
Frida Kahlo, « Unos cantos piquetitos ! » (quelques petites piqûres !), 1938
Le vendredi 8 mai, un policier municipal a utilisé son arme de service et tué son ex-compagne et leurs deux filles de 9 et 13 ans, à son domicile du Val-d’Oise, avant de se donner la mort. « Six féminicides en neuf jours », se sont alarmées des associations de défense des droits des femmes, en pointant une subite accélération du compteur que plusieurs d’entre elles tiennent à jour à travers l’Inter Orga Féminicides. Cet outil de suivi est régulièrement repris par la presse française, ce qui signale à la fois une victoire politique et sa limite. Victoire, car le mot « féminicide » a été imposé dans le vocabulaire courant et dans les médias, à l’issue d’un long parcours militant, qui a traversé plusieurs fois l’Atlantique, l’Europe à l’Amérique latine, et qu’avait retracé Laurène Daycard dans un article paru en novembre 2024. Les journalistes évitent désormais de romantiser le meurtre des compagnes ou ex-compagnes à travers le traitement de ce que l’on appelait auparavant les “crimes passionnels”. Mais lorsque la presse et le parquet s’interrogent sur l’enchaînement des évènements, les conclusions se ressemblent : en dépit des signalements ou des dépôts de plainte, la victime, et souvent avec elle ses enfants, n’ont pu être efficacement protégés. Pourquoi ?
La réponse pourrait être paradoxale. Comme pour d’autres types de délinquance, l’État entend « faire du chiffre » plutôt que traiter les causes profondes des crimes sexuels. Confrontée à une demande sociale, la justice s’est mise à réprimer de plus en plus les violences conjugales mais les magistrats peinent à prévenir la commission des crimes, comme l’expliquaient déjà Elsa Johnstone et Vincent Sizaire en 2023. Si le garde des sceaux communique sur certaines innovations techniques de surveillance, comme le bracelet anti-rapprochement ou le téléphone « grave danger », les associations dénoncent surtout le manque de financement des outils de protection existants permettant d’assurer un suivi au long cours des victimes ainsi qu’une bonne coordination avec la justice des affaires familiales.
Certains collectifs remettent en cause plus radicalement une approche centrée sur le droit pénal. La tradition anticarcérale remonte aux années 1970 durant lesquelles étaient passionnément débattue la question de savoir si l’on pouvait confier à l’État le soin d’émanciper les femmes. Ces questions continuent d’être discutées au sein des collectifs féministes qui témoignent d’un intérêt grandissant pour la justice réparatrice. En février 2025, la philosophe et militante espagnole Clara Serra s’interrogeait quant à elle sur l’opportunité d’introduire la notion de consentement positif — le fameux « seul un oui est un oui » — dans la définition juridique du viol, pour lutter de manière efficace contre les crimes sexuels.