Golf vandalisé : derrière les greens, le communautarisme des riches

Dans la nuit du 13 au 14 août 2026, des activistes écologistes se sont introduits sur le golf de Mignaloux-Beauvoir, près de Poitiers. Ils ont découpé des greens, coulé du béton et planté des légumes sur le parcours. Mais ils ont aussi laissé un message : « Moins de greens, plus de racines ». Leur objectif affiché était de dénoncer la crise de l’eau et les inégalités sociales qu’elle révèle.

Fin juillet 2026, c’est le golf de Tremblay-sur-Mauldre, dans les Yvelines, qui avait subi des dégradations. Son directeur estimait les dégâts à hauteur de 60 000 euros. D’autres dégradations ont également été signalées à Roissy-en-France et dans le Calvados.

Réduire ces actions à de simples actes de vandalisme empêcherait de comprendre le conflit politique qu’elles cherchent à mettre en scène. Car derrière le golf apparaissent deux questions fondamentales à l’heure du dérèglement climatique : qui utilise les ressources disponibles et pour quels usages ?

Le golf, symbole d’une bataille autour de l’eau

Le golf est devenu depuis la sécheresse de 2022 l’un des symboles des conflits autour de l’utilisation de l’eau. L’image est particulièrement efficace : des pelouses parfaitement vertes au milieu d’un été sec, au moment où les particuliers peuvent être soumis à des restrictions.

La réalité mérite toutefois davantage de précision. Les golfs sont eux aussi soumis aux restrictions préfectorales. Plusieurs niveaux d’alerte limitent en effet l’arrosage des terrains.  Le golf de Mignaloux-Beauvoir affirme par ailleurs récupérer les eaux de pluie et de drainage et respecter les règles préfectorales. Mais la polémique dépasse le respect de la réglementation.

Lorsqu’une ressource se raréfie, déterminer quels usages restent légitimes devient nécessairement politique. S’hydrater, préserver les écosystèmes ou maintenir un espace de loisir réservé à une minorité privilégiée ne répondent pas aux mêmes besoins. Le golf mobilise un usage important de ressources et d’espace au bénéfice d’une pratique qui demeure socialement marquée. C’est précisément ici que l’écologie rencontre la lutte des classes.

Le golf et l’entre-soi des classes privilégiées

Le golf n’est évidemment plus réservé à une poignée de millionnaires. La pratique s’est largement démocratisée et tous les golfeurs n’appartiennent pas aux classes supérieures. Pour autant, l’accessibilité théorique d’une activité ne signifie pas que les barrières sociales ont disparu. Le coût du matériel, les cotisations, le temps disponible et les habitudes culturelles continuent de sélectionner ceux qui fréquentent ces espaces. Mais cette logique dépasse très largement le golf.

Les catégories sociales les plus riches disposent de leurs quartiers résidentiels, de leurs établissements scolaires, de leurs lieux de vacances, de leurs réseaux professionnels et de leurs espaces de sociabilité. Et surtout, elles possèdent les moyens matériels de choisir leur environnement social. Étrangement, personne ou presque ne parle ici de « communautarisme ». Le terme est pourtant omniprésent lorsqu’il est question de populations discriminées de manière systémique.

Mais lorsque des populations aisées organisent leur existence de manière à fréquenter principalement des personnes qui leur ressemblent, le vocabulaire change. On parle maintenant d’« entre-soi ». La différence n’est pas anodine. Le communautarisme serait une menace pour la société. L’entre-soi bourgeois devient presque une préférence personnelle.

Le communautarisme bourgeois ne dit pas son nom

Ce traitement différencié devient encore plus frappant lorsque l’on observe la ségrégation résidentielle ou scolaire. Un ménage suffisamment fortuné peut choisir un quartier dans lequel le prix de l’immobilier écarte une grande partie de la population. Il peut inscrire ses enfants dans certains établissements, fréquenter des lieux de loisirs coûteux et partir en vacances dans des destinations inaccessibles aux catégories populaires. Aucune règle n’impose explicitement cette séparation.

C’est précisément ce qui la rend particulièrement efficace. Il n’est pas nécessaire d’afficher « réservé aux riches » devant un quartier où le prix du mètre carré dépasse largement les capacités financières d’un ménage moyen. La sélection s’effectue par l’argent.

Cette séparation possède également une conséquence politique. Les individus les plus riches peuvent se soustraire aux dégradations des services publics : déménager, payer certains services privés, choisir leur école, disposer d’un jardin ou partir lorsque les températures deviennent difficiles. Ils n’habitent donc pas seulement des espaces différents. Ils disposent d’une capacité supérieure à échapper aux conséquences matérielles des crises qui touchent le reste de la population.

Les plus riches sont aussi ceux qui polluent le plus

Cette question devient incontournable lorsqu’on la replace dans le contexte écologique. Car l’empreinte carbone n’est absolument pas répartie uniformément dans la population. Selon Oxfam, les 10 % des Français les plus riches émettent environ 15,6 tonnes de CO₂ par personne et par an, contre 3,8 tonnes pour une personne appartenant à la moitié la plus pauvre. Pour les 1 % les plus riches, l’estimation atteignait 40,2 tonnes.

Mais ces chiffres ne comptabilisent que la consommation. Car dès qu’on intègre les actifs financiers, l’écart devient encore plus spectaculaire. Toujours d’après Oxfam, l’empreinte carbone moyenne des 10 % des Français les plus riches s’élève à 38 tonnes de CO₂e lorsque consommation et investissements sont combinés.

Le problème écologique ne peut donc pas être réduit à une somme de comportements individuels équivalents. On peut fermer le robinet pendant le brossage des dents, baisser son chauffage ou acheter des vêtements d’occasion. Ça n’aura jamais le même impact que les vols longs courriers, avoir plusieurs grandes résidences, ou encore détenir des investissements dans des industries fortement carbonées. Pourtant, la sobriété continue souvent d’être présentée comme un effort individuel : chacun devrait faire « sa part ». Et c’est précisément ce que les actions contre les golfs cherchent à dénoncer.

Un green vandalisé ne fera évidemment pas disparaître les inégalités et ne résoudra pas la crise climatique. Mais l’image possède une force politique évidente : celle d’un espace parfaitement entretenu et consacré au loisir au moment où la raréfaction des ressources impose de choisir entre différents usages. Derrière quelques mètres carrés de gazon retournés se trouve donc une question autrement plus dérangeante : peut-on demander une sobriété collective sans remettre en cause les modes de vie de ceux qui consomment le plus ?

Car le communautarisme bourgeois ne consiste pas seulement à vivre entre soi. Il permet également de disposer de davantage d’espace, de ressources et de moyens de se protéger des crises. À mesure que les limites écologiques se resserrent, cette contradiction devient de plus en plus difficile à masquer. La question n’est plus seulement de savoir comment consommer moins. C’est surtout qui doit réduire sa consommation en premier.

Florian Douare


Photo de couverture de Sugar Golf sur Unsplash

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