Il y a dans le monde feutré de l’édition parisienne une hypocrisie tellement bien entretenue qu’elle en est presque admirable. Pendant des décennies, la maison Grasset a fonctionné comme un club privé déguisé en entreprise culturelle — avec ses rites, ses dîners, ses petits arrangements entre amis et ses chèques signés avec la générosité de quelqu’un qui dépense l’argent des autres. Car c’est bien là le cœur du scandale : Olivier Nora, PDG de Grasset rémunéré plus d’un million d’euros par an payé par Hachette — et refacturé seulement à moitié à Grasset — a présidé pendant des années à l’effondrement méthodique d’une maison d’édition mythique. Le chiffre d’affaires est passé de 16,5 millions d’euros en 2021 à 11,9 millions en 2025. Le résultat opérationnel a été divisé par quatre. Et pendant ce temps, les gros chèques continuaient de tomber défiant toute logique économique.
La folie des à-valoir est le chapitre le plus ahurissant de cette saga. Un à-valoir, c’est une avance sur droits d’auteur — censée être remboursée par les ventes futures, du moins en théorie. Chez Grasset, c’est devenu une rente déguisée, un système de fidélisation où l’argent circule entre amis sans jamais vraiment revenir. Simon Liberati a empoché 178 000 euros d’avance pour un livre dont l’insuffisance des ventes n’est pas en mesure de rembourser une telle somme. Pascal Bruckner a encaissé 73 430 euros d’avance alors que l’exploitation de ses dix-sept autres titres creusait un déficit de près de 400 000 euros chez le même éditeur. Grasset accuse au total un déficit de près d’un million d’euros d’avances non couvertes sur seize titres. Et Olivier Nora — bravant toute logique comptable, tout bon sens entrepreneurial, toute responsabilité vis-à-vis de l’actionnaire Hachette — continuait de signer de nouveaux contrats.
Pourquoi ? Parce que l’argent n’était pas le sien. Parce que dans ce milieu, le prestige d’avoir Bruckner ou BHL au catalogue vaut plus que la rentabilité. Et parce que verser de l’argent à des auteurs, c’est s’acheter leur loyauté, leurs passages télé, leurs votes aux prix littéraires — un investissement en influence, pas en littérature.
Car c’est là que le système révèle sa vraie nature. Ce que l’article appelle le « gang Grasset » — gravitant autour de BHL qui joue le rôle de parrain depuis trente ans — n’est pas une métaphore. C’est un circuit de légitimation artificielle parfaitement huilé : l’éditeur verse une avance généreuse, l’auteur est « consacré« , il passe à la télévision sur des plateaux tenus par des journalistes liés aux mêmes maisons, un prix littéraire tombe — attribué dans des jurys composés d’auteurs des mêmes éditeurs — et les ventes ne suivent pas. Qu’importe. L’éditeur signe un nouveau contrat. Le secrétaire perpétuel de l’Académie française, Amin Maalouf, est logé à 125 000 euros — mieux traité que d’autres académiciens. Les mains plongées dans la cuisine des prix littéraires, Jean-Claude Fasquelle et Yves Berger ont permis à leur maison de se hisser à l’une des premières places — « au point d’acquérir une réputation d’acheter les journalistes et les jurés des prix pour gagner leurs faveurs« , selon la Revue des Deux Mondes. Sur les 637 auteurs ayant publié 828 livres chez Grasset entre 2021 et avril 2026, 429 ne se sont tout simplement pas manifestés et n’ont pas signé la pétition de soutien à Nora. La grande majorité des auteurs Grasset sait très bien à quoi s’en tenir — et préfère se taire.
Ce qui rend ce scandale particulièrement révoltant, c’est son impunité tranquille. Verser sciemment des avances à des auteurs dont les ventes ne couvriront jamais les montants engage la responsabilité civile du dirigeant pour faute de gestion envers l’actionnaire. Facturer à moitié au détriment de Grasset la rémunération du PDG payée par Hachette, pendant que le résultat opérationnel s’effondre, flirte avec l’abus de biens sociaux. Tout cela est documenté. Tout cela est dans l’audit. Et pourtant, pendant des années, personne dans ce milieu — ni les journalistes littéraires qui déjeunent rue des Saints-Pères, ni les académiciens logés à bonne enseigne, ni les prix Goncourt distribués entre initiés — n’a jugé utile de regarder les chiffres.
C’est Vincent Bolloré qui a rendu public le pot aux roses en révélant la rémunération de Nora dans le JDD. Quand il faut un propriétaire de média controversé pour mettre fin à la gabegie d’une maison d’édition subventionnée par l’indifférence, c’est que le milieu littéraire parisien est en phase de putréfaction finale…
