
Mikhalis Krokos est un écrivain un peu célèbre, assez impécunieux, et le narrateur-héros acide d’une trilogie policière de Makis Malafékas, qui se clôt avec Deepfake. Krokos, alter ego revendiqué de Malafékas, s’est ainsi trouvé aux prises avec différents milieux de la société grecque de la dernière décennie. Dans les règles de l’art radiographiait avec un humour féroce les épigones de l’art contemporain réunis à Athènes en 2017 dans le cadre de la foire internationale Documenta, et Un autre été grec (1) conduisait sur l’île d’Ikaria parmi les surfeurs, les hippies et autres « néohipsters ». Deepfake nous fait plonger dans la nuit — celle des néofascistes.
Krokos va vite découvrir leur pouvoir — « Mon seul souvenir, c’est que je voulais éteindre l’ordi mais qu’il refusait de s’éteindre, alors que sur l’écran s’ouvraient automatiquement, dans de nouvelles fenêtres, tous les fichiers de tous les textes que j’avais écrits dans ma vie, et que le curseur les effaçait un à un, en commençant par la fin, faisant disparaître chaque phrase, chaque mot, chaque titre. » Après avoir manqué se faire écraser par un quatre-quatre, Krokos, à court d’argent et d’inspiration, reçoit sur son téléphone une photographie de la porte d’entrée de son immeuble. Il décide de rentrer chez lui rapidement et tombe sur Sofia Haritsi, procureure, qui lui explique la situation et lui propose un deal : Rebecca, travailleuse du sexe trans et vieille amie de Krokos, même s’ils se sont perdus de vue depuis des années, est en danger — elle est menacée par le GNIG, une organisation d’extrême droite aux réseaux bien implantés. Afin de récupérer un document susceptible de sauver Rebecca (et de gagner par la même occasion une somme d’argent importante, qui lui permettrait d’éviter de sous-louer sans le déclarer son appartement sur Airbnb), Krokos accepte la proposition rocambolesque de la procureure : infiltrer le mouvement pour en devenir l’un des rédacteurs chargés de répandre sur Internet messages de haine et fausses informations.
Après cet incipit paranoïde, l’intrigue se développe dans la veine de ce qu’on pourrait appeler un polar « pulp-sophistiqué » : rencontres avec des personnages loufoques, moments de violence physique et verbale, dialogues nerveux teintés d’ironie et scènes tragi-comiques au mauvais goût assumé, échos à peine déformants de la vulgarité d’une époque « sans rythme, sans cohérence, sans la moindre once de style ». Deepfake prend alors le rythme d’une virée nocturne dans une Audi lancée à toute allure sur le périphérique d’Athènes. Coincé comme Krokos lui-même entre des gros bras déterminés à « aller voir les satellites d’Elon Musk qui survolent l’Attique » et à en découdre avec les immigrés, voilà le lecteur confronté pêle-mêle à la violence de classe, à la frustration, au pouvoir, aux mythes de la race et de la nation, à travers des perceptions souvent hallucinées, liées à la fatigue, la chaleur ou l’alcool. Dans un monde inquiétant où tout semble sous contrôle, Deepfake va voir de l’autre côté du miroir, où s’agite le mensonge tous azimuts des images et des discours. Comme l’écrivait Guy Debord, dans une sorte de prémonition implacable placée en épigraphe : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »