Le jeu impérial


Nombreuses sont les spéculations qui circulent sur les possibles stratégies, ou l’absence de stratégies, de la part de l’hégémon impérial, les États-Unis, pour tenter de préserver leur domination mondiale. Depuis ceux qui affirment allègrement que dans son affrontement avec l’Iran – qui date de longtemps mais s’accentue maintenant – les États-Unis « ont déjà perdu la guerre », jusqu’à ceux qui nous parlent de l’hécatombe nucléaire qui planerait sur la formation perse et sur une bonne partie de l’Asie en général.

Pour faire une bonne analyse matérialiste dialectique, nous devons toujours aller au-delà du concret et du partiel, vers la conception ou le regard holistique, d’ensemble, de totalité. C’est la première chose. En outre, il est indispensable de laisser de côté toute personnification des relations sociales qui centre les analyses sur des individus ou des singularités politiques comme responsables des processus historiques. Il est encore plus nécessaire d’écarter les attributions du type « folie », « arrogance » ou « égotisme » pour rendre compte des décisions stratégiques et, en général, de la réalité historique.

Non. Les États-Unis ne se laissent pas entraîner dans des guerres par un génocidaire sioniste, ni une base militaro-politique comme l’entité sioniste occupante de la Palestine ne commande à la puissance impériale du système capitaliste simplement parce qu’il y aurait un supposé « fou » à la barre. La queue ne remue pas le chien, jamais. Ces types de pseudo-analyses ne font que distraire des raisons profondes de ce qui se passe, et ne sont donc ni matérialistes (ils ne vont pas à la racine matérielle des processus) ni dialectiques (ils ne conçoivent pas la réalité dans sa totalité ni les rétroactions socio-économico-écologiques de complexité, rétroversion, récursivité ou de différente qualité, entre autres, qui s’entrecroisent pour donner forme au réel et qui se concrétisent dans des situations historiques concrètes).

Allons donc voir quelques-unes des options que l’on peut anticiper à partir d’une analyse matérialiste dialectique, et contrastons-les avec les visions qui prédominent sur le scénario belliqueux actuel en Asie centrale.

La plus « optimiste » de ces perspectives : les États-Unis ont perdu la guerre parce qu’ils ne peuvent pas la soutenir.

Il y a de la vraisemblance dans cette idée si l’on considère la « guerre » uniquement comme l’affrontement avec l’Iran. Une analyse de The Cradle vient de sortir, et elle est précise sur ce point : ENTRE GUERRE ET EFFONDREMENT INDUSTRIEL : LA CRISE D’USURE ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET ISRAËL. La clé est probablement donnée par les mots qui concluent l’article :

« Cette guerre met en évidence les limites de la puissance américano-israélienne et pointe vers une nouvelle équation stratégique, dans laquelle la résilience industrielle l’emporte sur la puissance de feu. La capacité à maintenir la production, plus que celle à lancer des frappes de précision, définit de plus en plus la puissance militaire dans un conflit prolongé.

Dans cette équation, Washington n’est plus dominant. » Certainement, mais si notre perspective est celle de la totalité, ou du moins plus globale, les possibilités d’analyse s’élargissent.

Il faut toujours se placer dans les options qu’a l’ennemi (en l’occurrence l’ennemi de l’humanité – les États-Unis), de la plus favorable à la plus défavorable pour lui, et surtout ne jamais sous-estimer sa capacité stratégique. Mettons-nous d’abord dans la stratégie la plus subtile et intelligente que l’hégémon impérial en décadence pourrait être en train de mettre en œuvre.

1. Stratégie intelligente. Gagnante.

Le scénario – tiré de sa propre National Security Agency (NSA)[1] – propose une « stratégie de forteresse américaine » où des défaites apparentes (une guerre perdue en Iran, des frictions avec les alliés et un effondrement global) seraient conçues pour couper le flux énergétique de l’Asie centrale (détroit d’Ormuz), forcer l’Europe et l’Asie orientale à dépendre du pétrole, des engrais et des minéraux détenus par les États-Unis (grâce, outre ceux de leur propre territoire, au prétendu contrôle des ressources du Canada, du Venezuela – et du reste du continent américain – plus du Groenland), et ainsi aussi obliger les détenteurs de la dette américaine (Japon, Chine, Europe) à soutenir le dollar par nécessité énergétique, car ils auraient besoin de continuer à obtenir toutes ces ressources grâce au billet vert américain. En même temps, les États-Unis se réindustrialiseraient militairement, de manière de plus en plus planifiée.

« Aider » à fermer le détroit d’Ormuz va dans le sens de tous ces objectifs.

Il faut reconnaître que les répercussions économiques de cette action sont déjà graves et ne feraient que s’accentuer dans les mois à venir. Considérons simplement que sans diesel, l’Europe s’effondre. Son secteur primaire et le sous-secteur des transports ne peuvent pas tenir. À partir de là, la spirale du désastre s’enclenche. Les compagnies aériennes elles-mêmes ont déjà annoncé qu’elles auront des interruptions en mai, ce qui signifie que si cette voie se poursuit, le tourisme sera également durement touché.

En somme, des puissances industrielles comme le Japon, l’Inde et l’Europe, qui dépendent massivement du pétrole d’Asie centrale (entre 50 % et 75 %), font face à un effondrement économique imminent.

L’exception stratégique : les États-Unis, avec leurs vastes réserves aux États-Unis, au Canada et au Venezuela, restent immunisés contre ce choc d’approvisionnement, devenant le seul fournisseur viable. En même temps, ils transforment la dette en une arme pour renforcer le dollar, et donc leur armée.

Mais alors, accentuer la crise pour gagner parmi les perdants est-il une stratégie ?

En tant que telle, elle ne pourrait avoir une certaine logique que si l’on considère que

« …le capitalisme contemporain a abandonné la recherche de l’équilibre pour ériger la crise comme son mode de fonctionnement primaire. Les marchés, les États et les sociétés ne sont plus gouvernés vers un idéal d’équilibre, mais en les maintenant en permanence déséquilibrés. Pourquoi ? Parce que l’équilibre exposerait l’insolvabilité structurelle. La croissance et les gains de productivité appartiennent en grande partie au passé ; les systèmes politiques se fragmentent délibérément, car toute tentative sérieuse de stabilisation exigerait des défauts violents, des restructurations profondes et, surtout, une imagination politique authentique. La crise perpétuelle, en revanche, permet de reporter la résolution indéfiniment, en parfait style technocratique. Dans ce cadre, des figures comme Trump constituent plus que des aberrations : ce sont des accélérateurs fonctionnels du désordre : leur volatilité légitime les mesures d’urgence, les injections de liquidités et les recadrages narratifs qui maintiennent en vie un système qui ne survit qu’en reportant son effondrement. »

Qu’est-ce qui pourrait donc mal tourner ?

Le fait que la chaîne causale de cette hypothèse repose sur des présupposés non démontrés : A) D’abord, qu’on ait le contrôle effectif des ressources du Venezuela, et que la coercition sur le Canada et le Groenland se traduise par une détention réelle de leurs ressources. B) Que la viabilité du remplacement rapide de l’approvisionnement d’Asie centrale est loin d’être facile.

L’infrastructure (amont, aval, raffinage et transport maritime/terrestre) ne peut pas être reconfigurée à l’échelle mondiale en quelques semaines ; les bruts sont hétérogènes et les raffineries sont configurées par gravité et teneur en soufre. Les engrais et l’azote – l’ammoniac/urée – dépendent du gaz naturel et de la capacité de synthèse ; le marché est multi-origine (États-Unis, Canada, Russie, Asie centrale et autres), avec des goulets d’étranglement logistiques et réglementaires. La détention d’obligations répond à des balances externes, des réserves et à la politique monétaire ; l’énergie influe, mais ne détermine pas mécaniquement la demande d’actifs américains. La diversification (or, euro, francs, RMB) reste un bon atout dans des scénarios de stress. Il y a aussi un risque de choc inverse : une fermeture totale d’Ormuz ferait monter les prix, nuirait aux consommateurs américains, pèserait encore plus sur l’inflation et pourrait forcer des réponses coordonnées (libérations de réserves stratégiques, rationnement, sanctions, convois navals) qui neutraliseraient la logique de « dépendance unilatérale ».

C) Enfin, l’analogie simpliste avec la transformation économique russe, basée sur une industrialisation planifiée avec soutien militaire, est aujourd’hui presque impossible à obtenir pour les États-Unis (parce qu’ils n’ont pas encore cette urgence, et que leurs grandes entreprises ne permettraient pas l’étatisation industrielle).

La Russie en guerre a réorienté sa production vers la défense et a absorbé les sanctions grâce à une intégration énergétique régionale ; les États-Unis opèrent dans une architecture financière ouverte, avec des alliés et des chaînes mondiales critiques qui pénalisent une « autarcie guerrière ». Les coûts politiques et économiques de « perdre volontairement » sont structurellement différents.

Jusqu’ici, le débat interne à la NSA américaine. Passons maintenant à ce qui pourrait être une stratégie intermédiaire de l’hégémon décadent.

2. Les États-Unis ont intérêt à obstruer le flux énergétique par Ormuz pour consolider leur projet IMEC, tout en renforçant leur domination sur l’Asie occidentale et centrale, grâce à l’expansion de leur entité sioniste.

Le projet IMEC (India-Middle East-Europe Economic Corridor) vise à connecter l’Asie occidentale et centrale – notamment par une Inde alignée sur les États-Unis – et ses ressources, avec l’Europe, à travers des formations étatiques « alliées » (subordonnées) aux États-Unis, qui disposent à discrétion de ces ressources et entravent que d’autres puissent le faire librement ou aient un rôle de premier plan dans les réseaux infrastructurels des flux énergétiques.

L’expansion sioniste du « Grand Israël » et le nettoyage ethnique de la Palestine font partie intégrante de ce plan. L’agression de quinze ans contre la Syrie, ainsi que celles en cours ou passées contre l’Irak, le Yémen et le Liban, également. Ce plan s’inscrit dans la stratégie à moyen terme de saboter la Nouvelle Route de la soie chinoise, d’entraver son articulation des continents ou de reléguer son rôle, et de couper les sources d’approvisionnement du géant asiatique. Dans cette voie va la coopération militaire – négligée par presque tout le monde – qui s’intensifie entre les États-Unis et la Malaisie pour achever le blocus du détroit de Malacca et étouffer la sortie chinoise vers l’océan Indien (sans compter tout le dispositif guerrier que les États-Unis entassent en mer de Chine).

Mais pour vérifier cette hypothèse stratégique, quelques vérifications sont aussi nécessaires. La NSA elle-même propose les suivantes (entre autres) :

« Signaux opérationnels à surveiller : mouvements des frets et assurances maritimes du golfe Persique, écarts de prix des bruts par qualité, offre de gaz et d’ammoniac, positions des réserves stratégiques, changements dans les achats d’obligations, coordination de l’AIE/OPEP+, et positions de l’OTAN/alliances asiatiques. Cartographier les scénarios de perturbation à Ormuz (durée, portée, réponse multilatérale) et leurs impacts sur les prix, la logistique et la sécurité d’approvisionnement pour l’Europe/Asie. Distinguer les présupposés non vérifiables des contraintes réelles (souveraineté des ressources, infrastructure, droit international) […] Construire un tableau de bord d’indicateurs critiques (frets maritimes, primes d’assurance dans le Golfe, sorties de brut, capacité de raffinage par type de brut, prix de l’ammoniac/urée) avec alertes seuil. Modéliser la substitution partielle des volumes d’Asie centrale par l’Amérique du Nord/la Russie sous trois horizons (30/90/180 jours) et estimer les coûts logistiques/réglementaires. Préparer des Q&A pour les parties prenantes (clients/autorités) sur la résilience de l’approvisionnement et les plans d’urgence en cas de perturbations sur les routes critiques. »

Comme on le voit, rien de facile à réaliser, encore moins à court terme. Et le temps est précisément ce qui ne manque pas aux États-Unis.

Passons maintenant à l’hypothèse la meilleure pour le monde, celle sur laquelle tant de gens insistent : l’absence d’une véritable stratégie des États-Unis.

3. Les États-Unis s’écrasent en Asie centrale et n’ont pas de plan B pour leur affrontement avec l’Iran (au-delà de « l’aider » à bloquer le détroit d’Ormuz).

C’est l’hypothèse préférée de presque toutes les sociétés de la planète, et tant désirée qu’elle se transpose facilement dans des analyses faites à la hâte, des déclarations percutantes, des vidéos enregistrées avec le « nous avons déjà gagné » ou « nous avons déjà perdu » selon de quel côté on regarde – ce qui devrait être encore plus suspect –, des réseaux sociaux qui multiplient son effet et, en général, une certaine allégresse triomphaliste.

Si c’était le cas, effectivement les États-Unis commenceraient une course vertigineuse vers leur décadence en tant que puissance impériale pour devenir une puissance de second ordre, se repliant d’Asie vers leur hémisphère occidental et détériorant rapidement leur situation économique et sociale.

Cette hypothèse se combine souvent, comme nous l’avons dit, avec la personnification des relations sociales ou l’analyse de celles-ci à partir des personnes. Des personnes que l’on définit en outre par des catégories morales plutôt que stratégiques, voire directement par celles de la folie meurtrière. On lit ou entend souvent que tout cela est l’œuvre de deux fous assoiffés de sang (Trump-Netanyahou, par exemple). Ce qui cache les relations de pouvoir profondes tant à l’échelle étatique que mondiale (sans préjudice que ces personnages soient en vérité de sinistres assassins génocidaires).

Le Pouvoir Sioniste Mondial (PSM) l’est parce qu’il contrôle une bonne partie de l’économie mondiale et de la structure de pouvoir de la principale puissance capitaliste, les États-Unis. C’est pourquoi son entité sioniste dans la Palestine occupée peut jouir d’une impunité absolue pour ses crimes et déployer le rôle important qu’elle a actuellement dans la région (une analyse de cela peut être trouvée, par exemple, dans UNE APPROCHE DES CLÉS DU POUVOIR SIONISTE MONDIAL).

Cette structure de pouvoir profonde n’est pas « folle » ni ne joue aux dés. Elle a des stratégies hautement intelligentes, contrôle une bonne partie de la politique et de l’économie mondiales, dirige en grande mesure les Forums globaux, manie à son aise le contrôle citoyen, domine la guerre cognitive presque à la perfection, entre autres nombreuses clés du Pouvoir avec un grand P, dont certaines que nous imaginons à peine.

Les figures politiques qui apparaissent à la tête des actions en cours ou des écrans de télévision ne sont guère que de meilleurs ou moins bons représentants de leurs intérêts. Des « représentants » ou délégués qui, d’ailleurs, ne sont pas non plus « fous ». Trump, en tant qu’homme d’affaires sans scrupules, a gagné environ 40 milliards de dollars lors de la première année de son second mandat, après avoir provoqué par ses déclarations la hausse ou la baisse des Bourses ou des prix de tel ou tel actif (délit d’initié), pour ne donner qu’un exemple.

Donc non, le « deep state » qui domine nos politiques et nos économies, qui nous empêche d’acheter un appartement ou qui nous oblige à nous endetter chaque jour davantage pour vivre, à désespérer dans les files d’attente d’une sécurité sociale de moins en moins assistée, à avoir à peine de quoi aller au marché et en revenir le panier à moitié vide, et qui par conséquent conditionne nos comportements sociaux et nos possibilités de vie, ce Pouvoir dans l’ombre mais bien réel ne va pas cesser d’attaquer l’Iran d’une manière ou d’une autre, dans le cadre de sa Guerre Systémique Permanente ou Guerre Totale contre le Monde Émergent. Une guerre qu’il mène depuis des années à travers sa principale puissance étatique.

En tant que telle, cette puissance, les États-Unis, sait que la Bataille d’Iran est une bataille décisive contre le Monde Émergent (Chine-Russie surtout), pour ne pas être relevée. En tant que parasitée, en outre, par ce PSM, en tant que « cheffe » du mode de production capitaliste global qu’il est, il ne l’abandonnera pas si on ne l’y oblige pas. Et c’est une tâche titanesque.

Cela ne veut pas dire non plus qu’il va gagner la Bataille, loin de là. L’Iran, c’est beaucoup l’Iran.

Ce que l’on peut presque totalement assurer, donc, c’est que, dans l’un ou l’autre des trois scénarios – plus toute la gamme d’options qui se trouvent entre eux –, la Bataille d’Iran dans le cadre de la Guerre Totale se poursuivra d’une manière ou d’une autre, probablement de manières très différentes. On peut aussi être sûr que les perdantes seront une bonne partie des sociétés du monde, et parmi elles surtout les européennes. Le désastre énergétique (et alimentaire – la fertilisation des terres est en danger) qui plane déjà sur elles ne fera que s’aggraver dramatiquement avec la poursuite de la Guerre. Cercle vicieux : une Guerre que le mode de production capitaliste lui-même requiert (c’est pourquoi elle est « Systémique Permanente ») et dont la puissance impériale a besoin pour se maintenir.

Mais ni le PSM, ni sa puissance impériale, ni son bras sioniste ne sont tout-puissants ou imbattables. Bien au contraire, ils montrent qu’ils sont prisonniers de leurs propres contradictions infrastructurelles ou écologiques et structurelles ou économiques, ce qui les conduit à des actions de plus en plus « audacieuses », pour le moins, sans couverture de fond. Dès que les contradictions superstructurelles ou politiques (dialectiquement toutes sont unies, nous les séparons seulement pour faciliter l’explication) s’aggravent à leur tour, leurs pieds deviendront de plus en plus d’argile.

La résistance et la lutte des sociétés devenues peuple (en tant que société unie dans le combat), comme peut l’être le cas de l’Iran, mais aussi de Cuba, du Liban, du Yémen, du Burkina Faso… peut, effectivement, accélérer leur effondrement.

Ce qui ne signifie pas que nous soyons proches de pouvoir chanter victoire. La Guerre sera dure et longue. Et « l’option Samson », celle des armes atomiques (celle de faire tomber le temple plutôt que de perdre face à l’ennemi), est toujours suspendue au-dessus de nos têtes, comme une condamnation à mort en suspens. Ne l’oublions pas.

Les sociétés du monde – et les européennes en particulier – ont un grand défi devant elles pour que les Pouvoirs du Capital (PSM, États-Unis, OTAN, Davos, G7…) ne les détruisent pas, que ceux-ci gagnent ou perdent cette Bataille.

Leur seule option passe aussi par se faire peuple pour la lutte.

Andrés Piqueras



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