Alors que Tel-Aviv organisait en janvier 2026 une cérémonie célébrant un prétendu record mondial de dons de reins, les autorités palestiniennes de Gaza examinaient des dépouilles restituées mutilées, privées d’organes vitaux. Ce contraste saisissant ravive une affaire documentée depuis plus de trente ans, où des prélèvements non consentis sur des corps palestiniens ont été admis par des responsables israéliens eux-mêmes.
Sommaire
1. Les faits récents à Gaza : des corps rendus incomplets
Le 25 janvier 2026, le président israélien Isaac Herzog participait à une cérémonie promue comme un record Guinness de dons de reins en vie — plus de 1 000 donneurs réunis pour une photo collective, organisée par l’association Matnat Chaim (« Don de vie »). Pourtant, l’organisation Guinness World Records n’a validé que le rassemblement photographique lui-même, et non les transplantations revendiquées. En décembre 2025, lors du premier contact, Guinness avait même rejeté la demande pour « raisons politiques ».
Quelques jours après cet événement, Israël restituait une cinquantaine de dépouilles palestiniennes à l’hôpital Al-Shifa (Gaza City). Les équipes médico-légales palestiniennes ont constaté des signes évidents de torture et de prélèvements chirurgicaux sur de nombreux corps. Le Dr Munir al-Bursh, directeur général du ministère de la Santé à Gaza, a publiquement exigé une enquête internationale indépendante.
Ces constats s’inscrivent dans une série d’alertes lancées dès novembre 2023. L’Observatoire euro-méditerranéen des droits de l’homme (Euro-Med Monitor) avait alors appelé à une investigation après que des professionnels médicaux aient relevé, sur des corps examinés, des disparitions de cornées, cochlées, foies, reins et cœurs.
En octobre 2025, lors d’un échange de dépouilles entre Israël et la résistance palestinienne, un corps a été restitué sans tête ; d’autres présentaient des membres amputés. Le chirurgien plasticien palestino-britannique Dr Ghassan Abu-Sitta a décrit publiquement sur Al Jazeera des thorax ouverts « à la scie chirurgicale », avec des organes prélevés sans endommager les tissus environnants, et des marques de brûlures compatibles avec des produits de conservation.
Chiffre clé : Au 27 janvier 2026, la Campagne nationale pour la récupération des corps de martyrs signalait qu’Israël retenait les dépouilles de 776 Palestiniens, dont 77 enfants de moins de 18 ans.
2. Les aveux des années 1990 : l’institut médico-légal d’Abu Kabir
L’affaire n’est pas nouvelle. Dès la première Intifada (1987-1993), des accusations avaient émergé. En 1999–2000, l’anthropologue américaine Nancy Scheper-Hughes, cofondatrice d’Organs Watch à l’Université de Berkeley (Californie), a recueilli le témoignage de Yehuda Hiss, alors chef pathologiste de l’Institut médico-légal d’Abu Kabir — seul établissement israélien habilité à pratiquer des autopsies en cas de mort non naturelle, situé à Tel-Aviv.
Hiss a admis que des organes — cornées, peau, valves cardiaques, os — avaient été prélevés sur des corps palestiniens, israéliens et de travailleurs étrangers, souvent sans consentement des familles. L’aveu public n’est survenu qu’en 2009, lorsque cet entretien a été révélé. Une enquête interne israélienne a confirmé ces pratiques sans toutefois les qualifier de ciblées exclusivement contre les Palestiniens. Pourtant, des pathologistes interrogés par la chaîne 2 israélienne ont explicitement distingué les corps des soldats israéliens de « ceux des autres »..
Son successeur, Chen Kugel, a été encore plus explicite : « Les organes étaient vendus à quiconque en voulait ; il suffisait de payer. » Aucune sanction pénale significative n’a été appliquée à Hiss, qui a conservé son poste. Israël a affirmé que ces pratiques avaient cessé dans les années 1990, sans ouvrir d’enquête internationale.
La médecin israélienne Dr Meira Weiss a également révélé, dans son ouvrage Over Their Dead Bodies, que des organes prélevés sur des Palestiniens avaient été utilisés dans des recherches médicales dans des facultés de médecine israéliennes et transplantés dans des patients judéo-israéliens.
Point de comparaison pour le lecteur français
En France, tout prélèvement d’organe sur une personne décédée est encadré par la loi Caillavet (1976) et le principe du consentement présumé depuis 2017 (loi de modernisation du système de santé). Les prélèvements non consentis sont une infraction pénale grave. L’Agence de la biomédecine supervise l’ensemble du dispositif, avec traçabilité complète. Ce cadre légal contraste radicalement avec l’absence d’enquête indépendante dans l’affaire israélienne.
3. Le trafic international et le contexte israélien
Israël a été régulièrement associé à des réseaux de trafic d’organes à l’étranger. L’unique personne condamnée aux États-Unis pour trafic d’organes est un Israélien : Levy Izhak Rosenbaum, qualifié par le procureur fédéral de « profiteur sur la misère humaine ». Des citoyens israéliens ont également été impliqués dans des affaires en Turquie, à Chypre, au Kazakhstan et ailleurs, ciblant fréquemment des populations vulnérables — réfugiés syriens, habitants de pays en développement d’Europe de l’Est et d’Asie centrale.
Ce contexte de trafic international contraste avec une donnée nationale paradoxale : le taux de dons volontaires d’organes en Israël reste parmi les plus bas des pays développés (environ 14 % de la population posséderait une carte de donneur). Certains rabbins influents ont longtemps exprimé des réserves religieuses sur le don d’organes, certains allant jusqu’à hiérarchiser la valeur des vies selon l’appartenance communautaire.
- 2015 : Le Dr Riyad Mansour, représentant palestinien à l’ONU, signale dans des lettres au secrétaire général Ban Ki-Moon le retour de corps palestiniens privés de cornées et d’organes.
- 2019 : Des autorités kazakhes arrêtent le Dr Abilay Donbay, un médecin israélien, pour trafic d’organes ciblant des populations précaires d’Ukraine, du Kirghizistan et du Tadjikistan.
- 2024 : L’agence Wafa rapporte que plus de 100 corps palestiniens restitués via le passage de Karem Abu Salem présentent des signes de prélèvements selon les médecins sur place.
4. Les « cimetières des numéros » et la rétention des corps
Israël a longtemps conservé des dépouilles palestiniennes dans ce que les organisations de défense des droits humains appellent des « cimetières des numéros » (cimetières anonymes) : des tombes sans identité, destinées à exercer une pression sur les familles ou à empêcher l’identification des défunts. Cette pratique, qui remonte aux premières décennies du conflit, a été officiellement admise par les autorités israéliennes en 2017.
Des centaines de dépouilles demeurent retenues, y compris celles de mineurs. Cette rétention prolongée empêche non seulement le deuil des familles, mais aussi toute expertise médico-légale indépendante — ce qui soulève des questions sur la possibilité de dissimulation de prélèvements.
Documentaire AJ+ Français — Les accusations récurrentes de prélèvements d’organes sur des Palestiniens
5. Pourquoi aucune enquête internationale ?
Malgré les témoignages médicaux, les aveux historiques et les cas documentés de trafic, aucune commission d’enquête indépendante n’a été ouverte sous l’égide des Nations unies ou d’autres instances internationales. Les autorités palestiniennes et des organisations de droits de l’homme — dont Euro-Med Monitor, le Croissant-Rouge palestinien et des représentants de l’OMS — continuent de réclamer une investigation transparente.
Les allégations sont souvent écartées en recourant à l’argument du « blood libel » (diffamation de sang), un trope antisémite historique, pour discréditer des faits qui, eux, sont documentés. Cette confusion est problématique : des prélèvements non consentis admis par des responsables israéliens ne relèvent pas du mythe, mais du droit pénal et du droit international humanitaire.
Cadre juridique international
La IVe Convention de Genève et le droit international humanitaire coutumier (compilé par le CICR) imposent à toute partie à un conflit de « prendre toutes les mesures possibles pour empêcher que les morts soient dépouillés ». Le prélèvement non consenti d’organes sur des corps de prisonniers ou de victimes de guerre constituerait une violation grave.
10 ans après les premiers appels à enquête de Nancy Scheper-Hughes et plus de deux ans après les alertes d’Euro-Med Monitor post-octobre 2023, l’absence d’investigation internationale reste inexpliquée — et dénoncée par de nombreuses organisations médicales et humanitaires.
6. Conclusion
Le scandale du vol d’organes présumé ne se réduit ni à un incident isolé ni à une théorie du complot. Il repose sur trois piliers documentés :
- Des aveux officiels — les prélèvements non consentis à Abu Kabir dans les années 1990, reconnus en 2009.
- Des observations médico-légales répétées — de 2023 à 2026, sur des corps restitués à Gaza.
- Un contexte de rétention prolongée — des centaines de dépouilles conservées dans des conditions opaques, empêchant toute expertise indépendante.
Tant que les corps des morts continueront d’être traités comme des objets de contrôle ou de ressource, la question de la responsabilité systémique demeurera ouverte. Seule une enquête internationale indépendante — exigée par les faits accumulés — pourrait apporter la clarté et la justice que les familles des victimes attendent depuis des décennies.
Sources
- The Cradle — « Israel’s organ theft scandal exposes a culture of desecration » (2026)
- The Guardian — Admission de Yehuda Hiss sur les prélèvements non consentis (2009)
- Novara Media — Accusations de vol d’organes, octobre 2025
- Mondoweiss — Historique du trafic d’organes israélien (2025)
- Euro-Med Human Rights Monitor — Appel à enquête internationale (2023)
- Washington Report on Middle East Affairs — Accusations de vol de parties de corps (2026)
- Black Agenda Report — Trafic d’organes et mort palestinienne (2026)
- AJ+ Français — Vidéo documentaire sur le sujet
Note éditoriale : Les observations médico-légales palestiniennes sur les corps restitués n’ont pas fait l’objet d’expertises indépendantes internationales confirmées à ce jour. Les sources pro-palestiniennes et israéliennes présentent des narratifs opposés. Cet article se limite strictement aux éléments documentés et/ou admis par des responsables israéliens eux-mêmes.
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