Derrière l’affaire Lyhanna, un système qui permet infanticide et violences sexuelles

Depuis le meurtre de la petite Lyhanna, une formule revient en boucle dans les médias et les discours politiques : celle d’un « dysfonctionnement » de la justice. Le terme semble évident. Des plaintes existaient. Des signalements avaient été effectués. Pourtant, rien n’aurait été fait à temps pour empêcher le drame. Mais ce terme « dysfonctionnement » pose problème.

Parler de dysfonctionnement suppose qu’il s’agit d’une anomalie. D’une erreur exceptionnelle. D’un système qui fonctionne correctement la plupart du temps mais qui, dans ce cas précis, aurait connu une panne.

Or l’affaire Lyhanna soulève une autre question : et si le problème n’était pas une défaillance ponctuelle, mais le fonctionnement normal d’un système incapable de protéger efficacement les femmes et les enfants victimes de violences ?

Les violences sexistes et sexuelles ne sont pas une priorité politique

Chaque gouvernement prétend faire de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles une priorité. En 2018, la loi Schiappa devait la renforcer. Pourtant, les résultats racontent une autre histoire.

Des milliers de victimes renoncent chaque année à porter plainte. En 2021, 24 d’entre elles renonçaient à passer la porte du commissariat. Parce que ça n’aurait servi à rien. Parmi celles qui franchissent cette étape pour des affaires de violences sexuelles, 86% voient leur dossier classé sans suite, 94% pour des affaires de viols. Les associations spécialisées dénoncent régulièrement le manque de moyens (et de formation) de la justice, de la police, de la protection de l’enfance et du secteur médico-social.

Le sort de Lyhanna s’inscrit dans ce contexte. Les informations rendues publiques indiquent que le principal suspect, Jérôme Barella, avait déjà fait l’objet de signalements et d’accusations avant le meurtre de l’enfant. Pourtant, aucune mesure n’a été mise en place pour empêcher le passage à l’acte.

La réaction politique a immédiatement consisté à rechercher des responsabilités individuelles : un magistrat, un enquêteur, un service particulier. Cette approche permet de désigner quelques coupables sans remettre en cause l’organisation générale du système.

Pourtant, lorsqu’un même phénomène se répète pendant des décennies, malgré les alertes des associations, des travailleurs sociaux, des chercheurs et même de nombreux magistrats, il devient difficile de parler d’accident. Un dysfonctionnement est exceptionnel. La répétition est un système.

L’impunité change de visage, pas de logique

Certaines affaires ont montré comment des hommes puissants pouvaient bénéficier de mécanismes de protection informels.

L’affaire Epstein est probablement l’exemple le plus spectaculaire. Pendant des années, des victimes ont dénoncé un système d’exploitation sexuelle impliquant des mineures. Malgré de nombreuses alertes, Jeffrey Epstein a bénéficié de traitements judiciaires particulièrement favorables avant que l’ampleur de l’affaire ne soit pleinement reconnue.

Les accusations visant Gérard Depardieu ont également ravivé le débat sur la difficulté de mettre en cause des personnalités influentes. Notoriété, soutien médiatique, réseaux professionnels : autant de facteurs susceptibles de retarder la prise en compte de la parole des victimes.

Mais réduire le problème aux seuls hommes puissants serait une erreur. Le sort tragique de Lyhanna démontre précisément l’inverse. Jérôme Barella n’est ni une célébrité, ni un milliardaire, ni une personnalité bénéficiant d’une influence nationale. Pourtant, là aussi, les alertes n’ont pas suffit.

L’impunité ne résulte donc pas uniquement du pouvoir social des agresseurs. Elle résulte également de la faiblesse des mécanismes de protection des victimes. Qu’il s’agisse d’un homme célèbre ou d’un inconnu vivant dans un quartier populaire, le résultat peut être le même : des signalements ignorés, des procédures interminables et des victimes laissées seules face à leurs agresseurs. La différence réside parfois dans les moyens utilisés pour échapper aux conséquences. Mais l’issue finale reste souvent identique.

Classements sans suite : une silenciation institutionnalisée

L’une des réalités les plus dérangeantes concerne l’écart entre le nombre de violences sexuelles signalées et les réponses judiciaires effectivement apportées.

Derrière les classements sans suite de la quasi-totalité des plaintes pour violences sexuelles se trouve des institutions libérales et structurées par la culture du viol : le type de preuves exigées ne correspond pas à la réalité de ce que sont les violences sexuelles, stéréotypes sexistes, manque de moyens, lacunes du droit pénal. Pour les victimes, le résultat est souvent le même : l’absence de procès et l’absence de condamnation. Autrement dit, une part considérable des violences dénoncées disparaît avant même d’atteindre un tribunal. Et dans l’imaginaire collectif, cela laisse supposer que le mise en cause serait innocenté.

Dans ce contexte, le meurtre de Lyhanna apparaît comme la conséquence prévisible d’un système qui rechigne structurellement à protéger les femmes et les enfants. Lorsque les mêmes mécanismes produisent les mêmes résultats année après année, malgré les alertes répétées des associations, des chercheurs et des professionnels de terrain, c’est un système d’infanticide et de féminicide qui est à l’œuvre. 

Combien d’autres vies seront broyées avant d’admettre que le problème vient de la machine elle-même, et qu’elle soit radicalement transformée ?

Florian Doare


Photo de couverture : Marche blanche pour Lyhanna

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