Alors que les discours officiels célèbrent la transition écologique et la protection de la biodiversité, les forêts françaises sont saignées à blanc. Derrière les promesses de gestion durable se cache une réalité bien moins reluisante : industrialisation des massifs forestiers, mécanisation croissante, plantations monospécifiques et exploitation toujours plus intensive du vivant.
Dans son livre Forêt, Jean-Claude Nouard, forestier, militant et lanceur d’alerte, dénonce les dérives d’un modèle productiviste qui considère l’arbre comme une simple ressource économique. À travers ce manifeste, il interroge notre rapport au vivant, la place du politique dans la gestion des biens communs et l’avenir même des écosystèmes forestiers.
Pour Mr Mondialisation, il revient sur les racines historiques de cette industrialisation, les impasses de la filière bois, la marchandisation de la nature et l’urgence d’un changement de paradigme.

Entretien avec Jean-Claude Nouard
Mr Mondialisation : Vous ouvrez ce livre avec une critique très forte de l’industrialisation des forêts. Quand est-ce que la forêt a cessée d’être perçue comme un écosystème vivant pour devenir une ressource à exploiter ?
Jean-Claude Nouard : « Ma première identification se situe dans l’après-guerre, précisément en 1946, avec la création du Fonds forestier national (FFN). Celui-ci avait pour vocation de dynamiser les forêts françaises en encourageant financièrement les plantations de résineux afin de relancer l’industrie papetière.
La seconde étape est la conséquence directe des tempêtes Lothar et Martin de décembre 1999. La fin prématurée du FFN en janvier 2000 a accéléré le désengagement de l’État dans les domaines de l’environnement et de la gestion forestière. Ce retrait a laissé le champ libre au secteur privé, qui a bénéficié de financements considérables à travers le plan Chablis. »
« C’est avec cet argent que l’industrialisation et la mécanisation des forêts ont véritablement commencé, avant de prospérer sans interruption jusqu’à aujourd’hui. »
Mr Mondialisation : Aujourd’hui, beaucoup de coupes rases ou de plantations industrielles sont encore justifiées au nom de la « transition écologique ». Est-ce que l’écologie est parfois utilisée comme un langage de légitimation du productivisme ?
Jean-Claude Nouard : « Bien évidemment. Ce que l’on appelle communément les coupes rases ou la malforestation n’est en réalité que la partie visible du problème. Ce sont les pratiques les plus spectaculaires, celles qui suscitent l’émotion et l’incompréhension.
« La malforestation actuelle se traduit notamment par un enrésinement massif au détriment des peuplements feuillus. »
Ces opérations sont souvent justifiées par un prétendu rajeunissement des forêts après des coupes dites sanitaires, afin de rendre les projets éligibles aux différents dispositifs de financement publics. L’écologie devient alors un argument servant à légitimer des logiques purement productivistes. »

Mr Mondialisation : Vous décrivez une gestion forestière dominée par des logiques de rendement. Peut-on réellement protéger les forêts tant qu’elles restent soumises à des impératifs économiques ?
Jean-Claude Nouard : « C’est un débat fondamental. La filière bois est extrêmement puissante et bénéficie de nombreux relais dans les sphères politiques et économiques.
La transition écologique a notamment favorisé l’essor de la filière bois-énergie, largement soutenue par de nombreux élus et collectivités qui présentent la biomasse comme une ressource renouvelable sans impact majeur sur l’environnement. À cela s’ajoutent les aides publiques destinées à l’achat de poêles à granulés pour les particuliers.
Dans ce contexte, la pression économique sur les forêts ne cesse d’augmenter. Tant que cette logique de rentabilité primera, il sera très difficile d’envisager une véritable protection des écosystèmes forestiers. »
Mr Mondialisation : En France, l’image de la forêt reste très idéalisée. Est-ce que cette vision romantique contribue aussi à invisibiliser les violences écologiques qui s’y déroulent ?
Jean-Claude Nouard : « La forêt occupe une place centrale dans notre imaginaire collectif. Les contes, les légendes et les récits populaires en témoignent largement.
Cette idéalisation est toutefois ambivalente. Elle peut provoquer une forte émotion face à une coupe ou à une plantation industrielle de conifères, mais elle peut aussi conduire à minimiser les impacts réels de ces pratiques sous prétexte que la nature a toujours su s’adapter.
Cette perception est entretenue par des discours récurrents affirmant que les surfaces forestières n’ont jamais été aussi importantes et que leur rajeunissement constituerait une réponse bénéfique au changement climatique. »
Mr Mondialisation : Votre livre pose la question de notre rapport au vivant. La destruction des forêts révèle-t-elle une crise sociétale plus profonde ?
Jean-Claude Nouard : « Je le pense sincèrement. Nous traversons une période de perte de repères. Les politiques ultralibérales menées depuis plusieurs décennies ont progressivement installé le doute quant à la capacité de nos dirigeants à agir dans l’intérêt général.
« les valeurs dominantes semblent être la réussite sociale, le pouvoir et l’accumulation, quels qu’en soient les moyens. »
Ce modèle favorise l’individualisme et considère l’environnement comme une immense réserve de ressources à exploiter. Nous vivons comme si l’interdépendance entre les êtres vivants et les écosystèmes n’existait pas. Pourtant, chacun de nos gestes contribue à façonner un système dont nous dépendons tous. »
Mr Mondialisation : Vous vous présentez comme un « forestier résistant ». Résister aujourd’hui, est-ce résister à une industrie, à un système économique… ou à une vision du monde ?
Jean-Claude Nouard : « Pour moi, résister consiste à s’opposer à tout ce qui menace l’avenir de notre planète. Notre survie dépend de nos choix individuels et collectifs. Notre inertie actuelle nous conduit droit dans le mur.
Les grandes conférences internationales sur le climat en sont une illustration frappante. À chaque édition, les mêmes engagements sont réaffirmés avec force, mais rarement appliqués. C’est pourquoi mon livre appelle à une véritable révolution écologique et citoyenne. Sans changement profond de paradigme, nous courons à notre perte. »
Mr Mondialisation : On parle beaucoup de biodiversité, mais très peu du droit des forêts à exister pour elles-mêmes. Pensez-vous que nous restons enfermés dans une vision profondément utilitariste du vivant ?
Jean-Claude Nouard : « Il existe un fossé immense entre les discours et les actes. Nous connaissons parfaitement l’état de notre environnement, mais les règles du marché continuent de dicter les décisions. La gestion des forêts est aujourd’hui un acte profondément politique.
Il faut redonner à la forêt le droit d’exister pour ce qu’elle est, et non pour ce que nous voulons qu’elle produise. La forêt remplit des fonctions sociales, environnementales, culturelles et économiques. Il nous appartient désormais de redéfinir nos priorités. »
Mr Mondialisation : Les luttes écologistes sont de plus en plus criminalisées en France. Pensez-vous que défendre les forêts devient un acte politique que le pouvoir préfère marginaliser ?
Jean-Claude Nouard : « Oui, de toute évidence. J’en veux pour preuve les nombreux accords passés entre certaines composantes des forces de l’ordre et la filière bois, prévoyant des échanges d’informations et des dispositifs de protection. La protection de la machine économique semble devenue une priorité absolue, parfois au détriment de l’intérêt humain et écologique. »
« Nous assistons à une situation paradoxale où ceux qui contribuent à la dégradation des écosystèmes cherchent à se présenter comme des victimes. »
Mr Mondialisation : Vous critiquez l’idée selon laquelle technologie, gestion et exploitation suffiraient à « sauver » la nature. Selon vous, qu’est-ce que cette croyance dit de notre incapacité à penser les limites ?
Jean-Claude Nouard : « Le modèle forestier actuel est directement hérité du productivisme agricole des années 1950 et 1960. La mécanisation intensive et l’industrialisation des forêts sont incompatibles avec le temps long propre aux écosystèmes forestiers. Elles détruisent progressivement des milieux parfois âgés de plusieurs siècles pour les remplacer par des plantations standardisées destinées à alimenter l’industrie.
Cette fuite en avant traduit notre incapacité à penser le long terme. La logique financière a même envahi le vocabulaire forestier :
« certains parlent désormais de gestion de patrimoine ou de portefeuille plutôt que de gestion forestière. Tout est dit. »
Mr Mondialisation : Votre livre laisse aussi une place importante à l’émotion, à la contemplation et au sensible. Est-ce que renouer avec cette sensibilité au vivant est devenu une nécessité politique autant qu’écologique ?
Jean-Claude Nouard : « Comprendre la nature nécessite une véritable sensibilité. Sans elle, nous passons à côté de l’essentiel. La contemplation favorise l’observation, laquelle nourrit l’émotion et la compréhension. Pourtant, notre société valorise la vitesse, la rentabilité et l’efficacité permanente.
Il est urgent de réapprendre à regarder, écouter et ressentir. Car nous ne pouvons défendre correctement que ce que nous connaissons réellement. Peut-être que ces gestes simples, répétés à grande échelle, finiront par transformer la politique elle-même. »
Mr Mondialisation : Si vous deviez résumer le cœur de votre manifeste en une seule idée, quel serait aujourd’hui le plus grand mensonge raconté sur la forêt ?
Jean-Claude Nouard : « Le plus grand mensonge consiste à affirmer que la forêt a besoin de l’humain pour bien évoluer, alors qu’en réalité c’est l’humain qui a besoin d’elle pour exister.
Les premiers arbres sont apparus il y a environ 350 millions d’années. Les premiers hominidés bipèdes remontent à sept millions d’années et Homo sapiens à seulement 300 000 ans. Cette longévité et cette résilience devraient nous inspirer davantage d’humilité et de sagesse. »
– Mauricette Baelen
Photo de couverture : Avec toutes autorisations Jean-Claude Nouard
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