Les marchés financiers montrent des bizarreries en ces temps de guerre en Iran :
- À chaque annonce gouvernementale clef, notamment des États-Unis, les volumes de transactions sur les marchés dans les minutes précédant l’annonce ont un volume donnant l’impression que certains, informés avec un peu d’avance, en profitent allègrement.
- Des écarts inhabituels entre le prix du pétrole ‘physique’ et le prix du pétrole ‘papier’ sur le marché à terme du pétrole, qui sont pour le moins inhabituels et spectaculaires.
Une 3e bizarrerie est l’absence d’inquiétude manifestée sur les marchés des actions : ainsi, Wall Street est à son plus haut historique avec le S&P 500 au-dessus de l’indice 7000. De même, en France, le CAC 40 à 8 200 est à son maximum sur 5 ans.
Les marchés financiers semblent combiner des transactions si pleines de vision de l’avenir proche qu’elles reflètent probablement des informations privilégiées (insider trading), et une absence de rationalité d’ensemble.
Des délits d’initiés ?
Le 23 mars, entre 06:49 et 06:50, des contrats pour 6 millions de barils de pétrole ‘Brent’ ou ‘West Texas Intermediate’ (WTI) changent de main pour 580 millions de dollars, un volume considérable, surtout à cette heure de la journée. 15 minutes après, à 07:04, Trump annonce des échanges très avancés avec l’Iran en vue d’une résolution du conflit. Le cours du pétrole baisse alors de 14 %. Et il en est allé de même pour 1,5 milliardde dollars de notionnel sur l’indice S&P 500. Les gains immédiats réalisés par les initiateurs de ces transactions ‘heureuses’ sont considérables.
L’histoire se répète en fait lors des fréquentes variations de la position des États-Unis : par exemple, le 9 mars, des opérateurs avaient pris des positions à la baisse 45 minutes avant une annonce de Trump qui a déclenché une baisse du marché à terme de 15 %. Il faut bien sûr reconnaitre que le mode de communication de Trump, son goût pour l’alternance de chaud et de froid, son absence (au moins apparente) de stratégie continue, et son mode de décision particulier autant que peu rationnel se combinent pour déclencher et amplifier de fréquents renversements de tendances boursières. Ce contexte d’accroissement de la volatilité des cours est source de profit additionnel pour les acteurs de marchés, banques et fonds d’investissement spécialisés (hedge funds).
Les soupçons d’opérations d’initiés à l’occasion d’événements à résonance internationale, ne sont pas des phénomènes nouveaus : ainsi, lors du 11 septembre 2001, les mouvements sur options American Airlines et United Airlines ont été inhabituels, de même qu’à la veille du 7 octobre 2024 les mouvements sur certains titres israéliens.
Un autre marché est d’ailleurs propice aux gains d’initiés : celui des paris sur événements inhabituels ; le volume des paris sur la plateforme Polymarket quant à un déclenchement des hostilités le 28 février dernier en est le dernier exemple.
Ce qui demeure remarquable, c’est le crédit accordé par les acteurs de marché aux déclarations et posts de Trump.
Des écarts exceptionnels entre le marché physique et le marché notionnel du pétrole
Avec le déclenchement des hostilités par les USA et Israël fin février, le prix du baril de pétrole sur les marchés à terme ont bondi de 70 $ à plus de 110 $, avant de revenir ces jours derniers à 90 $ environ pour le WTI. Pour mémoire, en 2022, le marché à terme du Brent était monté à plus de 130 $ le baril, soit 20 $ de plus que ces dernières semaines.
Pendant la même période, le prix des cargaisons réelles a bondi à plus de 150 $ le baril, jusqu’à 200 $ pour certaines cargaisons en Asie, la zone la plus affectée par le quasi-blocage d’Ormuz. De tels prix reflètent la vraie raréfaction du pétrole découlant du trafic très réduit à Ormuz (20 % du pétrole mondial en temps normal), peu atténuée par les circuits alternatifs (par exemple : le transfert de production saoudienne vers la mer Rouge, transfert de la production irakienne par camions vers la Syrie ou la Turquie).
Ainsi, alors que l’écart entre marché à terme et marché comptant physique est habituellement de quelques dollars, reflétant des paramètres techniques, cet écart s’établit dans la période actuelle à plusieurs dizaines de dollars ; un tel écart est peu cohérent avec l’hypothèse usuelle de marchés rationnels : sous cette hypothèse, l’équilibre s’établit par arbitrage entre terme et physique. L’écart actuel constitue ainsi une importante anomalie.
Une explication serait que les marchés à terme anticipent à brève échéance, quelques semaines, un retour à la ‘normale’, mais ne peuvent procéder aux arbitrages physique/terme qui permettraient de retrouver l’écart normal entre les deux types de prix. Pourquoi pas…
Toutefois, comment justifier une telle anticipation d’un rapide retour à la normale ? En effet, le conflit demeure entier, et la quasi-fermeture d’Ormuz loin d’être levée, notamment pour la production des monarchies du Golfe et de l’Irak. La mise à disposition de stocks stratégiques par les pays du G7 ne peut avoir d’effet que pendant une durée modeste, de même que la levée pour quelques semaines des sanctions pesant sur l’Iran et la Russie ; de plus la montée en régime des capacités de production disponibles hors Golfe (notamment en Russie) ne peut correspondre à l’ampleur des volumes manquants. Enfin, dans l’ensemble des monarchies du Golfe, la production doit être arrêtée à mesure que les capacités de stockage sont saturées : le délai de reprise de la production se chiffre en semaines, et sera d’autant plus long qu’elle aura été interrompue longtemps.
La parole de Trump est-elle prise au sérieux par les opérateurs à terme ? Prennent-ils pour argent comptant l’annonce américaine que les Iraniens n’auront très bientôt d’autre alternative qu’une soumission aux desiderata US ? Ou bien les marchés sont-ils en pleine dissonance cognitive, refusant d’affronter la réalité et d' »avaliser » une longue pénurie physique de pétrole et de gaz ?
Une autre hypothèse serait que le niveau de prix sur les marchés à terme serait « influencé » par des intervenants (le Trésor US ?) voulant empêcher les prix à terme de monter : les volumes échangés sur les marchés à terme sont si élevés que l’hypothèse d’interventions publiques sur ces marchés ne semble guère à la hauteur des écarts à expliquer.
Des marchés actions imperturbables malgré les menaces pesant sur l’économie mondiale
Les hostilités dans la région du Golfe entrainent un choc économique important à travers l’énergie, mais aussi des matières intermédiaires comme l’hélium (indispensable à la production de composants électroniques), l’aluminium, les engrais et autres productions pétrochimiques (par ex. l’acide sulfurique, indispensable pour les industries minières) dont le Golfe représente jusqu’à un tiers de la production mondiale. Le nombre d’industries aval affectées est considérable, à quoi s’ajoutent l’agriculture, les transports, le BTP, le tourisme, etc.
Dans ce contexte, comment les marchés d’action peuvent-ils demeurer à leurs plus hauts actuels, alors que la poursuite du conflit quelques semaines encore semble devoir aboutir à une crise économique profonde, notamment dans les pays les plus dépendants des hydrocarbures du Golfe : Europe et Asie hors Chine en premier lieu ?
Entre les monarchies du Golfe qui vont devoir tirer sur leurs réserves en dollars pour maintenir à flot leurs économies et systèmes financiers, pays sans revenus pétroliers, et les pays consommateurs dont l’économie va souffrir des pénuries et des hausses de coûts issues du conflit, il est probable que ces investisseurs traditionnels en titres du Trésor en dollars vont délaisser ce marché, et contribuer à la poursuite de la hausse des taux (+0,5 % à 4,4 % sur le Treasury Bond à 10 ans).
Cette hausse des taux pourrait déclencher une baisse des marchés d’action, sonnant en quelque sorte la fin de l’insouciance actuelle sur ces marchés.
21 avril 2026 – Des traders empochent des millions grâce aux annonces de Trump : le scandale de l’insider trading éclate au grand jour – Le Libre Penseur
7 octobre 2023 – Marché : Israël enquête sur d’étranges mouvements boursiers avant l’attaque du Hamas du 7 octobre – BFM Bourse
11 septembre 2001 – Unusual Option Market Activity and the Terrorist Attacks of September 11, 2001 on JSTOR
28 février 2026 Des initiés présumés réalisent plus de 1,2 million de dollars sur Polymarket avant la frappe américaine en Iran
Will Donald Trump’s Iran War Crash the Global Economy?, by Ron Unz – The Unz Review