Visiblement, les condamnations et les poursuites successives pour son racisme et sa xénophobie ne lui ont pas suffi. Il a fallu que Thaïs d’Escufon s’en prenne également aux personnes en situation de handicap. En suggérant que certaines personnes seraient moins aptes que d’autres à exercer leurs droits fondamentaux, elle exhume une vision du monde qui a nourri les pages les plus sombres de notre histoire.
Récemment, Thaïs d’Escufon s’est de nouveau illustrée par sa haine de la différence, avec des propos visant les personnes porteuses de trisomie 21 et, plus largement, une remise en cause du suffrage universel.
La militante d’extrême droite s’est notamment indignée du fait que sa voix « vaille autant que celle d’un trisomique », avant d’évoquer l’idée de conditionner le droit de vote à des critères de quotient intellectuel, remettant en cause un droit fondamental sur lequel repose la démocratie.
L’obsession du tri humain
L’idée de conditionner le droit de vote aux capacités intellectuelles n’est pas seulement antidémocratique, elle renvoie aux bases-même de la mouvance eugéniste et des horreurs auxquelles elle a conduit.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, de nombreux responsables politiques, médecins et universitaires défendent l’idée qu’il existerait des individus « aptes » et d’autres « inaptes ». Les personnes handicapées, avec des troubles psychiatriques ou celles considérées comme « déficientes » sont alors perçues comme un problème social qu’il faudrait contrôler, corriger ou faire disparaître.
Des pays qui se prétendent « civilisés » – États-Unis, Canada, Suède, Japon, France – ont mis en œuvre des politiques de stérilisation forcée au nom de cette logique. En Allemagne nazie, au-delà des 400 000 stérilisations, la mécanique eugéniste atteint son aboutissement le plus meurtrier avec le programme Aktion T4 : une campagne d’extermination de dizaines de milliers de personnes handicapées, jugées « inutiles » ou « indignes de vivre ». Même après ces horreurs, des politiques de stérilisation contrainte se sont poursuivies dans de nombreux pays jusqu’à la fin du XXe siècle.
Décider, comme le fait Thaïs d’Escufon, que certains citoyens valent moins et devraient avoir moins de droits, c’est toujours ainsi que ça commence. Rarement ainsi que ça s’arrête.
Et rappelons-le, l’eugénisme n’est pas seulement une abomination éthique. C’est aussi une absurdité scientifique. La diversité humaine n’est pas une anomalie à éradiquer – c’est le fondement même de la survie de notre espèce. Vouloir la réduire au nom d’un idéal de pureté, c’est se tromper à la fois sur l’histoire et sur la biologie. Et sacrifier au passage ce qui nous reste d’humanité.
Le suffrage universel dans le viseur
C’est précisément pour empêcher cette hiérarchisation que le suffrage universel existe. Le droit de vote n’est pas une récompense accordée aux individus considérés comme suffisamment intelligents ou compétents. Il repose sur un principe fondamental : tous les citoyens sont égaux politiquement et doivent pouvoir participer aux décisions qui les concernent. Le principe même du suffrage universel est de refuser que l’accès à la citoyenneté dépende d’un niveau d’études, d’un patrimoine, d’une origine ou d’une capacité intellectuelle supposée.
Cette idée qui paraît aujourd’hui évidente a pourtant longtemps été combattue. Les femmes n’ont obtenu le droit de vote en France qu’en 1944. Elles aussi ont longtemps été considérées comme incapables de participer correctement à la vie démocratique.
Thaïs d’Escufon, le visage instagrammable du fascisme contemporain
Thaïs d’Escufon est une figure bien connue de l’extrême droite française. Ancienne porte-parole de Génération identitaire, mouvement dissous en 2021 par le gouvernement pour provocation à la haine et à la discrimination, elle s’est depuis reconvertie dans l’influence politique sur les réseaux sociaux.
Son discours repose largement sur les thématiques classiques de la mouvance identitaire : obsession migratoire, théorie du « grand remplacement », dénonciation d’un prétendu effondrement civilisationnel et désignation récurrente de boucs émissaires. Toujours la même mécanique, celle qui rappelle les périodes les plus sombres de notre histoire : identifier un groupe, le présenter comme un danger, justifier son exclusion.
Quand une agression devient un discours raciste
Thaïs d’Escufon affirme avoir été victime d’une agression sexuelle commise par un homme qu’elle présente comme un migrant tunisien. Toute agression sexuelle doit être condamnée. Mais une expérience personnelle ne constitue pas la démonstration d’une vérité générale sur des millions de personnes. Si l’on appliquait cette logique, chacun pourrait prétendre tirer des conclusions sociologiques à partir de son seul vécu.
En décembre 2023, invitée sur BFM TV, Thaïs d’Escufon affirme que le principal danger pour les femmes, ce sont les hommes « immigrés africains, noirs et arabes ». Des propos qui lui valent une condamnation pour « injure publique en raison de l’origine, l’ethnie, la nation ou la race » en juin 2026.
Cette condamnation s’ajoute à un parcours déjà marqué par plusieurs démêlés judiciaires. En 2021, dans le cadre de l’opération anti-migrants « Mission Pyrénées » menée par Génération identitaire à la frontière franco-espagnole, elle comparaît pour injures publiques. Condamnée en première instance à deux mois de prison avec sursis, elle sera finalement relaxée en appel en 2022.
Son engagement au sein de Génération identitaire l’a également conduite à participer à l’intrusion violente menée dans les locaux de SOS Méditerranée à Marseille en 2018. Dans cette affaire, les condamnations des militants impliqués ont été confirmées en appel en 2026. L’opération visait une association de sauvetage en mer venant en aide aux personnes migrantes en Méditerranée.
Le plus ironique dans tout ceci, c’est qu’après avoir consacré une grande partie de son engagement politique à dénoncer les migrants et à présenter l’immigration comme une menace pour les sociétés européennes, Thaïs d’Escufon a récemment évoqué sa volonté d’immigrer elle-même dans un autre pays :
« Je prévois potentiellement de m’expatrier, notamment à cause de tous les problèmes judiciaires que je rencontre. Je ne veux pas avoir de casier judiciaire parce que ça complique un petit peu ce genre de choses. Donc, si je peux faire reculer une condamnation au maximum, je le ferais jusqu’au bout. »
Ce que disent réellement les chiffres des violences sexuelles
Les violences sexuelles constituent un phénomène massif. Mais contrairement à l’imaginaire entretenu par l’extrême droite, elles ne sont pas nécessairement le fait d’étrangers ou de personnes issues de l’immigration. En France, les données disponibles montrent que l’immense majorité des victimes de viol ou de tentative de viol connaissent leur agresseur. Selon les chiffres officiels, cette proportion atteignait 91 % en 2017. Conjoints, ex-conjoints, membres de la famille, amis, collègues, voisins. La réalité des violences sexuelles ressemble rarement au fantasme du prédateur étranger surgissant dans une ruelle sombre. Le danger se trouve bien plus souvent dans l’entourage proche.
L’affaire Gisèle Pélicot a révélé l’existence de dizaines d’hommes ordinaires, issus de milieux sociaux variés, qui ont participé pendant des années à des viols organisés par son mari. Aucun lien avec la couleur de peau ou l’origine supposée.
Même constat avec Jeffrey Epstein aux États-Unis, ou avec les nombreuses affaires impliquant des personnalités publiques qui usent de leur pouvoir, de leur notoriété ou de leur position sociale pour se croire en droit sur le corps des femmes. Les violences sexuelles traversent l’ensemble de la société. Elles ne sont pas le monopole d’un groupe ethnique.
Prétendre le contraire permet seulement de détourner l’attention des véritables mécanismes des violences sexistes et sexuelles, et non de protéger les femmes. Mais l’extrême droite excelle dans la désignation de boucs émissaires chargés d’expliquer à eux seuls des phénomènes sociaux complexes et généralisés.
Un seul et même projet
Le racisme et le validisme reposent sur une même vision du monde : celle qui consiste à hiérarchiser les êtres humains, à les ranger dans des catégories et à leur attribuer une valeur différente selon ce qu’ils sont. C’est le cœur de toutes les idéologies d’exclusion. La base du fascisme. Certaines personnes compteraient davantage que d’autres. Certaines mériteraient plus de droits. D’autres moins.
La démocratie repose sur le principe inverse : les droits fondamentaux ne dépendent ni de l’origine, ni de la religion, ni du handicap. C’est précisément parce que les êtres humains sont différents qu’ils doivent être égaux devant la loi. Et c’est bien pour ça que l’extrême droite et l’extrême gauche ne sont pas comparables.
– Elena Meilune
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