La « caméra-ronéo » de Paul Carpita, par Anne Jourdain (Le Monde diplomatique, mai 2026)


Robert, docker à Marseille, aime Marcelle, ouvrière dans une biscuiterie. La seconde guerre mondiale vient de s’achever, et le jeune couple peine à se loger dans une ville en pleine reconstruction. Aux flancs de l’hôtel de ville, les immeubles de l’architecte Fernand Pouillon sortent de terre, mais ne sont pas dans leurs moyens. Sur le port, la grève couve. Contre le travail qui manque, et contre la guerre d’Indochine (1946-1954) qui encombre les quais de ses innombrables cercueils. Robert, « chômeur intermittent », enrage de ne pouvoir convoler. Jusqu’à trahir les siens pour améliorer ses conditions d’existence : son frère, Jean, dirigeant syndical des « portuaires » à la Confédération générale du travail (CGT) ; sa fiancée, dont la conscience politique naît et s’éprouve dans la lutte. Ainsi va l’intrigue du Rendez-vous des quais (1955), premier long-métrage de Paul Carpita (1922-2009), instituteur communiste et cinéaste amateur.

Le tournage dure trois ans : le réalisateur dirige des comédiens non professionnels, les techniciens sont des amis. Les bobines, fournies par le Parti communiste français (PCF), doivent servir à dépeindre cet âpre combat des travailleurs du port pour la paix au Vietnam entre 1949 et 1950. Un cinéma de la débrouille qui avait enthousiasmé Georges Sadoul, historien et critique aux Lettres françaises. « L’exercice de la caméra-stylo, écrivait-il déjà en 1953, suppose un collectif de travail et une large ouverture sur le monde contemporain, comme vient de le démontrer d’une façon remarquable un jeune instituteur marseillais. » Et de poursuivre : avec lui « la caméra-stylo devient caméra-ronéo, un moyen de propager avec le plus grand art de très nobles convictions ». Ces louanges n’épargneront à Carpita ni la censure ni l’oubli.

Depuis 1947, la guerre froide a rompu les équilibres politiques issus de la Libération. Les ministres communistes ont été exclus du gouvernement. Contre le plan Marshall et la (…)

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