Quelques mois après son inscription au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, le caftan marocain s’offrait une semaine de célébration à Marrakech. Défilés monumentaux, artisanat ancestral, jeunes créateurs en ébullition : la 26e édition de la Caftan Week, placée sous le thème « Souffle de l’Atlas », a confirmé la place singulière de cet événement dans le paysage culturel marocain.
À Marrakech, certaines soirées donnent l’impression que les époques se mélangent. Les murs ocres des palais absorbent les lumières, les broderies anciennes croisent les silhouettes contemporaines et derrière chaque couture se cachent encore des gestes transmis depuis plusieurs générations.
Depuis vingt-six ans, la Caftan Week accompagne cette évolution du caftan marocain devenu bien plus qu’un vêtement traditionnel. L’événement s’est imposé comme le grand rendez-vous consacré à cet héritage textile unique.
Cette année, la manifestation prenait une dimension particulière. Pour la première fois, elle se tenait après la reconnaissance du caftan marocain par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Le thème choisi cette année, « Souffle de l’Atlas », rendait hommage aux montagnes marocaines, à leurs artisans, à leurs matières et à leurs paysages. Après une précédente édition très minérale, la direction artistique a choisi cette fois davantage de couleurs et de contrastes.
Le Palais El Badi transformé en décor de cinéma
Le point culminant de cette édition se jouait au Palais El Badi, monument historique du XVIe siècle situé au cœur de la médina de Marrakech. Le temps d’une soirée, ce vaste palais aux murs ocre s’est transformé en immense décor à ciel ouvert.
À la nuit tombée, les jeux de lumière venaient épouser les pierres anciennes du site et les silhouettes défilaient dans une ambiance presque cinématographique. L’ensemble évoquait parfois les grands shows internationaux tout en gardant quelque chose de profondément marocain.
Treize créateurs marocains y présentaient leurs collections devant un public venu du Maroc, d’Europe et du Golfe.
Derrière cette scénographie se trouvait Toni Breiss, chargé de l’architecture et de la direction visuelle de l’événement. « Cette année, j’ai décidé de mettre des couleurs, de travailler le landscaping », explique-t-il.
Le résultat donnait au Palais El Badi une atmosphère très visuelle, entre patrimoine historique et mise en scène contemporaine, sans jamais faire disparaître la force brute du lieu.
L’artisanat remis au centre
Mais la Caftan Week ne se résume pas au grand défilé. Cette année encore, l’événement cherchait à remettre les artisans au cœur du récit.
À Dar El Bacha, l’exposition « Artisanat de l’Atlas » proposait une immersion dans les savoir-faire traditionnels marocains. Broderies, velours, tissages, passementerie et techniques ancestrales dialoguaient avec la création contemporaine.
L’idée était simple : rappeler que derrière chaque caftan se cache tout un monde souvent invisible de brodeurs, couturières et artisans qui perpétuent encore des gestes parfois très anciens.
Cette volonté de transmission traversait aussi les conférences et masterclass organisées durant la semaine. Au Es Saadi Palace, stylistes et responsables culturels débattaient autour d’un thème central : « Moderniser sans trahir ».
Comment faire évoluer le caftan sans perdre son identité ? Comment séduire les nouvelles générations sans tomber dans une mode déconnectée de ses racines ? À Marrakech, ces questions revenaient partout.
Les jeunes créateurs bousculent les codes
La veille du grand show, le Boutique hotel Tigmiza accueillait le défilé Jeunes Talents. Dix créateurs avaient été sélectionnés parmi une centaine de candidatures venues de tout le Maroc.
L’hôtel, situé dans la Palmeraie, offrait un cadre plus intime à cette relève du caftan marocain. « Ici, on veut que les gens se sentent un peu comme à la maison », résume Ghizlane Guessous, directrice générale adjointe de l’établissement.
Dans cette ambiance plus feutrée, les jeunes stylistes présentaient des créations souvent plus libres, plus expérimentales aussi.
Parmi les invités présents figurait Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre française de l’Éducation nationale, née au Maroc. Venue découvrir l’événement, elle s’est dite fascinée par cette nouvelle génération de créateurs.
« C’est du patrimoine marocain », explique-t-elle. « Quand j’entends “caftan”, j’entends des moments importants dans la vie d’une femme. Des moments festifs, joyeux, des souvenirs. »
Mais ce qui l’a particulièrement marquée cette année, ce sont justement ces jeunes créateurs. « Pour moi, c’est la régénérescence, l’innovation, cette espèce d’insolence et de modernité qui vient jouer avec les règles classiques et traditionnelles du caftan. »
Elle évoque avec enthousiasme ces silhouettes qui osent détourner les codes historiques : « On va le faire aussi beau qu’on le connaît déjà, mais on va l’ouvrir un peu plus, laisser apparaître la jambe, jouer avec les bijoux, les masques… »
Puis elle s’interrompt presque, encore émerveillée : « J’ai trouvé ça d’une beauté, d’une poésie… Il y a beaucoup de rêve là-dedans. »
Le retour à une élégance plus sobre
Parmi les créateurs présents au défilé officiel figurait également Zineb Ghazali, qui participait cette année pour la première fois à la Caftan Week.
Diplômée de droit puis de l’ESSEC, ancienne cadre chez Mazars à La Défense, cette mère de deux enfants a quitté le monde de la finance en 2019 pour revenir à une passion ancienne : le caftan marocain.
Installée à Hay Riad, à Rabat, où elle possède son atelier, elle revendique une approche très classique du vêtement marocain. « Je puise mon inspiration dans les caftans ancestraux, ceux de ma famille autant que ceux vus dans les expositions », explique-t-elle.
Pour cette édition inspirée de l’Atlas, elle a imaginé « un coucher du soleil jusqu’au lever du soleil dans une vallée de l’Anti-Atlas », à travers les couleurs, les matières et les accessoires de ses créations.
Chez elle, le velours domine souvent. Les coupes restent sobres, fidèles aux lignes traditionnelles. « On peut avoir un caftan ancien, sobre et élégant », dit-elle. « Il y a de la beauté dans la sobriété et la finesse. »
Mais derrière l’esthétique, elle cherche aussi à transmettre une image de la femme marocaine contemporaine. « Ce souffle de l’Atlas, c’est celui d’une femme amazighe et marocaine qui est forte et libre. »
À Marrakech, cette Caftan Week 2026 aura surtout montré une chose : le caftan marocain continue d’avancer sans renier ce qu’il est.