas respecté nombre des siens.
Un simple exemple : les États-Unis ont des pourparlers avec d’autres pays, et puis, au beau milieu de ces échanges, ils les attaquent ! Tout cela crée donc beaucoup de méfiance.
Nous savons qu’aux États-Unis, il y a des forces qui, chaque fois qu’apparaissent des possibilités de conversation ou de dialogue, s’attachent à les boycotter. Mais, et j’insiste là-dessus, j’ai confiance que nous pouvons parler avec respect, avec décence ; que nous pouvons trouver, par le dialogue, une solution à nos différends bilatéraux ; que nous pouvons dégager des domaines de coopération dans lesquels nous pourrions développer des projets.
Il y a de nombreuses questions sur lesquelles nous pouvons travailler : la lutte contre le trafic de drogue et contre le terrorisme ; la migration ; la lutte contre la criminalité transnationale. Nous pouvons avancer dans les négociations. Nous pouvons parler d’investissements et d’affaires de la part d’entrepreneurs étasuniens à Cuba.
Il existe aux États-Unis une communauté cubaine à laquelle nous devons également fournir des facilités à la fois aux États-Unis et dans notre pays ; il existe un peuple étasunien qui pourrait visiter Cuba. Nous pouvons avoir des échanges culturels, sportifs, sanitaires. Tout cela nous permettrait alors de construire des espaces d’entente qui nous éloignent de la confrontation, qui garantissent la paix et la sécurité non seulement pour Cuba et les États-Unis, mais aussi pour l’Amérique latine et les Caraïbes. Voilà l’avenir auquel nous aspirons : des relations de bon voisinage, des relations civilisées, malgré nos différends idéologiques. Ce serait là une opportunité, et nos peuples la méritent.
Je vais vous raconter une anecdote…
Kristen Welker. – On me dit de conclure, que l’interview dépasse la durée impartie…
Miguel M. Díaz-Canel. – Quel dommage, quel dommage !
Kristen Welker. – S’il vous plait, laissez-nous finir mes questions.
Miguel M. Díaz-Canel. – C’est dommage que le temps nous manque, car nous avons beaucoup à nous dire. Alors, je vous propose de continuer de discuter à un autre moment.
Eh ! bien, je vais vous raconter deux anecdotes.
Kristen Welker. – D’accord. Nous avons encore beaucoup d’autres questions. Je voulais vous donner le temps de répondre afin que le peuple cubain et le peuple des États-Unis puissent vous écouter.
Miguel M. Díaz-Canel. – Je suis d’accord.
Kristen Welker. – Parfait.
Miguel M. Díaz-Canel. – Deux anecdotes qui donnent une idée de ce dont les deux peuples pourraient bénéficier si nous parvenions à des accords, à des réalisations, à des espaces qui le permettent.
Une entreprise cubaine spécialisée en science, technologie et biotechnologie pharmaceutique mène depuis presque dix ans un essai clinique avec une société prestigieuse des Etats-Unis spécialisée dans le cancer. Cet essai clinique porte sur un vaccin cubain contre le cancer du poumon. Eh ! bien, les résultats en sont extrêmement encourageants. Les deux parties, étasunienne et cubaine, ont une immense confiance dans le succès de cet essai clinique et dans ce qu’il pourrait signifier pour la santé aux États-Unis et à Cuba.
Tout récemment – j’ai une réunion hebdomadaire avec des scientifiques cubains parce que nous essayons d’apporter des solutions aux problèmes du pays grâce à la science et à l’innovation – on m’a présenté les résultats d’un essai clinique sur un médicament cubain très novateur pour lutter contre l’Alzheimer. Dans ce cas-là, ils collaborent avec une clinique du Colorado, aux États-Unis, d’où des patients de là-bas viennent recevoir un traitement à Cuba, puis retournent chez eux pour le poursuivre. Il faut voir avec quel enthousiasme le directeur de cette clinique au Colorado parle de l’amélioration de ses patients ! Il obtient des résultats supérieurs à ceux de tous les autres médicaments.
Pourquoi donc empêcher nos deux peuples, par une politique de blocus qui répond à des minorités, à des élites, d’avoir les relations qu’ils méritent ? Voilà ce à quoi j’appelle : stimuler la compréhension, la sensibilité, les occasions dans nos relations ; ne pas encourager la confrontation, la guerre et l’agression.
Kristen Welker. – J’aimerais continuer à parler de l’avenir des négociations. Avez-vous confiance que le président Trump parviendra à un accord ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Bon, si nous conversons, c’est parce que nous aspirons à parvenir à un accord. Mais, je l’ai déjà dit, parvenir à un accord dépend de la disposition des deux parties à dégager ces domaines de collaboration et de coopération, à construire ces espaces de compréhension, à aborder cela avec sensibilité, avec responsabilité et aussi avec beaucoup de sérieux.
Kristen Welker. – Monsieur le Président, avez-vous des conversations directes avec le secrétaire d’État Marco Rubio ? Lui faites-vous confiance ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Nous avons conversé et nous continuerons de le faire, aussi longtemps que les États-Unis le voudront, avec le représentant de l’administration que celle-ci a désigné.
Les conversations sont des processus complexes. Il faut d’abord établir les canaux de dialogue ; ensuite, il faut construire des ordres du jour qui permettent de débattre et de concilier des intérêts communs.
Kristen Welker. – Mais avez-vous parlé avec le secrétaire Rubio ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Non, je n’ai pas parlé avec le secrétaire Rubio, je ne le connais pas.
Une fois ces ordres du jour élaborés et discutés, on peut parvenir à des accords pourvu que la disposition requise existe. Mais il faut mener ces conversations avec beaucoup de sensibilité, de responsabilité, de décence et de discrétion, afin de ne pas créer de fausses attentes, afin d’empêcher la manipulation de l’information et des visées poursuivies. Voilà pourquoi je préfère ne pas donner de détails sur ces questions.
Kristen Welker : Parlons de certaines des demandes clefs des États-Unis : la reconnaissance d’une presse libre, la libération des prisonniers politiques, la tenue d’élections justes.
Miguel M. Díaz-Canel. – À ce jour, personne n’a soulevé ces points. De plus, nous avons posé que l’ordre intérieur, l’ordre constitutionnel cubain, notre système politique ne sont pas des points à négocier ou à discuter avec les États-Unis !
Il est temps, Kristen, de laisser tomber toutes ces approches farfelues qui ont cours au sujet de Cuba : la démocratie, les droits de l’homme, tyrannie ou dictature, liberté d’expression, existence de syndicats, le tout assaisonné de beaucoup de manipulation et de beaucoup de préjugés qu’il convient d’éliminer. Mais ça prendrait beaucoup de temps, ce qui est impossible maintenant. De toute façon, nous avons tous les arguments nécessaires pour démontrer à quel point nous sommes démocratiques ; pour montrer à quoi ressemble le système électoral à Cuba, qui est issu de la base ; comment nous exerçons le pouvoir avec le peuple ; comment nous sommes de vrais défenseurs des droits de l’homme ; comment nous ne sommes pas une dictature. Vous l’expliquer prendrait trop de temps. Je vous demande de pouvoir en parler à un autre moment. Mais il y a beaucoup de préjugés à surmonter et à éliminer.
Kristen Welker. – Deux questions de plus.
Il y a encore plus de 1 200 prisonniers politiques à Cuba. Maykel Osorbo, qui est en prison et a remporté deux Latin Grammys.
Miguel M. Díaz-Canel. – C’est là un autre des sujets où ces préjugés apparaissent : les prisonniers politiques à Cuba ! Ici, vous l’avez dit vous-même, le peuple vit une situation difficile ; ici, tout le monde n’est pas favorable à la Révolution ; il y a des gens qui ne sympathisent pas avec elle, qui manifestent chaque jour de différentes manières contre la Révolution et qui ne sont pas emprisonnés pour autant. Ce cliché qu’ils ont créé, cette image selon laquelle nous flanquons en prison quiconque s’oppose à la Révolution, ce qui en fait un prisonnier politique, tout ça, c’est un mensonge, c’est une calomnie, tout ça fait partie d’une intoxication qui vise à discréditer la Révolution cubaine, à l’ébranler, à la diaboliser et à couler sa réputation.
Parlons franc. À Cuba, par exemple, il y a des manifestations, surtout lors de longues coupures de courant, ou lors de problèmes d’approvisionnements. Quand les gens manifestent, que font-ils ? Ils se rendent aux institutions de notre gouvernement, aux institutions de l’État, ils s’adressent aux dirigeants qui en sont chargés, ils leur expliquent la situation, et celle-ci, soit se règle, soit se justifie par des arguments. C’est là une pratique totalement démocratique et personne ne va en prison pour ça.
Mais il arrive aussi que des gens qui éprouvent une certaine aversion ou un certain mécontentement sont poussés par d’autres à commettre des actes de vandalisme ou des actes qui troublent notre ordre constitutionnel ou notre ordre intérieur, ou qui s’attaquent à la tranquillité des citoyens, et ces gens ou ces actes sont très souvent financés par des organisations terroristes, ou grâce à des programmes d’agences gouvernementales étasuniennes chargés de stimuler la subversion contre Cuba, ou, bien souvent, selon les instructions mêmes de l’ambassade des États-Unis à La Havane. Ces gens-là, par conséquent, ne sont pas incarcérés comme manifestants ; ils sont emprisonnés, comme ils le seraient partout dans le monde où l’on respecte la Constitution et la procédure judiciaire, pour avoir commis des actes de vandalisme et des actes condamnables partout dans le monde. Il n’y a pas de prisonniers politiques à Cuba, je vous l’assure.
Kristen Welker. – Je dois mettre fin à l’interview. Je dois vous poser cette dernière question : seriez-vous prêt à démissionner pour sauver Cuba, le peuple cubain ?
Miguel M. Díaz-Canel. – Vous êtes une journaliste importante et reconnue. Avez-vous déjà posé cette question à un autre président dans le monde ?
Kristen Welker. – Si les États-Unis vous le demandaient, car c’est l’une des conditions qu’ils imposent.
Miguel M. Díaz-Canel. – Je le répète : auriez-vous posé cette question à un autre président dans le monde ? L’avez-vous déjà posée à un autre président ? Oseriez-vous la poser à Trump ?
Kristen Welker. – Je pose des questions très difficiles au président Trump.
Miguel M. Díaz-Canel. – Est-ce une question à vous, ou est-ce une question du département d’État ou de l’administration ?
Kristen Welker. – Ma question est la suivante, car c’est l’une des choses que nous avons entendues dire au gouvernement des États-Unis : s’il vous le demandait…
Miguel M. Díaz-Canel. – À cause de votre sincérité, je vais supposer que vous le faites précisément pour cette raison.
Tout d’abord, les personnes qui sont à la tête du gouvernement cubain, les responsables, ce n’est pas l’administration étasunienne qui les élit, ce n’est pas l’administration étasunienne qui les mandate ! Nous sommes un État souverain et libre. Nous disposons d’autodétermination, nous sommes indépendants, et nous ne nous soumettons à aucune visée de l’administration étasunienne !
Par ailleurs, nous ne sommes pas devenus des dirigeants en tant que représentants d’une élite de pouvoir. Voyez mes origines, voyez où je suis né, au sein de quelle famille, ce que j’ai fait dans ma vie. C’est le peuple qui nous élit, même s’il existe une campagne pour le faire oublier.
Chacun d’entre nous, pour assumer une responsabilité, doit être élu à la base, dans une circonscription électorale, par des milliers de Cubains, puis les délégués qui représentent ces autres à l’Assemblée nationale du pouvoir populaire élisent les dirigeants au suffrage indirect, comme c’est le cas dans d’autres pays du monde, comme c’est le cas dans d’autres pays du monde ! Nous avons aussi un système électoral entièrement basé sur la participation populaire.
Par conséquent, lorsque nous assumons une responsabilité, nous ne le faisons pas par ambition personnelle, ni par aspiration corporative, ni même en vertu d’une position partisane, car notre parti n’a pas une vocation électorale. Nous le faisons par mandat du peuple. Et la reddition n’entre pas dans la conception des révolutionnaires.
Si le peuple cubain juge que je suis incapable, que je ne suis pas à sa hauteur, que je ne le représente pas, c’est à lui de décider si je dois occuper ou non la présidence.
De plus, rappelez-vous que vous ne pouvez pas vous concentrer uniquement sur la direction du pays, comme si la direction de la Révolution et sa continuité reposaient sur une seule personne. Ici, il y a une direction collégiale, laquelle entretient une ample relation avec le peuple. En tout cas, ce ne sont pas les États-Unis qui peuvent nous imposer ou nous demander un changement.
L’administration étasunienne, qui a poursuivi cette politique hostile contre Cuba, n’a aucun droit moral d’exiger quoi que ce soit à Cuba. Elle n’a même pas le droit moral de dire qu’elle se préoccupe de la situation du peuple cubain, encore moins d’affirmer que c’est notre gouvernement qui a conduit Cuba à cette situation alors qu’elle en est entièrement responsable !
Le plus important, c’est qu’elle adopte une position critique, une position sincère, qu’elle voie combien la politique qu’elle mène a coûté de souffrances, de privations au peuple cubain ; à quel point elle a empêché le peuple étasunien d’avoir une relation normale avec Cuba ; et qu’elle soit disposée, comme nous l’avons demandé et comme ça nous intéresse, à dialoguer, à débattre sur n’importe quelle question, sans imposer de conditions, sans exiger de changements dans notre système, de la même manière que nous n’exigeons pas de changements dans le système étasunien à propos duquel nous avons une kyrielle de doutes, une kyrielle de critiques ; et que nous nous concentrions sur ce qui peut nous unir, sur ce qui peut faciliter des espaces d’entente, pour éviter, je le répète encore une fois, la confrontation et ouvrir à nos deux peuples un avenir de bienfaits, de relation normale, d’amitié et aussi de solidarité.
Kristen Welker. – Président Díaz-Canel, je vous remercie.
Miguel M. Díaz-Canel. – Je vous remercie beaucoup à mon tour de nous avoir donné l’occasion de nous adresser au peuple étasunien. Et vous êtes invités en permanence à discuter d’autres sujets et plus en profondeur.
Kristen Welker. – Merci.
Miguel M. Díaz-Canel. – Merci à vous.
Kristen Welker. – Espérons que nous puissions avoir d’autres d’entretiens pour poursuivre la discussion.
Miguel M. Díaz-Canel. – C’est ça, c’est ça.
Kristen Welker. – C’est un honneur.
Miguel M. Díaz-Canel. – Merci à vous.
Vidéo complète de l’interview :
https://www.nbcnews.com/meet-the-press/video/cuban-president-says-if-we-need-to-die-we-ll-die-to-prevent-u-s-invasion-full-interview-261195845695