L’anorexie, une pathologie du capitalisme ?

À rebours des explications exclusivement psychologiques, Marianne Fougère défend dans L’anorexie, pathologie du capitalisme une thèse forte : ce trouble ne révèle pas seulement une souffrance individuelle, mais aussi les contradictions d’un système qui érige la maîtrise de soi, la performance et l’optimisation permanente en idéaux.

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L’anorexie est généralement pensée comme une maladie relevant de l’intime : une histoire personnelle, familiale, psychique.

Dans L’anorexie, pathologie du capitalisme, Marianne Fougère, docteure en science politique, propose de déplacer le regard : sans nier la singularité de chaque parcours, elle montre comment ce trouble s’inscrit aussi dans un contexte social qui valorise le contrôle, l’autonomie et la performance.

Pourquoi parler de « pathologie du capitalisme » ? En quoi le corps anorexique révèle-t-il les contradictions de notre époque ? Et comment penser la guérison lorsque les causes sont à la fois individuelles et structurelles ? Entretien.

La dysmorphophobie ou dysmorphie corporelle, est le fait de voir son corps de manière déformée et bien différent de la réalité / Pexels

Mr Mondialisation : Vous expliquez que l’anorexie ne peut pas être comprise uniquement comme une maladie individuelle. À quel moment avez-vous réalisé qu’elle racontait aussi quelque chose de notre organisation sociale et économique ?

Marianne : « Cela ne s’est pas imposé d’un seul coup. Pendant longtemps, j’ai vécu l’anorexie comme une énigme personnelle : mon problème, mon corps, ma responsabilité.

C’est d’ailleurs ainsi qu’on nous invite à la penser. Puis j’ai constaté que des comportements associés au trouble étaient valorisés tant qu’ils restaient socialement acceptables : se contrôler, être mince, disciplinée, performante, ne pas prendre trop de place.

« La société célèbre cette maîtrise avant de s’inquiéter lorsqu’elle devient extrême. »

J’ai alors compris que l’anorexie ne surgissait pas hors du monde : elle pousse jusqu’à leur point de rupture des valeurs très ordinaires comme la performance, l’autonomie, la restriction ou le refus des besoins. Cela ne signifie pas que le capitalisme cause mécaniquement chaque anorexie, mais que nos souffrances empruntent les langages de leur époque. Aujourd’hui, ce langage est celui du contrôle, de l’optimisation et de la peur de dépendre. »

Mr Mondialisation : Pourquoi avoir choisi de parler de « pathologie du capitalisme » plutôt que de « pathologie de la modernité », de la société de consommation ou du patriarcat ?

Marianne : « Le mot « capitalisme » permet de relier des phénomènes souvent étudiés séparément : la marchandisation des corps, l’injonction à la performance, la concurrence, l’optimisation de soi ou la responsabilité individuelle en matière de santé.

La modernité me semblait trop vaste. La société de consommation est incontournable, mais l’anorexie ne relève pas seulement d’un refus de consommer : elle participe aussi d’une logique de production d’un corps efficace, désirable et employable.

Représentation de l’injonction à la maigreur dans notre société / Unsplash

Quant au patriarcat, il est indispensable pour comprendre pourquoi les femmes sont davantage exposées, mais il fonctionne avec l’économie. Les normes féminines sont aussi des marchés. Le patriarcat distribue la pression ; le capitalisme la monétise, l’intensifie et la présente comme un choix personnel. Les deux font assez bon ménage. Ils n’ont même pas besoin de partager l’addition. »

Mr Mondialisation : Si l’anorexie est le symptôme d’un système, qu’est-ce qu’elle révèle exactement de ce système ?

Marianne : « Elle révèle un système qui prétend ne connaître aucune limite tout en exigeant des individus qu’ils se limitent sans cesse. Il faut consommer toujours plus, tout en restant mince, performant et parfaitement maître de soi.

« L’anorexie pousse jusqu’au point de rupture l’idéal d’un individu qui ne dépendrait de rien, pas même de ses propres besoins. Or avoir faim, c’est reconnaître une dépendance fondamentale. »

Elle montre aussi que la maladie peut être l’exagération de la norme : le corps anorexique n’est pas hors système, il applique trop parfaitement certaines de ses consignes. Enfin, elle révèle notre difficulté collective à entendre un refus. Face à un corps qui ne coopère plus, nous cherchons d’abord à le remettre en état de fonctionner avant d’en interroger le sens. »

Mr Mondialisation : Votre livre invite-t-il à déplacer le regard de la responsabilité individuelle vers une responsabilité collective ?

Marianne : « Oui, mais déplacer ne signifie pas abolir. Je ne remplace pas une explication simpliste par une autre. Chaque personne anorexique a une histoire singulière. En revanche, la responsabilité individuelle devient écrasante lorsqu’elle est la seule que l’on accepte de voir.

« On demande à la personne de guérir tout en la renvoyant dans un environnement qui continue de célébrer la minceur, la restriction et la maîtrise. »

C’est un peu comme demander à quelqu’un d’arrêter de tousser sans s’interroger sur la qualité de l’air. La responsabilité collective consiste à examiner les conditions dans lesquelles ces troubles apparaissent, sont encouragés ou mal soignés : l’industrie de la beauté, les plateformes numériques, le travail, l’école, la médecine, mais aussi nos conversations ordinaires. Il ne s’agit plus seulement de demander : « Qu’est-ce qui ne va pas chez cette personne ? », mais : « Dans quel monde cette souffrance a-t-elle pris cette forme ? » »

Mr Mondialisation : Peut-on encore considérer le corps comme un espace intime alors qu’il est constamment évalué, comparé, optimisé et marchandisé ?

Marianne : « Le corps reste intime, mais c’est une intimité très fréquentée. Il est traversé par le regard familial, médical, amoureux, professionnel, publicitaire et désormais algorithmique.

« Nous croyons disposer librement de notre corps, mais nos choix sont façonnés par des normes. Le paradoxe est là : le corps est présenté comme un projet individuel alors qu’il est soumis à une évaluation collective permanente. »

Il devient à la fois une vitrine, un capital et une preuve morale. Reprendre possession de son corps suppose donc aussi de lui reconnaître un droit à l’opacité, à l’imperfection, au besoin, au vieillissement et, soyons audacieuses, à la tranquillité. »

Photographie prise le 21 avril 1887. Extrait de « Anorexia Nervosa (Apepsia Hysterica, Anorexia Hysterica) » par William Withey Gull, M.D. / WikimediaCommons

Mr Mondialisation : L’anorexie est souvent présentée comme une obsession de la minceur. N’est-elle pas plutôt une obsession du contrôle ?

Marianne : « La minceur est la forme visible du trouble, mais elle n’en est pas toujours le cœur. Le contrôle occupe une place centrale : contrôler son alimentation peut donner l’impression de reprendre prise lorsque le reste paraît chaotique.

« Mais l’anorexie commence parfois comme une tentative de maîtrise et finit par devenir ce qui vous maîtrise. »

Les règles se multiplient, l’espace mental se rétrécit et la liberté disparaît. Derrière le contrôle se joue aussi une question plus profonde : celle des besoins. Contrôler sa faim, c’est tenter de contrôler sa vulnérabilité, pouvoir se dire : « Je n’ai besoin de rien. » Une position qui correspond étrangement à l’idéal contemporain de l’individu autonome et performant. La minceur est moins une fin qu’un langage. »

Mr Mondialisation : Peut-on voir dans l’anorexie une forme de résistance paradoxale à une société qui pousse sans cesse à consommer ?

Marianne : « Oui, à condition de souligner le mot « paradoxale ». Refuser de manger dans une société fondée sur la consommation produit une dissonance. En ce sens, je parle d’une « grève du corps » : une grève étrange, sans revendication formulée, où le corps suspend sa coopération.

Mais cette résistance est profondément ambivalente, car elle reproduit aussi les valeurs qu’elle semble refuser : la discipline, la performance, le contrôle de soi. L’anorexie n’est ni une révolte héroïque ni une solution politique. C’est une résistance qui se retourne contre celle qui la porte, mais qui possède un potentiel critique : elle révèle qu’un monde sans limites peut produire des individus obsédés par le fait de s’en imposer, jusqu’à disparaître. »

Mr Mondialisation :  Peut-on guérir individuellement d’une souffrance dont les causes sont en partie structurelles ?

Marianne : « Heureusement, oui. Dire que les causes sont en partie structurelles ne signifie pas qu’il faille attendre la fin du capitalisme pour commencer une thérapie ou reprendre un repas. La prise en charge individuelle est indispensable : l’anorexie met la vie en danger et nécessite des soins médicaux, psychologiques et nutritionnels.

Ce que je critique, c’est une conception trop étroite de la guérison, qui consisterait seulement à restaurer un poids ou à supprimer un comportement sans écouter ce qu’il a rendu supportable ou exprimé. Soigner l’individu et transformer le monde ne sont pas deux projets concurrents. Il vaut mieux faire les deux. C’est moins pratique qu’une ordonnance unique, mais plus honnête. »

Mr Mondialisation :  Pourquoi les femmes restent-elles très majoritairement concernées par les troubles anorexiques ?

Marianne : « Parce qu’elles sont encore socialisées à vivre leur corps comme un objet à surveiller, corriger et présenter. Très tôt, elles apprennent qu’elles seront regardées, comparées et évaluées. Elles doivent être désirables sans paraître trop conscientes de leur désirabilité, minces sans sembler obsédées, gourmandes mais pas grosses, performantes sans prendre trop de place. La féminité traditionnelle repose largement sur une discipline des appétits, qu’ils soient alimentaires, sexuels, professionnels ou politiques.

À cela s’ajoute une contradiction contemporaine : les femmes sont invitées à réussir tout en restant soumises à des normes esthétiques extrêmement contraignantes. L’anorexie peut cristalliser cette tension. Cela n’épargne évidemment pas les hommes ni les personnes trans ou non binaires, mais la disproportion entre les sexes n’a rien de mystérieux. »

Mr Mondialisation : Les réseaux sociaux ont-ils aggravé un problème déjà ancien ou en ont-ils changé la nature ?

Marianne : « Les troubles anorexiques existaient bien avant Instagram ou TikTok. Les réseaux n’ont pas créé le problème, mais ils en ont modifié l’intensité, la vitesse et l’intimité. La comparaison sociale est devenue permanente et s’invite jusque dans la chambre. Les plateformes personnalisent en outre les normes : l’algorithme comprend vite ce qui retient votre attention et vous propose toujours plus de contenus liés au régime, au fitness ou à la perte de poids. Cela peut créer un environnement obsessionnel.

Mais les réseaux ne produisent pas seulement de la souffrance : ils permettent aussi à des personnes isolées de trouver des ressources et des communautés de soutien. Le véritable changement tient peut-être au fait que nos corps sont devenus des contenus, et nos insécurités des données particulièrement rentables. »

Mr Mondialisation : Pensez-vous que notre société a tendance à médicaliser des souffrances qui sont parfois d’abord sociales ou politiques ?

Marianne : « Oui, mais je refuse d’opposer le médical et le politique. Une souffrance peut être socialement produite tout en nécessitant un traitement médical. Une anorexie reste une maladie grave. Le problème apparaît lorsque le diagnostic ferme la discussion au lieu de l’ouvrir.

Il donne accès à des soins indispensables, mais peut aussi réduire la souffrance à un dysfonctionnement individuel. La médecine doit évidemment agir dans l’urgence lorsque la vie est en danger. En revanche, si tout le soin se concentre sur le poids, les calories ou l’IMC, on risque de réparer le corps sans entendre ce qu’il exprimait. Il faut tenir ensemble l’urgence biologique, l’histoire singulière et le contexte social. »

Mr Mondialisation : À quoi ressemblerait une société qui produirait moins d’anorexie ? Quelles normes faudrait-il déconstruire en priorité ?

Marianne : « Ce serait d’abord une société qui tolérerait davantage les besoins, les limites et la dépendance.

« Avoir faim, être fatigué, demander de l’aide ou ne pas être performant ne seraient plus des fautes morales. »

Il faudrait rompre avec l’association entre minceur, santé et valeur personnelle, mais aussi avec l’idéal de maîtrise absolue. Nous ne sommes pas des êtres capables de tout contrôler : nous avons besoin des autres, nous vieillissons, nous tombons malades.

Une société moins anorexigène transformerait aussi le soin, l’école, le travail et les médias : mieux repérer les troubles, limiter la promotion des régimes, cesser les commentaires sur le poids et garantir une véritable sécurité matérielle. Elle serait capable de dire collectivement « assez », pour que les individus n’aient plus à inscrire seuls cette limite dans leur chair. »

Mr Mondialisation : Le problème est-il le capitalisme lui-même ou certaines formes contemporaines du capitalisme néolibéral ?

Marianne : « Les mécanismes que j’analyse prennent une intensité particulière dans le capitalisme néolibéral : individualisation des risques, mise en concurrence, recul des protections collectives, culte de l’entrepreneur de soi. Chacun est invité à gérer son corps, sa carrière ou sa santé comme un portefeuille d’actifs. Le néolibéralisme radicalise cette logique en transformant la discipline extérieure en autodiscipline : il ne se contente pas de nous imposer des normes, il nous demande de les désirer.

Mais je ne crois pas que le problème se limite à une version excessive du capitalisme. La croissance sans fin, la marchandisation et la mise en valeur de tout ce qui existe lui appartiennent structurellement. Les politiques publiques peuvent toutefois en limiter les effets : des protections sociales solides, un système de santé accessible ou une réduction des inégalités changent concrètement les vies. Le néolibéralisme n’a pas inventé cette logique ; il l’a rendue plus intime. Désormais, la petite entreprise à optimiser, c’est nous. »

Mauricette Baelen


Photo de couverture : Marianne Fougère – © Sandrine Cornillot

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