Pendant que les Américains paient leur essence cinq dollars le gallon et voient leurs courses alimentaires augmenter chaque semaine, la famille Trump a amassé plus de quatre milliards de dollars en douze mois de second mandat. Ce chiffre n’est pas une estimation partisane — il sort d’une enquête du Wall Street Journal, vérifiée par Bloomberg et Forbes. La fortune totale de la famille présidentielle est passée de 4,4 milliards de dollars en octobre 2024 à 7,7 milliards en octobre 2025, avec une estimation du New York Times qui pourrait dépasser les dix milliards. C’est la première fois dans toute l’histoire des États-Unis qu’un président en exercice possède des intérêts commerciaux d’une telle ampleur — dans des secteurs qu’il régule lui-même. Ce n’est plus un conflit d’intérêts, c’est un système.
Les faits s’accumulent avec une vitesse qui rend le décompte difficile. En janvier 2025, quatre jours avant son investiture, World Liberty Financial — la startup crypto fondée par Trump et Steve Witkoff — recevait un investissement de 500 millions de dollars d’un fonds d’Abu Dhabi directement lié au conseiller à la sécurité nationale des Émirats et frère du président des EAU. En échange, les Émirats obtenaient 49% du capital.
Sous Biden, ces mêmes Émirats s’étaient vu refuser l’accès aux puces électroniques de pointe en raison de leurs liens avec la Chine. Sous Trump, ils les ont obtenues. En mai 2025, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth acceptait officiellement un Boeing 747 offert par le Qatar, estimé à 400 millions de dollars, que Trump envisage d’utiliser comme Air Force One — avant de le transférer à sa bibliothèque présidentielle à la fin de son mandat.
La Constitution américaine interdit expressément d’accepter un tel cadeau d’un État étranger sans l’accord du Congrès. Des experts juridiques de Georgetown ont qualifié le transfert prévu à la bibliothèque présidentielle d’ »illégal ». Trump a répondu qu’il serait « stupide » de refuser. Pendant ce temps, le Vietnam a approuvé un projet de la Trump Organization de 1,5 milliard de dollars pour un golf près de Hanoï — dans la foulée des négociations commerciales avec Washington sur les tarifs douaniers trumpiens. Paramount a versé 16 millions à sa future bibliothèque présidentielle. ABC 15 millions. Amazon 28 millions à Melania pour un documentaire. Les frais d’adhésion au club de Mar-a-Lago — dont le Secret Service loue des chambres aux frais des contribuables — ont été portés à un million de dollars.
Ce qui rend ce système particulièrement redoutable, c’est son caractère assumé. Aucune de ces transactions n’est cachée. Le Qatar offre un avion présidentiel en public. Les Émirats investissent dans la crypto familiale quatre jours avant l’investiture, sans que personne dans l’entourage républicain ne sourcille. Trump himself explique à ses supporters qu’ils doivent « accepter d’avoir moins de jouets à Noël » pendant que son bureau ovale est recouvert de feuilles d’or. La conservatrice Mona Charen, dans The Bulwark, a formulé la thèse la plus lucide : la corruption ne devient politiquement intenable que quand deux conditions sont réunies simultanément — l’économie se dégrade et la corruption est trop visible pour être niée. Ces deux conditions sont réunies aujourd’hui. En 2024, les Américains avaient fait un pari conscient : Trump était peut-être corrompu, mais il allait leur rendre la prospérité de 2018. Ce pari est perdu. L’économie glisse vers la récession. Et la corruption n’est plus niable parce que Trump lui-même la met en scène.
La question qui se pose n’est plus seulement éthique — elle est constitutionnelle. Quand un président est simultanément plaignant dans un procès contre l’IRS réclamant dix milliards de dollars au fisc américain et supérieur hiérarchique de tous les défendeurs, comme l’a relevé une juge fédérale dans son ordonnance, les garde-fous institutionnels ont cessé de fonctionner. Quand un État étranger peut offrir un avion présidentiel en échange d’un accès aux puces électroniques de pointe, la notion même de politique étrangère indépendante devient une fiction. Quand 268 structures financières permettent à une famille présidentielle de générer quatre milliards de dollars en un an dans des secteurs qu’elle régule elle-même, on n’est plus dans l’abus de pouvoir ponctuel — on est dans l’industrialisation du conflit d’intérêts.
Ce qui distingue ce second mandat de tous les précédents, c’est que la frontière entre la présidence des États-Unis et l’empire commercial Trump a cessé d’exister. Les deux sont devenus la même chose.