Le Monde Diplomatique, mars 2026


Le Monde Diplomatique donne la parole à Francesca Albanese : « Le ministre des affaires étrangères français, M. Jean-Noël Barrot, persiste, signe et s’enferre : la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation dans les territoires palestiniens occupés doit démissionner… pour des propos qu’elle n’a pas tenus. Mme Francesca Albanese répond dans nos colonnes à la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime.

« Depuis plus de deux ans, mon mandat fait l’objet de polémiques soigneusement orchestrées, et d’une virulence croissante. Le 8 février, une députée française a attaqué ma personne sur la base de déclarations tronquées me faisant dire qu’Israël « est l’ennemi commun de l’humanité », alors que mon discours visait les pays qui ont armé Israël, ainsi que les médias et les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le discours génocidaire. Sans prendre soin de vérifier la teneur exacte de mes dires ni examiner les faits, le ministre des affaires étrangères français Jean-Noël Barrot s’est aussitôt fait l’écho de ces attaques à l’échelle internationale, condamnant comme « outranciers et coupables » des propos que je n’ai jamais tenus et annonçant que la France saisirait le Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour appeler à ma démission. Ses homologues italien, allemand et tchèque lui ont emboîté le pas, sans davantage procéder aux vérifications élémentaires qu’exige leur charge. Le 19 février, le premier ministre français Sébastien Lecornu a publiquement repris la même demande. »

Pour Christophe Ventura, Cuba est bien seule : « Est-ce la fin de la révolution cubaine ? Le président américain Donald Trump et son secrétaire d’État Marco Rubio semblent bien décidés à la faire advenir. En quête d’un nouveau trophée impérial, ils appliquent la méthode testée avec succès contre le Venezuela, l’allié numéro un de La Havane et son premier soutien économique depuis les années 2000. Pour un adversaire des États-Unis en Amérique latine, M. Trump et son administration n’envisagent qu’un destin : la soumission. Mais deux chemins peuvent y conduire. La première voie est celle de la négociation — avec un pistolet sur la tempe —, qui doit aboutir à un « accord », aux conditions américaines. Si cette première option s’avère impraticable, la seconde s’impose, comme ce fut finalement le cas à Caracas : l’utilisation de la force brute. C’est alors M. Trump qui fixe, seul, les règles, donne le tempo et siffle la fin de la partie. Le locataire de la Maison Blanche dispose d’un atout redoutable dans la confrontation : son imprévisibilité. À tout moment, il peut changer d’avis et frapper. La mise en scène de son « imperium » est dorénavant bien huilée, presque ritualisée. M. Trump a pris l’habitude de partager ses humeurs du jour avec quelques journalistes. Une intervention militaire à Cuba ? « Ce ne serait pas une opération très difficile comme vous pouvez l’imaginer. Mais je ne pense pas que cela sera nécessaire »

Nos maires sont en campagne(Julian Mischi) : « Á la suite du scrutin municipal de 2014, journalistes et universitaires se sont pressés pour observer de près l’expérience de démocratie locale à l’œuvre à Saillans, un bourg de 1 300 habitants situé au pied du Vercors. Des habitants, opposés aux élus sortants à propos de l’installation d’un supermarché, avaient constitué une liste citoyenne et remporté le scrutin, en promettant une gestion collégiale et participative. Ce laboratoire politique n’émerge pas n’importe où : nous sommes dans le Diois, une partie de la Drôme qui voit, depuis plusieurs décennies, l’arrivée de néoruraux diplômés, fortement impliqués dans la vie associative. »

Constantin Brissaud débusque l’invention du trou de la Sécu : « Les systèmes de protection sociale mis en place par de nombreux pays après la seconde guerre mondiale appréhendaient la santé comme une condition nécessaire au bien-être. Huit décennies plus tard, elle n’apparaît plus dans les discours publics et les médias que comme une « dépense » comptable. Entre-temps, une sourde bataille dans les institutions internationales fut menée — et perdue. »

Arsène Ruhlman nous emmène à bord du TGV chinois : « Qu’est-ce que le train à grande vitesse chinois ? Un écosystème technique intégré à l’échelle vertigineuse, une prouesse d’ingénierie à l’équilibre économique fragile, un puissant vecteur d’intégration régionale. Tout cela, sans doute, mais aussi une vitrine que la Chine aime présenter au monde dans le cadre de ce que la presse locale a baptisé la « diplomatie du TGV »

Tom Stevenson évoque la surenchère de M. Bukele : « Pour les droites latino-américaines, le président salvadorien fait figure de modèle en matière de lutte contre le crime organisé. Sa politique de la « main de fer » multiplie les violations des droits humains, au nom du combat antigang. Elle inspire d’autres États comme l’Équateur. Et enchante Washington, qui expulse ses migrants encombrants vers les prisons du pays centre-américain. »

Dans les vergers de Californie, des enfants triment et tremblent (Robert Lopez) : « epuis des décennies, des enfants nés aux États-Unis ramassent les fruits en Californie aux côtés de leurs parents immigrés. Les luttes syndicales des années 1960 et 1970 leur ont permis d’acquérir certains droits. Mais pas assez pour vivre correctement, protégés des accidents du travail et des pesticides. À cela, la police de l’immigration ajoute à présent la peur de l’expulsion de leurs proches. ».

Pour Eva Tapiero, la colère rurale couve au Maroc : « Partenaire choyé de l’Union européenne, le royaume a connu plusieurs contestations au cours des dernières années, dont celle de la « Gen Z 212 », sigle choisi par la jeunesse en révolte contre les inégalités et la corruption. Les revendications qu’elle formule font écho à celles des travailleurs agricoles, qui ne bénéficient que très peu de la manne des exportations de fruits et de légumes. »

Bernard Hourcade demande quelle relève pour l’ran : « Depuis le début de l’année, les États-Unis ont soufflé alternativement le chaud et le froid sur l’Iran. D’un côté, l’administration américaine a déployé une imposante armada aéronavale dans les eaux du golfe Persique et dans ses bases de la région. Pour de nombreux observateurs, il ne fait aucun doute qu’une telle concentration d’avions et de navires de guerre, dont deux porte-avions, ne peut qu’être le prélude à une attaque d’envergure, fût-elle limitée dans le temps. De l’autre, Washington et Téhéran ont accepté de reprendre les négociations au sujet du programme nucléaire iranien, mais il s’agit, derrière cette question stratégique, d’une tentative de régler le contentieux politique global qui oppose l’Iran et les États-Unis depuis la prise en otage des diplomates américains en 1979. S’il est difficile de prévoir quelles seraient les conséquences d’une opération militaire, notamment en ce qui concerne la survie du régime iranien, une éventuelle, longue et difficile « normalisation » Iran – États-Unis serait une nouvelle révolution pour les Iraniens, car elle saperait les fondements idéologiques de la République islamique.

La révolution iranienne de 1979 fut marquée par l’irruption de l’islam populaire comme force politique. Depuis lors, on a surtout regardé la République islamique au prisme de l’islam révolutionnaire et régulièrement prédit sa chute imminente en occultant les forces et idées politiques d’indépendance, de liberté, de respect des droits humains et de justice sociale qui avaient abouti au renversement d’une monarchie despotique et inféodée aux États-Unis. Ces forces n’ont jamais disparu, tandis que le régime s’enfermait dans le despotisme et la corruption et que la société continuait de se transformer et, souvent, de se révolter. »

Fanny Pigeaud estime que Washington veut déloger Pékin du Congo : « Premier producteur mondial de cobalt et deuxième de cuivre, la République démocratique du Congo est devenue l’un des principaux théâtres de l’offensive américaine pour sécuriser l’accès aux ressources stratégiques, sur fond de rivalité croissante avec la Chine. Soutenus par la Maison Blanche, les investisseurs cherchent à s’implanter dans un pays toujours en proie à une guerre dévastatrice. »

Philippe Descamps montre que Montpelleier parie sur la gratuité des transports : « En 2018 et 2019 ont eu lieu deux phénomènes majeurs dans notre histoire sociale : les “gilets jaunes” et les marches des jeunes pour le climat. En cherchant une réponse politique, j’ai commencé à m’intéresser à la gratuité des transports. »Élu maire de Montpellier et président de la métropole en 2020, le socialiste Michaël Delafosse a fait de ce sujet un « totem »,un engagement qui figurait sur ses bulletins de vote. Il cite le « droit à la ville » d’Henri Lefebvre pour défendre ce choix « structurant »reliant « justice sociale, transition écologique et cohésion territoriale », dans une commune où le taux de pauvreté atteint 28 %, contre 15,4 % en France métropolitaine. »

Serge Halimi et Pierre Rimbert dénoncent les “ fake news ” du Quai d’Orsay : « Où va la diplomatie française ? Et qui parle en son nom ? Lorsque la réaction de M. Emmanuel Macron à l’enlèvement de son homologue vénézuélien par des militaires américains fut à ce point enthousiaste que M. Donald Trump la relaya aussitôt sur son compte, le président français en parut embarrassé. Pour un défenseur proclamé du droit international contre les transgressions des « régimes autoritaires », saluer l’action meurtrière (une centaine de tués) d’un commando dans une capitale étrangère faisait plutôt mauvais genre. M. Macron se défendit en expliquant… qu’il ne fallait pas accorder la moindre importance à sa réaction sur X : « La politique ne se fait pas avec des “tweets”. La seule chose qui compte, c’est le communiqué du ministre des affaires étrangères » —un communiqué qu’il disait avoir « cautionné » (Le Monde,10 janvier 2026). »

Dominique Pinsolle évoque la vertu selon Netflix : « Série phare de Netflix au succès planétaire, Stranger Things(2016-2026) a été rapidement accueillie comme une œuvre progressiste. Probablement parce que, entre fantastique et science-fiction, cette histoire d’enfants passionnés de jeux de rôles et confrontés à des forces maléfiques cultive la nostalgie des années 1980 — où elle se déroule — sous l’angle du féminisme, de la diversité culturelle et de la marginalité. Lors de la remise d’un prix couronnant la série en 2017, l’acteur David Harbour s’est enflammé, au nom de tous ses collègues : « Cette récompense (…) est un appel (…) à construire, à travers notre art, une société plus empathique et plus compréhensive (…). Nous repousserons les brutes, nous protégerons les marginaux et les exclus, ceux qui n’ont pas de foyer. » Il n’en fallait pas davantage, au début de l’ère Trump, pour voir dans ce programme l’avant-garde d’une résistance culturelle portée par Netflix, plate-forme réputée proche des idées démocrates. L’univers parallèle au cœur de l’histoire (le « Monde à l’envers ») et ses inquiétantes créatures ont même été perçus comme une métaphore de l’Amérique ravagée par le néolibéralisme. Et comment ne pas assimiler au président républicain le traître de la troisième saison (un politicien blond, affairiste et corrompu par les Russes) ? »

Olivier Koch et Nikos Smyrnaios dénonce ce que l’IA inflige au journalisme : « Il suffit de mettre en parallèle l’efficacité des robots conversationnels et la médiocrité de l’information produite par la plupart des médias pour goûter une amère ironie : volontairement asservi à la pression du clic et de l’instantané, le journalisme s’est lui-même rendu automatisable. Face à l’intelligence artificielle, la presse doit se refonder ou disparaître. »

Lahouari Addi a regardé le monde vu de Königsberg : « À la toute fin du xviiie siècle, le philosophe Emmanuel Kant (1724-1804) s’engageait sur le terrain cosmopolitique, et réfléchissait aux conditions d’une « paix perpétuelle ». Sa pensée, fondatrice pour le droit international, reste vivace. Elle éclaire les dynamiques guerrières, les dilemmes sécuritaires, les blocages diplomatiques et les tragiques renversements qui caractérisent notre époque. »

Lionel Richard explique l’art de durer en politique : « Comment un parlementaire « de gauche », engagé dans le combat contre la haine raciste, a-t-il pu rallier Vichy et servir avec zèle le maréchal ? Moins atypique qu’il n’y paraît, le cas de Paul Marchandeau (1882-1968) éclaire le rôle des ambitions personnelles, des connivences notabiliaires et des réseaux de pouvoir dans les phénomènes de dérive politique. »

Jean-Arnault Dérens évoque des Balkans imaginaires : « Ceux qui en ignoraient à peu près tout les ont rêvés longtemps et confusément. Les Balkans étaient de remarquables embrayeurs de fantasmes. Frontières indécises, paysages contrastés, ils apparaissaient secrets, à l’écart de la modernité, d’une singularité qui favorise leur réinvention en principautés d’opérette ou en contrées vaguement primitives. »

Evelyne Pieillier se demande pourquoi Saint-Exupéry a écrit sur un mouton : « e n’est pas juste un phénomène. C’est un mystère. Tout le monde connaît l’inoxydable « S’il vous plaît, dessine-moi un mouton ». On en est tout ému ou tout crispé, peu importe, on connaît. Depuis quatre-vingts ans, on connaît. De près, de loin, comme s’il faisait partie depuis toujours ou presque de l’imaginaire collectif ; du patrimoine, pour tout dire. Le monde change, Le Petit Prince reste.

Difficile de ne pas se demander pourquoi. L’aviateur Antoine de Saint-Exupéry, écrivain couronné, combattant honoré, est à New York depuis la fin 1940 ; il y a publié Pilote de guerre, qui fut un grand succès. En 1943, il fait paraître un bref texte qu’il a illustré de ses aquarelles, un conte pour les enfants, ceux qui en ont l’âge, ceux qui se rappellent l’avoir été. Il dédie Le Petit Prince à son ami, celui qui, cette même année 1943, est déjà au cœur de sa Lettre à un otage, l’écrivain Léon Werth, « quand il était petit garçon ».

En 1944, après avoir rejoint l’Afrique du Nord et repris du service dans l’armée de l’air, il disparaît dans la Méditerranée au cours d’une mission. Dès lors, il devient une légende. Un aviateur raconte sa rencontre, alors qu’il est en panne dans le désert, avec un enfant venu d’un lointain astéroïde. Cet enfant, le Petit Prince, souverain et unique habitant de son univers, en est parti pour s’éloigner de la capricieuse rose qu’il aime. Il a voyagé, fait la connaissance de quelques habitants d’autres planètes. Arrivé sur Terre, il converse avec un renard dont il devient l’ami, et avec un serpent. Il partage un long moment avec l’aviateur, puis choisit de retourner chez lui. En se faisant piquer par le serpent. »



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