Trois siècles avant les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu, Baruch Spinoza avait déjà compris, avec une lucidité rare, les mécanismes profonds qui font que les êtres humains courent parfois vers leur propre servitude. Par un temps de tempêtes fascisantes, relire Spinoza, c’est se donner des outils pour comprendre pourquoi nous en sommes-là – et comment en sortir.
Jamais nous n’avons eu autant d’informations à portée de main. Jamais nous ne nous sommes autant pensés comme des individus autonomes, capables de choisir nos opinions, nos désirs, nos identités, nos modes de vie. Et pourtant, jamais les affects collectifs n’ont semblé aussi facilement manipulables à grande échelle.
La fabrique contemporaine des affects politiques
Les paniques morales se propagent à une vitesse phénoménale. Les réseaux sociaux récompensent la colère, plutôt que la compréhension. Les chaînes d’information en continu transforment l’indignation en modèle économique. L’extrême droite prospère partout sur le ressentiment, la peur et la désignation de boucs émissaires.
Et pendant ce temps, la catastrophe écologique rappelle chaque jour un peu plus brutalement notre dépendance à un monde vivant que notre civilisation a longtemps cru pouvoir dominer. C’est là que Spinoza devient peut être le philosophe le plus contemporain qui soit – parce qu’il fait de la compréhension la condition même de la liberté.
Les idées inadéquates : quand les affects remplacent la compréhension
Voir des effets sans comprendre les causes
Ce que Baruch Spinoza appelle les « idées inadéquates » éclaire avec une force saisissante les mécanismes contemporains de la désinformation et des politiques réactionnaires.
Une idée inadéquate n’est pas simplement une erreur factuelle, c’est une perception tronquée du réel, qui saisit des fragments du monde sans comprendre les rapports qui les produisent. Une connaissance partielle, confuse, mutilée des causes réelles. Comme l’écrivait Spinoza dans L’Éthique, œuvre jugée scandaleuse et interdite l’année suivant sa publication posthume en 1677 :
« Nous sommes agités en bien des sens par les causes extérieures et, comme les flots de la mer poussés par des vents contraires, nous sommes ballottés, ignorants de notre destin et de notre sort. »
Dans les périodes de crise sociale, cette désorientation peut favoriser l’adhésion à des récits politiques simplificateurs, qui transforment des phénomènes structurels complexes en menaces immédiatement identifiables.
Dire que les personnes migrantes seraient responsables de la crise sociale, que les féministes détruiraient la famille ou que l’écologie serait la cause de l’appauvrissement populaire relève précisément de cette logique. Ces récits transforment des angoisses sociales complexes en explications simples et émotionnellement satisfaisantes. Et c’est précisément pour cette raison qu’ils fonctionnent.
Les affects avant la raison
On le voit clairement aujourd’hui, les faits ne suffisent pas à convaincre. Face à la peur, au ressentiment ou au besoin d’appartenance, une idée fausse peut devenir plus désirable qu’une explication juste, factuelle.
L’extrême droite prospère exactement sur ce terrain. Elle ne convainc pas par la cohérence de ses idées. Elle organise des passions tristes (les émotions qui nous affaiblissent selon Spinoza) : peur du déclassement, humiliation sociale, nostalgie identitaire, colère diffuse. Les plateformes numériques amplifient encore ce phénomène, privilégiant les contenus qui provoquent l’indignation ou le conflit, parce que ces émotions captent davantage l’attention. Notre époque industrialise les idées inadéquates.
Spinoza sait aussi que les êtres humains ne se libèrent pas facilement de leurs illusions. Les idées inadéquates ne disparaissent pas simplement parce que les faits existent : elles sont liées à des affects, à des habitudes, à des structures sociales profondément incorporées.
Mais Spinoza permet aussi d’éviter le mépris facile envers celles et ceux qui adhèrent à ces récits. Les passions tristes prennent appui sur des souffrances sociales bien réelles : précarité, destruction des services publics, isolement.
Les déterminismes : ce qui nous traverse sans que nous le voyions
L’illusion du libre arbitre
Spinoza rejette l’idée d’une volonté toute-puissante capable de décider sans cause. Si nous nous croyons libres, c’est uniquement parce que nous avons conscience de nos désirs tout en ignorant les causes naturelles et extérieures qui nous poussent à les avoir. Dans L’Éthique, Spinoza écrit :
« Les hommes se croient libres parce qu’ils sont conscients de leurs actions, mais ignorants des causes qui les déterminent. »
Il attaque ici l’illusion d’un individu entièrement autonome, capable de penser et d’agir indépendamment des forces sociales, historiques ou matérielles qui le traversent. Cette intuition résonne aujourd’hui avec une force particulière.
Nous aimons nous penser comme des sujets souverains : nos opinions seraient les nôtres, nos goûts le produit de choix personnels, nos désirs l’expression spontanée de notre individualité. Pourtant, une grande partie de ce que nous considérons comme intime ou naturel est socialement fabriquée.
Bourdieu : la sociologie comme prolongement de Spinoza
Les sciences sociales du XXe siècle ont donné un contenu concret à cette intuition spinoziste. Bourdieu, notamment, montre que nos manières de parler, de juger, de nous tenir, de désirer ou même de percevoir ce qui est « normal » sont profondément structurées par notre trajectoire sociale.
C’est ce qu’il appelle l’habitus : un ensemble de dispositions incorporées au fil de l’existence. Un enfant de classe populaire et un enfant de grande bourgeoisie n’habitent pas le monde de la même manière. Ils n’ont pas les mêmes rapports au langage, à l’école, à la culture, au pouvoir ou à leur propre légitimité.
Non parce que leurs capacités individuelles seraient différentes, mais parce que l’ordre social s’inscrit dans les individus, dans les réflexes et dans les affects.
En fin de compte, nous croyons souvent choisir librement ce que le monde social a déjà largement façonné en nous.
Genre, race, colonialité : des dominations incorporées
Ces déterminismes ne concernent pas uniquement la classe sociale. Le patriarcat, le racisme et l’histoire coloniale produisent eux aussi des formes d’intériorisation profondes. Et les rapports de domination façonnent nos comportements et nos façons de voir le monde.
Des femmes apprennent à limiter leurs ambitions, à minimiser leur parole ou à intérioriser certaines formes de peur. Des personnes racisées grandissent dans des sociétés où elles sont davantage associées au danger, au soupçon ou à l’illégitimité. Les hiérarchies sociales deviennent alors des habitudes affectives incorporées. Là encore, Spinoza permet de comprendre que les dominations les plus efficaces sont celles qui finissent par sembler naturelles.
Les algorithmes : nouveaux dispositifs de capture des affects
À ces déterminismes historiques s’ajoutent désormais des infrastructures technologiques inédites. Les plateformes numériques organisent les conditions affectives dans lesquelles nous percevons le monde. Les algorithmes sélectionnent ce qui suscite le plus de réactions immédiates – colère, peur, indignation, anxiété – parce que ces affects prolongent le temps d’attention et augmentent la rentabilité publicitaire.
Ces dispositifs créent des passions tristes en captant des affects déjà produits par les inégalités sociales, les insécurités matérielles ou les paniques identitaires, puis les amplifient à large échelle. L’économie numérique contemporaine apparaît alors comme une gigantesque machine à produire et à faire circuler des idées inadéquates.
Comprendre les causes : le début de la liberté
C’est précisément ici qu’intervient la notion spinoziste d’« idée adéquate ». Une idée adéquate ne signifie pas posséder une vérité pure ou définitive. Elle désigne la capacité à comprendre les causes réelles qui produisent les phénomènes sociaux, politiques ou affectifs.
Comprendre les mécanismes économiques qui nourrissent le racisme, les structures matérielles qui perpétuent le patriarcat, les logiques capitalistes qui détruisent les écosystèmes ou les architectures numériques qui orientent l’attention collective : c’est là que commencent les idées adéquates.
Pour Spinoza, la liberté ne consiste pas à échapper aux déterminismes. Elle consiste à cesser d’être passivement ballotté par des causes extérieures que nous ne comprenons pas. Être libre, ce n’est pas être sans causes ; c’est agir à partir d’une compréhension plus adéquate de ce qui nous détermine. Et c’est sans doute ce qui rend aujourd’hui sa pensée si précieuse : dans une époque saturée d’opinions instantanées, elle rappelle que comprendre demeure un acte profondément politique.
Dieu, c’est la Nature : l’interdépendance contre l’illusion de séparation
« Deus sive Natura »
L’autre grande intuition de Spinoza – celle qui lui valut l’excommunication – est peut-être encore plus actuelle aujourd’hui. Avec sa formule célèbre Deus sive Natura (« Dieu, c’est-à-dire la Nature »), Spinoza refuse de séparer l’être humain du reste du vivant.
Pour Spinoza, l’être humain n’est pas « un empire dans un empire ». Il est une production de la nature parmi d’autres, entièrement pris dans des chaînes d’interdépendances qui le dépassent. Il n’existe pas d’un côté l’humanité, et de l’autre une nature extérieure que nous pourrions exploiter sans conséquences. Tout est lié, tout est interdépendant.
Cette idée entre en collision frontale avec la vision du monde qui a accompagné le capitalisme moderne : celle d’une nature réduite à un stock de ressources disponibles pour la croissance économique.
La catastrophe écologique comme crise de la séparation
L’effondrement écologique montre précisément l’échec de cette illusion. Réchauffement climatique, disparition de la biodiversité, pollution des sols et des océans, multiplication des catastrophes sanitaires : ce que nous faisons au vivant finit toujours par nous revenir.
Là encore, les idées inadéquates prospèrent. Le climatoscepticisme ou le fantasme d’une croissance infinie reposent sur une incapacité à penser les causes réelles et les interdépendances. Spinoza, au contraire, pense les êtres comme des relations plutôt que comme des entités isolées. Trois siècles avant l’écologie moderne, il comprend déjà que l’humanité ne peut pas s’extraire du monde dont elle dépend.
La joie contre les passions tristes
Face aux passions tristes qui nourrissent les régimes autoritaires, Spinoza oppose une autre manière d’habiter le monde : la joie. Non pas la joie superficielle de la consommation ou du divertissement permanent, mais la joie comme augmentation de notre puissance d’agir.
C’est ce que Spinoza appelle le conatus : cette tendance fondamentale de chaque être à persévérer dans son existence. Les passions tristes capturent cette énergie et la retournent contre des ennemis désignés. Les affects joyeux, au contraire, augmentent notre capacité à comprendre, coopérer et agir collectivement, construire des formes de vie communes.
Une société démocratique ne tient jamais durablement par la peur, la concurrence ou le ressentiment. Elle tient par ce que le pouvoir voudrait souvent rendre invisible : la solidarité ordinaire, l’entraide, la confiance minimale sans laquelle aucune vie collective n’est possible. Là où les passions tristes fragmentent, les affects joyeux relient. Et c’est précisément cette puissance commune que toute politique émancipatrice devrait chercher à cultiver.
Notre époque a cruellement besoin de Spinoza
Baruch Spinoza, issu d’une famille de Juifs portugais convertis de force au christianisme, excommunié à 23 ans et marginal toute sa vie, n’avait rien d’un prophète. Il regardait simplement le monde avec une honnêteté si radicale qu’elle demeure encore aujourd’hui profondément subversive.
Car sa pensée, elle, reste d’une actualité troublante. Elle refuse l’illusion d’un individu entièrement libre et autonome. Elle montre que les êtres humains sont traversés par des affects avant d’être gouvernés par la raison, que les dominations finissent par s’incorporer dans les habitudes, et que la peur comme le ressentiment peuvent être organisés politiquement. Mais elle refuse aussi toutes les séparations artificielles : entre le corps et l’esprit, entre l’individu et la société, entre l’humanité et la nature.
À l’heure des algorithmes de l’indignation, des paniques identitaires et de la catastrophe écologique, sa pensée rappelle que la liberté commence lorsque nous comprenons les causes réelles qui nous façonnent, plutôt que de les subir passivement. Notre époque a cruellement besoin de cette lucidité-là.
– Elena Meilune
Photo de couverture : Montage à partir du portrait de Spinoza / Wikimedia Commons
The post Pourquoi Spinoza est l’ennemi de l’extrême droite first appeared on Mr Mondialisation.
Source : Lire l’article original