Ce reportage s’inscrit dans notre série La balade du naturaliste : une randonnée à la découverte d’une espèce ou d’un milieu exceptionnel, en compagnie d’une ou d’un passionné.
Massif de Belledonne (Isère), reportage
C’est un lieu de reportage que l’on gardera secret. Une forêt de conifères et de feuillus quelque part dans le massif de Belledonne, au nord de Grenoble. Notre guide du jour, Pierre Pola, préfère rester évasif sur la localisation du parcours qu’il effectue chaque printemps pour recenser la population de chouettes chevêchette et de nyctales de Tengmalm. Il ne voudrait pas donner aux gens l’envie de déranger ces petits rapaces des montagnes, reliques de l’époque glaciaire, désormais espèces protégées.
Avec ses yeux jaune d’or surmontés de sourcils blancs, son plumage brun tacheté de blanc et son bec doré, la chevêchette est un tout petit rapace de 16 centimètres de hauteur. Elle est très territoriale, contrairement à sa cousine, la chouette de Tengmalm, à peine plus grande avec son plumage brun foncé à points blancs, qu’on a retrouvé à 1 200 kilomètres des Alpes.
Pierre Pola est forestier à l’Office national des forêts (ONF) depuis une quarantaine d’années. Il est également membre du Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel-Solidaires. Ornithologue de formation, il effectue ce comptage depuis 2017 dans le cadre du réseau national des petites chouettes de montagne. L’objectif est de mieux connaître ces espèces pour essayer d’adapter les pratiques sylvicoles à leur préservation.

Pierre Pola est chargé par l’Office national des forêts d’effectuer le comptage des chouettes chevêchette et des nyctales de Tengmalm.
© Pablo Chignard / Reporterre
Son protocole est précis, avec cinq points d’observation pour chaque chouette : la chevêchette en fin d’après-midi et la Tengmalm au crépuscule. Première étape, l’écoute active : Pierre Pola et sa stagiaire, Lara Figuet, s’arrêtent et tentent de distinguer le cri de la chouette pendant deux minutes. Puis ils lancent une repasse — un enregistrement de son cri — avant de tendre à nouveau l’oreille pendant cinq minutes, à la recherche d’un hululement.
Seulement quelques couples dans le massif
Cette méthode permet d’évaluer le nombre individus dans un périmètre donné. Au sein des 2 000 hectares de forêt publique sur lesquels veille Pierre Pola, on parle de cinq à sept couples de chevêchette et de cinq couples de Tengmalm. Un recensement loin d’être exhaustif, mais qui donne une tendance démographique. Cette année, par exemple, Pierre Pola n’a pas entendu de Tengmalm chanter. Sans doute faute de rongeurs, son repas préféré, dont la présence dans la zone est irrégulière selon les années.

L’abattage généralisé des arbres attaqués par les scolytes prive de nombreux animaux de refuge.
© Pablo Chignard / Reporterre
Le premier point d’écoute se trouve au bord d’une piste forestière. Pierre Pola lance la première repasse, celle de la chevêchette. Un concert de passereaux lui répond. D’abord le roitelet huppé, dont le chant ressemble à une voiture qui n’arriverait pas à démarrer. Puis le grimpereau des bois, le bouvreuil pivoine, la mésange huppée, ainsi qu’un troglodyte mignon. Une cacophonie appelée mobbing, ou houspillage.
Cette technique est mise en place par les petits oiseaux pour prévenir le groupe de la présence d’un prédateur, en l’occurrence, la chouette. « S’ils la localisent, ils peuvent se rassembler pour aller la harceler. C’est une belle preuve de solidarité interespèces », sourit Pierre Pola.
« Parfois, elle se perche, ne dit rien et nous regarde »
Mais ce soir, nous avons beau tendre l’oreille, aucun sifflement flûté ne se fait entendre. Pour mettre toutes les chances de notre côté, on chemine en silence vers le second point d’écoute, à l’affût du moindre bruit dans les branches. « Il faut bien observer la cime des arbres. Parfois, elle se perche, ne dit rien et nous regarde », dit Pierre Pola.

Lara guette la cime des arbres, où les chouettes chevêchette restent parfois silencieuses.
© Pablo Chignard / Reporterre
Ni la chevêchette, ni la Tengmalm ne sont vraiment farouches. Le forestier se souvient d’un nid situé à proximité d’un sentier de randonnée emprunté par des hordes d’écoliers lors des sorties scolaires. « La femelle nichait à 10 mètres du chemin pendant deux ans. Mais j’ai l’impression qu’à la troisième saison, elle est quand même partie ».
Introuvable chevêchette
On arrive au second point d’écoute. Même protocole, même échec : pas de trace de chevêchette. La repasse ne déclenche que les cris d’une grive musicienne, d’un roitelet triple bandeau, d’une mésange noire et d’un pinson des arbres « qui fait le chant de la pluie », décrit Pierre Pola, jamais à court de métaphores poétiques.
En approchant du troisième point d’écoute, une série de « tic-tic-tic » ultrarapides résonne dans l’air. C’est le bruit d’un pic épeiche qui délimite son territoire tout en se signalant aux femelles. Cet oiseau grimpeur est également un bâtisseur de nids, qu’il creuse dans les troncs à l’aide de son bec pointu. Un foyer qu’il abandonne après sa première couvée, faisant le bonheur d’autres habitants de la forêt, comme les chouettes.

Les forestiers font retentir le cri de la chouette chevêchette en espérant obtenir une réponse.
© Pablo Chignard / Reporterre
Justement, quelques centaines de mètres plus loin, Pierre Pola désigne un sapin à l’écorce desquamée. « J’ai vu un mâle chevêchette tourner autour il y a trois semaines. Je sais qu’il y a une volonté d’installation ». On s’arrête, on écoute. Seul le silence nous répond. Pierre Pola pense que la femelle est en train de couver ses œufs. Pour la laisser tranquille, il ne déclenche pas la repasse.
« Tout le vivant est affecté par la radicalisation de la sylviculture »
Le lieu choisi par cette chevêchette pour donner la vie est un conifère décimé par les scolytes, ces petits coléoptères qui creusent des galeries sous l’écorce, coupant la circulation de la sève. Pour éviter leur propagation, tous les arbres touchés sont coupés et le bois mort est nettoyé. Une solution qui déplaît au forestier. « En les coupant, non seulement on empêche le prédateur du scolyte de s’installer, mais on prive aussi la faune de refuge. De plus, ce bois mort va nourrir les centrales à biomasse. Or, en hiver, 97 % de la nourriture se trouve dedans avec des insectes xylophages. Il est nécessaire à la vie de tous les organismes dans la forêt ».
Pierre Pola plaide pour un moratoire sur les coupes entre le 1ᵉʳ février et le 15 juillet, durant la période de nidification. Sauf que la Ligue pour la protection des oiseaux ne s’est pas encore emparée du sujet. Quant à l’ONF, s’il commence à réfléchir à l’idée, elle se heurte à la réalité commerciale de l’organisme, qui se doit aujourd’hui d’être rentable.

Du haut de ses 16 cm, la chouette chevêchette est le plus petit rapace d’Europe.
« Il faut faire du chiffre. On va mobiliser des bûcherons, des machines, faire tourner l’économie. Mais on aura bousillé une grande partie de l’écosystème forestier. Tout le vivant est affecté par la radicalisation de la sylviculture », déplore Pierre Pola. Ainsi, la plus grosse menace qui pèse sur ces petites chouettes de montagne n’est pas — encore — le réchauffement climatique, mais l’industrialisation de la forêt, qui détruit leur habitat.
Nous parvenons au dernier point d’écoute. La nuit commence à tomber en même temps que l’averse. Les oiseaux se sont tu et la chevêchette est restée muette. Quant à la Tengmalm, il est inutile d’essayer de l’entendre : le mauvais temps a mis fin au protocole du forestier. Pierre Pola devra revenir pour tenter à nouveau d’entendre le hululement de ces petits rapaces rares et fragiles.
