Villepin contre Zemmour : un échange rare qui élève le débat… mais qui expose surtout la fracture que les élites ne veulent pas refermer


Enfin un duel à la hauteur de la France. Mais ce qui manque cruellement à notre vie politique, c’est la volonté de réconcilier la France d’en haut avec la France d’en bas. Un florilège de servitude volontaire version mémoire coloniale.

Paris, 21 avril 2026 – dans un paysage politique français réduit trop souvent aux slogans, aux plateaux hurlants et aux tweets assassins, l’échange public entre Dominique de Villepin et Éric Zemmour fait figure d’exception. Un ancien Premier ministre et un écrivain-politicien s’affrontent par lettres ouvertes et textes longs, avec références historiques précises, définitions rigoureuses et arguments construits. Saluons cette rareté : un vrai débat d’idées, public, sans filtre médiatique. Cela rappelle que la France sait encore penser haut quand elle le veut.

Ce qui fait cruellement défaut à la vie politique française, ce n’est pas l’intelligence ni la culture. C’est la capacité à débattre publiquement, sans censure ni caricature, sur les questions existentielles : l’histoire, l’identité, l’immigration, la place de la France dans le monde. Au lieu de cela, on nous sert du théâtre télévisuel, des formules toutes faites et un consensus mou imposé par les élites parisiennes. Cet échange prouve que d’autres voies existent. Il devrait être enseigné dans les écoles de journalisme et de politique comme modèle de ce que la démocratie doit être : confrontation franche des idées.

 
Deux positions claires, pour que chacun comprenne

Dominique de Villepin défend un patriotisme lucide et universaliste. Pour lui, aimer la France, ce n’est pas la maquiller : c’est assumer ses fautes, y compris la colonisation. Il s’appuie sur Aimé Césaire pour dire que l’Europe s’est « ensauvagée » en colonisant, que la décolonisation doit d’abord se faire dans nos têtes, nos mots et nos habitudes. La grandeur française passe par l’autocritique. Il veut une réconciliation des mémoires par la vérité, sans repentance larmoyante, pour que la France reste « vivante, réelle, confiante et aimante… pour tous ».

Éric Zemmour défend un patriotisme charnel et sans complexe. Il assume toute l’histoire de France, de Clovis à Napoléon, sans cracher sur les ancêtres pour plaire à qui que ce soit (« Right or wrong, my country »). Il retourne la définition de la colonisation contre Villepin : l’immigration massive actuelle dépasse selon lui le stade de la colonisation pour entrer dans celui du « grand remplacement ». Il refuse la « rançon de la gloire » (accepter l’invasion comme prix des bienfaits passés) et y voit une volonté de revanche. Son histoire personnelle (famille juive d’Algérie libérée par la France de la colonisation arabo-musulmane) le rend imperméable à la culpabilité. Devenir français, dit-il, c’est choisir la France, passé compris.

Sur la forme, c’est du très haut niveau : duel épistolaire, élégance, profondeur. On est loin des polémiques vulgaires. Pourtant, ce beau combat intellectuel met en lumière, sans le résoudre, la fracture profonde qui traverse la France d’aujourd’hui : deux visions irréconciliables de l’histoire, de l’identité nationale et de l’avenir. D’un côté, une France qui se regarde dans le miroir de ses fautes pour grandir ; de l’autre, une France qui se redresse en assumant tout son passé pour survivre.

Et c’est là que le bât blesse. Cet échange, aussi brillant soit-il, illustre parfaitement l’approche élitiste qui domine encore trop souvent la vie publique française. Deux grandes voix, deux parcours d’exception, débattent entre elles… mais ont-elles vraiment envie de réconcilier la France avec la France ?

La France d’en haut – celle des salons parisiens, des énarques, des intellectuels – avec la France d’en bas : celle des périphéries, des classes populaires, des territoires oubliés, des éleveurs, des ouvriers, des petits commerçants qui vivent au quotidien les conséquences concrètes de ces débats abstraits ?

Dans la série « Devoir de mémoire : le florilège de la servitude volontaire », j’ai déjà montré comment les élites ont transformé le devoir de mémoire en outil de contrôle. Quand une crise sanitaire révèle l’état d’autonomie d’une société, on voit que « les élites n’ont pas seulement trahi leur rôle de contre-pouvoir ; elles ont participé à leur propre asservissement au mensonge collectif ». La peur orchestrée remplace le consentement, la capture sémantique disqualifie toute critique, et l’hypocrisie des dirigeants devient la nouvelle normalité.

La Macronie, cette House of Cards à la française, pousse le spectacle à son paroxysme : réalité éclipsée, scandales en cascade, contrôle orwellien. Bertolt Brecht l’avait déjà diagnostiqué avec une lucidité glaçante

« Celui qui veut combattre le mensonge et l’ignorance et écrire la vérité doit surmonter au moins cinq difficultés : le courage d’écrire la vérité alors qu’elle est combattue de toutes parts ; la sagacité de la reconnaître alors qu’elle est partout cachée ; l’art de la manier comme une arme ; le discernement de choisir ceux entre les mains desquels elle sera efficace ; et la ruse de la répandre parmi ceux-là. »

La vérité assassinée

Paul Ricœur, dans sa réflexion sur la mémoire et l’histoire, nous mettait en garde contre un « devoir de mémoire » qui deviendrait une arme politique plutôt qu’un travail de deuil et de vérité. Quand ce devoir devient sélectif, il divise au lieu de réunir. Il nourrit la servitude volontaire décrite par Étienne de La Boétie : le peuple accepte sa propre aliénation parce que les élites lui imposent un récit unique. Orwell, avec son « doublethink », complétait le tableau : l’élite peut à la fois exiger la repentance et nier les réalités présentes.

 

L’instrumentalisation de la science et la perte du bon sens : quand la vérité devient un délit

Ici, sur la mémoire coloniale, les élites refont le même numéro. Elles exigent un « devoir de mémoire » sélectif, qui divise au lieu de réunir. Elles ne veulent pas réconcilier la France avec elle-même : elles veulent imposer leur grille de lecture – universalisme abstrait d’un côté, défense identitaire intransigeante de l’autre – tout en préservant leur statut. Et elles refont le même numéro que lors de la crise sanitaire. Emmanuel Macron en 2021 en invoquait « le savoir et la science », tout en pratiquant l’inversion de la charge de la preuve, l’opacité du Conseil de défense et l’exclusion systématique des traitements alternatifs au profit d’une seule voie. Comme je l’écrivais alors, « le bon sens a abandonné le gouvernement » : vitamine D, zinc, ivermectine écartés au nom d’une « science » sélective, pendant que l’on imposait des mesures arbitraires sans transparence. Aujourd’hui, ce même mécanisme s’applique à l’histoire : une « science » mémorielle officielle, des présomptions irréfragables, et quiconque pose les mauvaises questions devient « complotiste » ou « nostalgique ».

Le Monde/BonSens

Le bon sens – cette « chose du monde la mieux partagée » selon Descartes – a déserté les élites. Comme je le soulignais récemment dans Faisons appel au bon sens :

« ce n’est pas le peuple qui menace la démocratie, c’est l’absence de débat, l’injonction à penser « bien » et la diabolisation de tout ce qui échappe aux rédactions  subventionnées ».

Le bon sens est une boussole : il ancre le débat dans le réel, loin des abstractions parisiennes.

Et quand la vérité devient un délit, le vrai devoir de mémoire n’est plus de commémorer passivement, mais de résister : « Le devoir de mémoire n’est pas seulement commémorer les horreurs passées ; c’est refuser aujourd’hui que la vérité devienne un privilège d’État. » Les « complotistes » d’hier ont souvent eu raison. Le système répond par la censure croissante et la disqualification systématique.

 

Exemples concrets : quand la France d’en haut passe en force sur la France d’en bas

Prenez l’affaire récente en Ariège, à la Ferme du Soulé à Baulou (17 avril 2026). Une éleveuse indépendante, Christelle Record du Collectif LIBre, refuse une vaccination obligatoire contre la dermatose nodulaire contagieuse pour des raisons de son modèle de santé globale – salué par-delà nos frontières -, et de bien-être animal. Promesse de la sous-préfète Sophie Pauzat, deux mois plus tôt : « L’État sera au soutien des agriculteurs ». Réalité : déploiement de plus de cent gendarmes, vétérinaires réquisitionnés du zoo African Safari, kit de capture chimique pour faune sauvage (fléchettes pour gnous, zèbres et girafes), opération dès 6 heures du matin malgré l’objection de conscience et l’absence de consentement de l’éleveuse et de ses soutiens. Inversion accusatoire classique : l’État se pose en protecteur de la « santé publique » tandis que l’éleveuse devient celle qui « met en danger » le troupeau. Victimisation inversée : on accuse la victime de résistance au lieu de reconnaître le manque de tact, de patience et de savoir-être face à un refus motivé et documenté. Le tribunal administratif valide en référé-liberté, la vaccination est forcée, l’éleveuse annonce mettre fin à son activité. Voilà la France d’en bas traitée comme du bétail par une administration qui préfère la force à la concertation.

France-Soir

Ce cas n’est pas isolé. Il illustre parfaitement l’instrumentalisation de la science, la perte du bon sens et le pragmatisme cruel qui manque à nos débats d’idées : pendant que Villepin et Zemmour croisent le fer sur la colonisation d’hier, la France rurale d’aujourd’hui subit une forme de colonisation administrative, où le consentement est bafoué au nom d’une urgence sanitaire ou sécuritaire souvent mal justifiée. Les élites intellectuelles débattent de la « réconciliation des mémoires » ; le paysan, lui, voit ses bêtes fléchées et son projet de vie brisé.

Le peuple, lui, attend des actes, pas des joutes littéraires. Il souffre au quotidien de l’insécurité, du communautarisme, du déclassement ou de cette bureaucratie qui impose sans écouter. Il n’a que faire d’un débat entre deux Parisiens brillants s’il ne débouche pas sur une unité retrouvée autour de l’identité française et du respect concret de la France d’en bas.

Que cet échange serve au moins à cela : rappeler que le débat libre est possible et nécessaire. Mais la France ne se sauvera pas seulement par des textes, si brillants soient-ils. Elle se sauvera quand ses élites comprendront enfin qu’il ne s’agit plus de gagner un duel, mais de réconcilier le peuple français avec lui-même, dans sa diversité de mémoires et son unité retrouvée – et 74% des Français estiment qu’aucune personnalité politique actuelle n’incarne un avenir positif pour la France. Cela exige du courage, de la sagacité et de la ruse – celles que Brecht réclamait pour écrire la vérité – et surtout le retour du bon sens et d’une science au service de la vérité, pas du pouvoir. 

C’est tout l’enjeu des années qui viennent. Et France-Soir continuera, comme toujours, à dire cette vérité sans filtre. 





Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *