La gauche occidentale est-elle devenue pro-guerre ?
L’attaque militaire massive et coordonnée des États-Unis d’Amérique (EUA) et d’Israël contre l’Iran, déclenchée le 28 février 2026, a eu le mérite de faire apparaître au grand jour la défaillance totale de la gauche occidentale, son abandon de toute perspective anti-impérialiste concrète et son incapacité à être à la hauteur du moment historique. En effet, cette attaque non provoquée, qui relève du « crime d’agression » considéré comme le « crime suprême » par le Tribunal de Nuremberg et ultérieurement par le Statut de Rome et le droit international, n’a suscité quasiment aucune manifestation ou protestation de masse en France ou dans les pays occidentaux. Cette absence de mobilisation antimilitariste de la gauche occidentale et le rôle que celle-ci joue en temps de guerre seront analysés dans les paragraphes qui suivent. Le terme de « gauche occidentale » fait référence à la nouvelle gauche née en Occident d’après-guerre et qui a prévalu sur la gauche authentique surtout après la chute de l’URSS. Elle est décrite par le philosophe marxiste italien Domenico Losurdo, entre autres, dans son livre Le « Marxisme occidental » et La « Question communiste ».
Il fut un temps où existait en Occident un mouvement résolument pacifiste, incluant la gauche dans son ensemble, qui a réussi à mobiliser des millions de gens pour manifester leur opposition à l’invasion américaine du Vietnam. Ce mouvement se trouvait en résonance avec les positions des pays du tiers monde et du mouvement des non-alignés (souveraineté nationale, non-ingérence et lutte contre le colonialisme et l’impérialisme). Mais quelques décennies plus tard, ces mêmes jeunes occidentaux en sont venus à approuver, au moins implicitement, toutes les guerres occidentales alors que le reste du monde continuait à les rejeter. En effet, la position de la gauche occidentale a oscillé entre, d’une part, un appel explicite à « intervenir » militairement en Libye en 2011 et en Syrie à partir de 2013 et, d’autre part, une approbation implicite des interventions militaires de l’OTAN en Yougoslavie en 1998, en Afghanistan en 2001 et les bombardements aériens massifs d’Israël et des EUA contre l’Iran en 2025 et 2026.
La posture du « Ni – Ni »
La position de l’approbation explicite est justifiée par la « défense des droits de l’homme » au détriment du droit international. Il s’agit de manipuler et d’instrumentaliser la résolution de l’Organisation des Nations Unies (ONU) sur la « responsabilité de protéger » pour soutenir des interventions militaires de l’Occident qui violent la charte de l’ONU. Cette position n’est pas spécifique à la gauche parce qu’elle est soutenue également par la droite et l’extrême droite occidentales. La position de l’approbation implicite est plus sournoise et mérite qu’on s’y attarde ici. Elle prend généralement forme avec des slogans de type « Ni-Ni » : « Ni OTAN – ni Milošević », « Ni OTAN – ni Talibans », « Ni Bush – ni Saddam », « Ni Trump – ni Khamenei »… Outre le fait qu’elle établit une fausse symétrie entre l’agresseur et l’agressé, ce qui relève d’un abandon total des bases du droit international, cette position met sur un pied d’égalité deux parties qui ne sont pas égales. Le pouvoir militaire et la capacité de nuisance des EUA, de l’OTAN et d’Israël sont sans commune mesure avec ceux des pays attaqués. Les mettre sur un pied d’égalité revient à abandonner aussi tout sens des réalités et des rapports de force dans le monde. La posture du « Ni-Ni » est très confortable car elle permet, à peu de frais, à la gauche occidentale de se donner bonne conscience en se plaçant au-dessus de la mêlée, en dehors de toute réalité historique. Elle ignore volontairement qu’elle est partie prenante de l’agression dans la mesure où nous vivons, travaillons et payons nos impôts dans les pays agresseurs…
« Dénoncer » et « soutenir »
S’il y a bien une chose dans laquelle la gauche occidentale excelle, c’est « dénoncer et soutenir ». Elle passe son temps à « dénoncer le régime » des mollahs, des talibans, de Kadhafi, de Bachar… Parallèlement, on ne manque pas de déclarations de « soutien » aux femmes afghanes, iraniennes, au peuple libyen, syrien… Mais à y voir de plus près, le « dénoncer et soutenir » se limite au signalement de vertu. Ces déclarations n’ont aucun effet concret dans les pays concernés par le simple fait que cette gauche occidentale ne pèse rien sur la scène mondiale, vu qu’elle n’a aucun moyen matériel pour faire suivre ces déclarations par des actions. Elle n’a ni armes, ni argent, ni brigades internationales à envoyer pour « soutenir » qui que ce soit. Le seul effet produit a lieu ici et il consiste à participer avec la droite et l’extrême droite à la fabrication du consentement de la population occidentale à la guerre en renforçant la propagande de guerre. Celle-ci consiste de tout temps à trouver la justification noble à la guerre (soutenir) et à diaboliser les États attaqués (dénoncer).
Mais dans son élan grandiloquent, la gauche occidentale ne s’arrête pas là. Non seulement elle participe à la propagande de guerre mais en plus elle attaque et « dénonce », toujours avec la droite réactionnaire, les rares voix politiques ou médiatiques qui osent s’opposer à la guerre en les accusant cette fois-ci de « soutenir » le méchant du moment. Ainsi défendre les principes fondamentaux de la charte de l’ONU vous rend « complice » de l’ennemi. Si vous défendez le droit international sans « dénoncer » le méchant, vous êtes « suspect » de « soutenir » l’autre camp, vous êtes « campiste ». Parce que, rappelez-vous, la nouvelle gauche n’est dans aucun camp, elle est « Ni – Ni ». Elle ne se salit pas les mains. Elle sauve sa pureté morale vu qu’elle ne prend pas partie, quand bien même « la barricade n’a que deux côtés camarades » , comme disaient ses ancêtres. La nouvelle gauche a les mains pures, mais elle n’a pas de mains…
Quel bilan ?
Du point de vue moral, seules comptent les conséquences de nos actions. Qu’est-ce que la nouvelle gauche occidentale a-t-elle réussi à accomplir ces 30 dernières années ? Réponse : Rien ! A-t-elle réussi à résoudre un conflit ? À être médiatrice d’un accord de paix ? À éviter une guerre ? À infléchir les positions bellicistes des gouvernements occidentaux par une mobilisation anti-guerre ? Non ! Elle a été, implicitement ou explicitement, à la remorque de l’OTAN dans la destruction de l’Afghanistan, de la Libye, de la Syrie et de l’Iran, avec en prime le triomphe de mouvements djihadistes. L’Occident et Israël sont les plus grands bénéficiaires des expéditions impérialistes et néocoloniales que la nouvelle gauche refuse de condamner sans ambiguïté et sans « oui mais… ».
Si la gauche occidentale continue à se proclamer solidaire des peuples du tiers monde, il est grand temps pour elle de constater que l’écrasante majorité de l’humanité est opposée aux interventions militaires occidentales qu’elle soutient. Pour être vraiment solidaire avec les peuples du tiers monde, elle devrait réaliser que son seul périmètre d’action se situe dans ses pays occidentaux et que son seul devoir urgent est de freiner et d’empêcher les immenses souffrances et destructions que ses gouvernements occidentaux infligent au reste du monde depuis des décennies. Voilà la tâche historique qui lui incombe. Une fois qu’elle l’aura accomplie, elle pourrait « dénoncer » les gouvernements à l’autre bout du monde. En attendant, elle devrait faire son travail et la fermer !
Mathias Detekt