« Bankable », le handicap ?, par Louise Dumas (Le Monde diplomatique, mai 2026)


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Un p’tit truc en plus, le premier film d’Artus, sorti en 2024, racontait la rencontre de deux braqueurs en cavale, père et fils, avec des personnes en situation de handicap (1). Avec plus de dix millions d’entrées, ce fut un succès spectaculaire, qui célébrait une inclusion enfin devenue évidente, voire festive, ce qui donna à penser qu’un nouveau chapitre s’ouvrait dans la représentation du handicap, d’autant que le film suggérait que tous, même les plus convaincus d’être valides, nous aurions notre petit grain, quel qu’il soit. La sortie simultanée de Sorda et de Caravane confirme effectivement la présence accrue — oserait-on dire bankable ? — du thème dans le cinéma récent. Qu’elles relèvent du cinéma populaire ou du drame d’auteur, ces productions témoignent de sa visibilité nouvelle, à travers un naturalisme qui n’est pas tout à fait sans ambiguïté, les rôles étant confiés à des interprètes qui partagent l’expérience du handicap représenté.

Pour autant, ces films ne célèbrent pas vraiment l’inclusion. Certes, ils ont en commun de se situer loin de l’imaginaire hospitalier ou institutionnel pour privilégier des décors ouverts et solaires : gîte perdu au cœur du Vercors, où aucun réseau ne passe, dans Un p’tit truc en plus ; été calabrais dans Caravane ; Espagne rurale et lumineuse dans Sorda. Mais cette lumière estivale éclaire en réalité des formes de vie en retrait, des espaces où l’équilibre se construit à distance du monde ordinaire.

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Présenté cette année à la Berlinale, où il a remporté le prix du public de la section Panorama, Sorda, d’Eva Libertad, a été nominé pour représenter l’Espagne aux Oscars (2). Ángela, jeune femme sourde, découvre ce que signifie devenir mère dans un monde organisé pour les entendants. Lorsqu’elle apprend que sa fille en fera partie, on voit passer sur son visage à la fois le soulagement et une ombre : l’enfant habitera un monde auquel elle, Ángela, n’aura jamais pleinement accès. Le travail sonore du film rend perceptible la confrontation des deux univers : dans le dernier tiers, il bascule vers la perception d’Ángela, donnant à entendre au spectateur, par la mise en scène, la coexistence de deux régimes sensoriels.

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Caravane (2025), premier long-métrage de la réalisatrice tchèque Zuzana Kirchnerová, explore la relation entre une mère et son fils trisomique (3). À bord d’une caravane, ils vont voyager en Italie, et comme souvent dans le road movie, qui met traditionnellement en scène des personnages en rupture de ban, le mouvement est moins une promesse d’évasion que le signe d’une impossible intégration. Le duo est entraîné dans une spirale de précarité matérielle et sociale, mais aussi affective et sexuelle pour la mère, qui affleure derrière les paysages d’une Calabre sans glamour, faite d’aires d’autoroute, de fermes isolées et de parkings périphériques peuplés par des déclassés de tous bords.

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Le motif de la maternité apparaît ainsi comme un puissant dispositif narratif autant que symbolique : peut-être la seule relation assez forte pour faire coexister deux mondes perceptifs (Sorda) ou pour construire, coûte que coûte, un espace habitable à deux (Caravane). Un autre trait rapproche ces films : la proximité de leurs auteures avec leur sujet. Eva Libertad a écrit Sorda pour sa sœur, l’actrice sourde Miriam Garlo ; Zuzana Kirchnerová s’inspire de son expérience de mère d’un enfant autiste. La représentation du handicap, devenu plus visible mais aussi plus scruté, semble peut-être appeler désormais une forme de légitimité fondée sur l’expérience (4).

À l’heure où le vivre-ensemble est devenu un mot d’ordre, le paradoxe est là : ces films rencontrent un large écho, tout en décrivant des existences souvent contraintes de s’organiser en marge. Ce cinéma célèbre moins l’intégration qu’il n’observe les arrangements fragiles de ces vies sous la lumière d’un été plus aveuglant que doux.



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