Alors que la Bretagne se pare assez fièrement et ce depuis des lustres des couleurs du socialisme et de l’écologie, un silence assourdissant enveloppe tout de même les vrais maîtres du jeu, ces empires agricoles et ces géants de l’agroalimentaire qui contrôlent des milliers d’hectares polluant le plus souvent sans complexe. Un apiculteur « suivi », une journaliste harcelée, un documentaire qui dérange… Derrière les belles déclarations plus vertes que nature, l’omerta règne. Et personne ne semble vouloir pointer du doigt les plus grands propriétaires terriens du pays, souvent organisés en holding, jouant de l’ingénierie juridique comme le CAC40 joue de l’optimisation fiscale.
Le témoignage de Gilles Lanio, apiculteur morbihannais à Kervignac et ancien président de l’Union nationale de l’apiculture française, est glaçant de banalité. Dans le documentaire Violence dans les champs diffusé sur France 5 (réalisé par Nicolas Legendre, prix Albert-Londres, et Magali Serre), il lâche simplement : « J’ai été suivi ». Cinquante ans d’expérience, une vie à défendre les abeilles contre les pesticides… et voilà comment on accueille la contestation en Bretagne. Pas de complot hollywoodien, juste un climat lourd, des regards pesants, des intimidations diffuses. Le genre de pression qui fait taire sans laisser de traces judiciaires.
Non ce n’est pas un cas isolé. La journaliste Inès Léraud, qui a enquêté pendant des années sur les algues vertes, en sait quelque chose. Menaces, procédures, autocensure dans les rédactions locales. Elle l’a raconté dans plusieurs enquêtes, notamment pour Basta !. Une lettre ouverte de journalistes évoquait déjà un « climat difficile pour informer correctement sur l’agroalimentaire en Bretagne », entre risques de contentieux et dépendance économique des médias vis-à-vis des acteurs institutionnels et industriels.
Le documentaire Violence dans les champs ne fait que prolonger ce constat : un système où les agriculteurs eux-mêmes sont piégés par l’endettement, les coopératives et un modèle intensif, tandis que ceux qui osent documenter les dégâts sont mis à l’écart. Pressions sociales, mise à l’index, rien de très formalisé… mais suffisamment pour que le doute s’installe.
Ici commence la contradiction qui fait mal.
Bretagne, terre de socialisme municipal et de vagues vertes ? Absolument. Alliances rose-verte aux municipales, présidence régionale socialiste, et discours écolos à tous les étages. On vote pour la transition, les méga-bassines non, la préservation du littoral… Mais, dans les faits, l’agro-industrie intensive continue de tourner à plein régime. Et personne ne parle des vrais propriétaires, ceux qui font la loi.
Car derrière les petites exploitations endettées se cachent des empires agricoles qui dépassent allègrement les 1 000 hectares. Des groupes comme Le Bihan, ou des exploitants qui multiplient les sociétés (SCEA, SCI, GFA) pour contourner les plafonds de la Safer et s’étendre discrètement : Laurent Dartois dans les Côtes-d’Armor (au moins 800 ha via onze structures), Dominique Kerdoncuff dans le Finistère (près de 1 000 ha via huit entités), Michel Crespel et ses fils en Ille-et-Vilaine (600 ha et une trentaine de sociétés)… Sans oublier les géants de l’agroalimentaire breton – Bigard, Cooperl, Eureden, Terrena, Lactalis, Le Duff ou Roullier – qui ne possèdent pas toujours directement les terres mais les contrôlent via contrats, endettement et filières intégrées.
Là n’est pas la petite filière des paysans bio. Ce sont les piliers d’un modèle qui produit des nitrates en masse, nourrit les algues vertes, asphyxie les rivières, mais aussi l’élevage porcin ou la filière laitière. Les algues vertes ? Un « scandale écologique » selon Inès Léraud elle-même, avec morts d’animaux (chevaux, sangliers) et suspicions sur la santé humaine. Pourtant, l’omerta persiste. Rapports qui disparaissent, autopsies égarées, scientifiques qui finissent par craquer en tribune… mais le système lui tient bon.
Comment une région qui se veut à l’avant-garde du « vivre ensemble » écologique et social peut-elle tolérer une telle chape de plomb ? Parce que l’agroalimentaire, c’est l’économie bretonne, le « poumon » d’un terroir. Des milliers d’emplois, des milliards d’euros, des lobbies puissants. Et parce que critiquer le modèle, c’est risquer d’être catalogué « anti-paysan », « écolo bobo » ou pire. Même quand la terres hurlent le contraire.
Le documentaire de France 5 et les enquêtes de Léraud ne font qu’écorcher la surface. Derrière les algues vertes et les pesticides, c’est toute une culture du silence qui protège les plus gros. En Bretagne, on est socialiste et vert… L’omerta n’a pas de couleur politique. Elle a juste le parfum du lisier et du profit.
Et pendant ce temps, les plages pourrissent, les abeilles meurent et les lanceurs d’alerte sont sous pression.
Transition écologique, n’est-ce pas ?