Pékin et Bruxelles ont beau se créper le chignon en raison du plan européen de réindustrialisation, les deux superpuissances continuent à faire converger leurs intérêts dans le secteur de l’aéronautique. Airbus se félicite de commandes représentant plus de deux cents avions pour des dizaines de milliards de dollars mais se heurte à des difficultés industrielles qui pèsent sur les délais et, par conséquent, sur les résultats du groupe.
Depuis trois ans, les tensions commerciales entre l’Union européenne et la Chine se sont nettement cristallisées autour des voitures électriques. La Commission européenne a ouvert en octobre 2023 une enquête antisubventions sur les importations de véhicules électriques à batterie en provenance de Chine, afin de déterminer si la chaîne de valeur chinoise bénéficiait de subventions illégales causant ou menaçant de causer un préjudice aux constructeurs européens. Bruxelles visait en particulier les grands groupes chinois, dont BYD et SAIC, sur fond de concurrence jugée “déloyale”.
137 avions pour 21,5 milliards
À l’automne 2024, l’UE est passée à l’étape suivante en instituant des droits compensateurs définitifs sur ces importations chinoises pour cinq ans, avec des niveaux pouvant aller jusqu’à 35 %. Cette décision a durci un bras de fer commercial déjà bien installé, auquel Pékin a répondu par une série de contre-attaques, notamment des taxes antidumping sur le cognac et le brandy français, ainsi que des enquêtes sur le porc, l’acier, les produits laitiers et d’autres secteurs sensibles.
Le 4 mars 2026, la Commission européenne a présenté son projet de loi dit d’“accélération industrielle”, aussi présenté comme un volet “Made in Europe”, avec l’objectif de porter la part de l’industrie à 20 % du PIB européen d’ici 2035. Le texte prévoit des clauses de préférence européenne pour des secteurs stratégiques comme l’automobile, les équipements énergétiques, l’acier ou les semi-conducteurs, en imposant par exemple qu’un certain nombre de composants critiques soient d’origine européenne lorsque des fonds publics sont en jeu.
Pékin a réagi en disant suivre le processus législatif de près et en menaçant de “contre-mesures” si l’UE allait au bout du texte sans tenir compte de ses positions.
Toutefois, un secteur se détache de toutes ces bisbilles. Il s’agit de l’aéronautique. Jeudi, dans un communiqué adressé à la Bourse de Shanghai, la compagnie aérienne China Southern a annoncé avoir commandé 137 avions Airbus A320neo. 102 seront réservés pour ses services tandis que 35 desserviront sa filiale Xiamen Air.
L’A320neo est la version “nouvelle génération” du monocouloir de l’avionneur européen A320, le plus vendu au monde depuis de nombreux mois. Déployé depuis 2016, le neo se distingue par une moindre consommation énergétique grâce à une légère avancée de ses moteurs.
Selon China Southern, le montant de cette commande, qui doit encore être validée par les régulateurs et les actionnaires, avoisine les 21,5 milliards de dollars au total.
Avec Air China et China Eastern, China Southern fait partie des trois grandes compagnies aériennes du pays. La livraison des 102 appareils devrait intervenir entre 2028 et 2032 tandis que sa filiale recevra le reste entre 2029 et 2032.
Déjà 101 appareils commandés par China Eastern
À cette commande s’ajoute celle qui doit être livrée à China Eastern, qui avait annoncé en mars dernier l’achat auprès d’Airbus de 101 appareils de la même famille A320neo. “Nous sommes ravis de recevoir la commande ferme”, a réagi l’avionneur européen dans un communiqué à la commande de China Southern.
Certes, Airbus empile les grosses commandes, mais ses difficultés résident justement dans leur livraison dans les délais établis en raison de la cadence de production et de la pénurie de moteurs. Pour 2026, le constructeur souhaite atteindre 870 avions commerciaux livrés, soit plus que les 863 de 2019, son record. Ces retards plombent son bénéfice net, qui est passé à 586 millions au premier trimestre (-26 %).
Ces commandes interviennent donc malgré les tensions entre l’UE et la Chine autour du plan de réindustrialisation “Made in Europe”, et l’aéronautique semble se détacher entièrement de cette guerre commerciale. Pékin a besoin d’avions modernes et Airbus reste incontestablement un fournisseur incontournable du secteur
Pour Pékin, acheter massivement à Airbus permet de sécuriser sa flotte, de diversifier par rapport à Boeing et de garder un levier commercial avec l’Europe, quand bien même les négociations sur le plan de réindustrialisation se tendent. Airbus, de son côté, dépend d’un marché chinois qui pèse lourd dans son carnet de commandes, et les deux puissances continuent à faire affaire là où leurs intérêts convergent, sans que cela adoucisse le bras de fer politique sur d’autres fronts.